Publié le 26 Oct 2026 - 22:34
GOUVERNANCE

La patrie d’abord, mais la reddition des comptes avant tout

 

La reddition des comptes doit primer sur les intérêts partisans et les solidarités politiques, car la patrie passe d’abord, mais la responsabilité des gestionnaires publics avant tout.

 

Aimer son pays ne se résume pas à brandir son drapeau, à proclamer sa souveraineté ou à défendre son image à l’étranger. Le patriotisme se mesure aussi à la manière dont un État protège ses ressources, administre ses finances et préserve l’intérêt général. À ce titre, la reddition des comptes ne saurait céder devant les calculs politiques, les fidélités partisanes ou les solidarités personnelles. Elle constitue une exigence de bonne gouvernance et une condition de confiance entre les citoyens et leurs institutions.

Les enquêtes parlementaires engagées à l’Assemblée nationale offrent au Sénégal l’occasion de renforcer le contrôle de la gestion publique. Leur portée dépendra toutefois de leur capacité à établir les faits, à situer les responsabilités et à faire prévaloir les règles de droit sur les considérations politiques.

L’invocation de la patrie ne peut servir à soustraire les responsables publics à l’obligation de rendre compte de leur gestion. La stabilité de l’État ne repose pas sur le silence imposé aux citoyens, mais sur la transparence des décisions, le contrôle des ressources et le traitement des irrégularités établies.

Les ressources naturelles, les finances publiques, les entreprises stratégiques, les infrastructures, les contrats et les licences appartiennent à un ensemble de biens et d’intérêts dont la gestion engage l’avenir du pays. Leur utilisation doit répondre à des objectifs d’intérêt général et respecter les règles applicables. Lorsqu’une décision publique soulève des interrogations, les citoyens sont fondés à en connaître les motifs, les bénéficiaires et les conséquences.

La patrie n’est pas un bouclier politicien…

La reddition des comptes ne constitue donc pas une attaque contre l’État. Elle vise, au contraire, à prévenir les abus, à corriger les défaillances et à garantir que les ressources collectives ne soient pas détournées de leur destination. Défendre la patrie, c’est aussi veiller à ce que ceux qui administrent ses biens puissent justifier leurs décisions.

La souveraineté ne se limite pas à la capacité d’un pays à décider sans subir de pressions extérieures. Elle suppose également que l’État maîtrise les informations relatives à ses ressources, contrôle l’exécution de ses budgets et puisse justifier ses choix devant les citoyens. Un pays qui ne dispose pas d’une connaissance fiable de ses engagements financiers ou qui ne parvient pas à retracer l’utilisation de ses ressources fragilise sa propre capacité de décision.

C’est dans cette perspective que s’inscrivent les commissions d’enquête parlementaires créées par l’Assemblée nationale. Parmi les dossiers concernés figurent notamment le programme « Un étudiant, un ordinateur », l’attribution des licences de pêche et les lotissements et Domaine public maritime. Dans le même temps, d’autres initiatives d’enquête portent sur des questions liées à l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER) et au projet gazier Kosmos.

Ces investigations touchent à des secteurs où les décisions publiques, les engagements financiers et les intérêts économiques méritent un examen rigoureux. Leur finalité doit être de reconstituer les faits, de comprendre les mécanismes de décision et d’identifier les responsabilités éventuelles. L’enjeu n’est pas de mettre des personnalités en accusation avant l’achèvement des investigations, mais de rendre compte de la manière dont les affaires publiques ont été conduites. La transparence devient ainsi une composante concrète de la souveraineté car elle permet au pays de mieux connaître ses engagements et aux citoyens d’apprécier les choix opérés en leur nom.

Le Parlement, gardien du Temple républicain…

Le contrôle de l’action gouvernementale constitue l’une des fonctions essentielles de l’Assemblée nationale. Le Parlement ne saurait se limiter à examiner les projets de loi ou à autoriser les dépenses publiques. Il doit également demander des explications sur leur exécution et contribuer à éclairer les citoyens sur la gestion des affaires de l’État.

Les commissions d’enquête disposent, sur la base de l’article 85 de la Constitution et des articles 53 à 58 du Règlement intérieur de l’AN, de moyens pour entendre des responsables, examiner des documents et confronter les déclarations aux éléments disponibles. Leur utilité dépend de la rigueur de leurs travaux, de leur capacité à documenter les faits et de la qualité des conclusions qu’elles rendent.

La retransmission en direct des auditions ajoute une dimension non-négligeable à cet exercice. Elle permet au public de suivre les questions posées, les réponses apportées et les explications avancées par les personnes entendues. Elle rend le contrôle parlementaire plus accessible et donne aux citoyens des éléments pour comprendre des dossiers souvent complexes.

Cette publicité ne dispense toutefois ni les parlementaires ni les personnes auditionnées de leurs obligations. Une déclaration faite devant une commission n’est pas forcément la preuve d’une irrégularité. De même, une contradiction entre deux témoignages appelle des vérifications avant toute conclusion. La transparence n’a de valeur démocratique que si elle s’accompagne d’exigences de précision, de prudence et de responsabilité.

Enquêter n’est pas déstabiliser…

La recherche de la vérité peut provoquer des tensions politiques, surtout lorsque les enquêtes concernent la gestion d’anciens responsables ou des dossiers financiers sensibles. Ces tensions ne sauraient toutefois justifier le renoncement au contrôle. La crédibilité des institutions repose aussi sur leur capacité à examiner les questions que se posent les citoyens.

Il faudrait dès lors que les enquêtes parlementaires ne deviennent pas des instruments de règlement de comptes. Leur crédibilité dépend de l’objectivité des investigations, de l’examen des pièces disponibles et de la prise en compte des éléments qui peuvent aussi bien confirmer que contredire les soupçons. Les accusations ne doivent jamais tenir lieu de preuves.

La rigueur impose donc d’établir les faits avant de désigner les responsabilités. Les personnes mises en cause doivent pouvoir s’expliquer, les documents être examinés avec méthode et les conclusions reposer sur des éléments vérifiables, plutôt que sur l’appartenance politique des personnes concernées.

Cette exigence doit s’appliquer aux anciens comme aux actuels dirigeants. Si la reddition des comptes se limite à la gestion des équipes précédentes, elle risque d’être perçue comme une démarche partisane. Pour s’inscrire durablement dans les pratiques de l’État, le contrôle doit obéir aux mêmes principes, quel que soit le camp politique auquel appartiennent les responsables concernés.

Une exigence pour tous les pouvoirs…

La crédibilité de la politique de transparence dépendra aussi du comportement des autorités qui la portent. La majorité parlementaire et les responsables de l’exécutif ne peuvent durablement réclamer des comptes à leurs prédécesseurs sans accepter, à leur tour, les exigences de contrôle. La publication des informations pertinentes, le respect des règles de passation des marchés et la justification des décisions administratives doivent relever d’une pratique régulière, et non d’une démarche réservée aux périodes d’enquête.

L’exemplarité ne se proclame pas, elle se vérifie dans les actes, les procédures et les documents accessibles au contrôle. Elle implique également que les institutions compétentes puissent travailler sans subir de pressions destinées à orienter leurs conclusions. L’opposition parlementaire a, elle aussi, une responsabilité dans cet exercice. Son rôle ne consiste pas seulement à dénoncer les initiatives de la majorité, mais également à participer au contrôle, à interroger les méthodes employées et à demander des preuves lorsque les affirmations lui paraissent insuffisamment étayées.

Le retrait de Takku Wallu Sénégal des six commissions d’enquête, tel qu’il est annoncé, soulève à cet égard une question sur la place de l’opposition dans ces travaux. Une participation pluraliste peut contribuer à confronter les interprétations, à examiner les éléments sous plusieurs angles et à renforcer la confiance dans les conclusions. Pour autant, la présence de toutes les sensibilités politiques ne garantit pas la qualité d’une enquête. Celle-ci dépend également de la méthode, de l’accès aux informations et du respect des règles.

La patrie se défend par la vérité…

La reddition des comptes ne doit donc être ni le monopole d’un camp ni l’apanage d’une majorité. Elle relève d’une responsabilité institutionnelle qui dépasse les intérêts immédiats des partis.

Le Sénégal doit pouvoir connaître les conditions dans lesquelles sont gérés son pétrole, son gaz, ses terres, ses ressources halieutiques, ses finances publiques et ses entreprises stratégiques. Il doit pouvoir comprendre les décisions qui engagent son avenir, identifier les bénéficiaires des politiques menées et apprécier les conséquences des engagements pris en son nom.

Cette exigence ne signifie pas que toute accusation est fondée ni que toute décision contestée révèle nécessairement une faute. Elle signifie que nul ne doit être dispensé de fournir des explications lorsque la gestion des biens publics soulève des questions légitimes. Les conclusions doivent reposer sur des éléments vérifiables, les responsabilités être établies selon les procédures applicables et les sanctions éventuelles prononcées par les autorités compétentes.

La patrie d’abord, oui. Mais la défense de la patrie ne saurait justifier le silence sur la gestion de ses ressources. Défendre les Sénégal, c’est par conséquent défendre leur droit de savoir.

Khaly SARR

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