Destins croisés de deux universitaires

Tous deux universitaires et serviteurs de l’État, les deux ex-responsables au ministère de l’Enseignement supérieur ont des visions assez divergentes par rapport à la gouvernance du programme "un étudiant, un ordinateur". Retour sur les postures antagonistes des deux anciens collaborateurs devant la commission d’enquête parlementaire.
Ancien directeur général de l’Enseignement supérieur, le professeur Abdou Aziz Diouf n’a pas mis de gants pour tirer à boulets rouges sur ses supérieurs et sur l’administration, en déchirant tout ce qui a été fait dans le cadre du programme "un étudiant, un ordinateur", en termes de respect des règles sur les marchés publics. Pourtant, c’est lui qui a signé les contrats à l’origine du scandale, c’est-à-dire ceux de l’exercice 2025-2026. Les députés n’ont d’ailleurs pas manqué de le cuisiner sur cette question.
Si l’ancienne DFEES Mame Penda Ba avait mis en avant le fait qu’il ait été abusé, le professeur, lui, assume sa part de responsabilité tout en essayant de se défendre. “Je suis arrivé au mois de novembre et le contrat a été signé en avril 2025. En si peu de temps, je ne pouvais savoir que les choses ne se passaient pas normalement dans ce programme, qui comptait huit ans d’exercice”, fulmine le professeur Diouf. Pour lui, il fallait être un esprit complotiste pour soupçonner ses collaborateurs.
“Un esprit rationnel ne peut détecter des anomalies sur un programme qui compte 8 ans d'exécution. De deux choses l'une : soit c'est un grand spécialiste des marchés publics qui peut arriver à le détecter en deux mois — comme je vous l'ai dit, je n'en suis pas un —, soit il a un esprit complotiste ou paranoïaque pour croire qu'il y a des problèmes. Moi, j'étais dans une ambiance de normalité avec mes collaborateurs, et c’est ma nature”, assume le professeur.
Pourtant, en quelques jours, la politologue Mame Penda Ba est arrivée à détecter les mêmes anomalies que le juriste n’a pu voir. Était-ce de la parano ou des compétences exceptionnelles ? Ce qui est sûr, c’est que le Pr Ba n’est pas connue pour ses compétences en commande publique.
Le manuel de procédure
Signés en avril 2025, les contrats ont été remis en cause au mois de juillet, tout de suite après la prise de fonction de Mme Mame Penda Ba. Alerté, le directeur général prend immédiatement des mesures et donne des instructions pour la dénonciation des contrats conclus avec les fournisseurs. Pour lui, le manuel de procédure qui lui a été présenté est une grosse farce, un gros scandale, mais il s’en est rendu compte ultérieurement, après l’alerte de Mme Ba. Pour moi, ce manuel est un gros scandale.
Pourquoi avez-vous donc signé un contrat en avril sur la base de ce manuel ? Il insiste : “J'ai lu le contrat, mais je n'avais pas de suspicions sur la moralité de mes collaborateurs. On avait des rapports de confiance. Au ministère, tous les jours, on signe une centaine de documents. C'est surhumain, on ne peut contrôler dossier par dossier.”
Lors de son intervention, l’ancien DFEES Aboubakry Niane a battu en brèche les accusations selon lesquelles il aurait induit en erreur son directeur en lui faisant signer précipitamment. “Comme on dit, quand quelqu’un ose dire des inepties de la sorte, ceux qui l’écoutent doivent être sensés d’esprit. En tant que directeur des financements, c’est absurde de dire que j’ai exigé du directeur général, qui est mon supérieur, de me signer un document précipitamment”, rejette Monsieur Niane, qui est largement revenu sur le pourquoi du manuel de procédure.
Le premier argument, c’est que l’État mettait une subvention ; le deuxième, qu’une partie du paiement venait des étudiants, qui avaient donc un droit de regard sur les machines ; il y a eu aussi les recommandations de la Banque mondiale, qui accompagnait le projet dans le cadre des contrats de performance des universités. “Je dois préciser que le projet n’a jamais été un projet de la Banque mondiale. Ça a toujours été un projet de l’État du Sénégal”, a souligné Monsieur Niane.
En fait, selon lui, la Banque mondiale était liée à l’État du Sénégal par le programme PGF sup (Programme de gouvernance et de financement de l’enseignement supérieur axé sur les résultats), qui n’incluait pas dans sa version initiale "un étudiant, un ordinateur". Lequel bénéficiait d’un financement de 126 millions de dollars, dont 121 millions apportés par la BM et 5 millions de dollars de l’État. Signé entre 2011 et 2012, le programme visait la construction de l’université de Thiès, de l’ISEP de Thiès, l’élargissement de l’université de Bambey, de l’université Gaston Berger de Saint-Louis, la mise en place de la Direction générale de l’Enseignement supérieur et de l’Anaqsup, mais également le financement des contrats de performance signés avec les universités.
Dans ce dernier volet, il y avait l’utilisation des TIC et le développement des enseignements à distance. Parmi les indicateurs de performance, il y avait le fait que l’État devait accompagner les étudiants pour qu'ils aient des ordinateurs. “L’objectif étant de développer les enseignements en ligne, il fallait donc aider les étudiants à avoir des ordinateurs. Ce qui n’était pas prévu au départ, en 2012. À la fin de l’année, il n’y avait pas de progrès sur ce volet. La Banque mondiale nous a invités à des négociations pour trouver des solutions avec une experte du nom de Mme Sow, qui nous a proposé la stratégie le 7 décembre”, explique Niane.
Après avoir arrêté la stratégie pour doter le maximum d’étudiants, la Banque a proposé d’éviter trois écueils qui pouvaient plomber le processus : d’abord les lourdeurs administratives, ensuite la gratuité, et enfin l’absence de qualité des machines. Et c’est pour éviter les lourdeurs qu’il a été décidé de mettre en place un manuel de procédure, afin de contourner les procédures classiques des marchés publics, après avoir démarré avec un cadre opératoire.
Sur sa responsabilité dans cette décision, Monsieur Niane renvoie tout au comité de pilotage, présidé à l’époque par le ministre de l’Enseignement supérieur et dont il était le secrétaire exécutif. Il a rappelé la composition du comité avec la présence de représentants de la Présidence, de la Primature, de l’Adie, du ministère des Finances, du ministère en charge du Numérique… “Mon avis n’est pas important. Je suis solidaire de tout ce qui a été fait dans le cadre de ce comité et qui engage l’État. En tant qu’agent d’exécution, je n’avais pas à apprécier les décisions du comité”, s’est-il défendu en affirmant sa solidarité.
Rapports vis-à-vis des collaborateurs et de l’administration
Alors que Niane joue la carte de la solidarité, le Pr Abdou Aziz Diouf, lui, s’est montré très critique envers ses supérieurs et collaborateurs directs. Dans son viseur, il y a, outre Monsieur Niane, le ministre lui-même et le SG. Concernant ce dernier, il déclare : “J'ai suivi le passage du SG. Il a plaidé une ignorance que je qualifie de fausse. Il savait bel et bien, en tant que président de la conférence budgétaire, ce qui se passait dans ce programme. Il est là depuis 2019-2020. Au plus tard en 2020, il était en capacité de savoir.”
Le Pr Diouf ne s’est pas arrêté en si bon chemin ; pour lui, le problème du Sénégal, c’est son administration. “Le paradoxe de ce pays, c'est qu'il y a des responsables qui obéissent au doigt et à l’œil aux ministres. Il y a des SG qui sont souvent complices parce qu’ils n’osent pas dire la vérité. Quand le ministre dit : '1+1 = 5', le SG lui dit : 'Vous êtes vraiment excellent.' Quand il dit que, lorsque deux verbes se suivent, le second se met à l’imparfait, le SG lui dit : 'Khana, vous êtes sorti de la Sorbonne…' On travaille avec des gens qui ont l'habitude de suivre aveuglément les caprices d'un ministre”, charge Monsieur Diouf, qui n’a ménagé ni les énarques ni les fonctionnaires ni les agrégés.
Parlant de son ministre Abdourahmane Diouf, le DG rebelle a reconnu l’avoir contourné puisqu’il ne partageait plus les mêmes convictions, et à cause de certaines décisions qu’il a prises dans un autre programme. Le Pr Diouf n’a pas non plus ménagé Boubacar Camara. “Cette administration manque de sérieux. Et souvent, c'est la première autorité du ministère qui... J'ai collaboré un mois avec le ministre Boubacar Camara. La première chose qu'il a faite — et c'est ahurissant —, c’est de commander une enquête interne. Si vous demandez à l'IAAF, il vous remettra ce rapport…”, accusait-il avant d’être coupé net par les députés.
Les plus grands perdants dans cette affaire, ce sont les entreprises. Elles ont librement postulé à un appel à manifestation d’intérêt lancé par l’autorité étatique compétente. Après avoir gagné, elles ont fait leurs commandes et, aujourd’hui, la même autorité refuse de poursuivre l’exécution du contrat. Computer Land est la plus grande victime avec, selon son patron, 20 000 ordinateurs qui attendent toujours d’être réceptionnés, et des banques qui ne cessent de l’accabler.
Pourtant, au même moment, l’État avait besoin d’ordinateurs. Le plus cocasse, c’est que l’ancienne DFEES, le professeur Diouf et le ministre Daouda Ngom, refusant de prendre les machines, ont voulu passer des ententes directes. Après le rejet de la Direction centrale des marchés publics, ils ont essayé de passer par un appel d’offres restreint, là aussi en vain. Finalement, ils ont donné du cash, au terme d’une procédure sérieusement contestée. Pire, à cause de ce qui s’est passé, l’Université numérique risque d’être paralysée avec des promotions qui se télescopent.
Le Pr Abdou Aziz Diouf se défend : “Les fournisseurs ont fait le pied de grue après la dénonciation des contrats suite aux irrégularités. C'est difficile certes pour eux, mais en tant que DG, je préfère sacrifier un entrepreneur que de sacrifier les ressources publiques. S'il faut faire un choix entre un entrepreneur et les ressources publiques, le choix est vite fait. Il vaut mieux sacrifier l'entrepreneur et rester dans la légalité.”
Pourtant, dans ses conclusions, l’Autorité de régulation de la commande publique avait bien préconisé de discuter avec les parties concernées pour préserver les intérêts des uns et des autres. Puisque autant le Pr Diouf peut se targuer de l’ignorance, autant les entreprises, qui sont des tierces parties, peuvent aussi évoquer le même argument.
Un des députés n’a d’ailleurs pas manqué de rappeler la recommandation de l’institution. “Le Comité de règlement des différends a recommandé d'engager des discussions avec les parties afin de convenir d'un schéma permettant d'atteindre les objectifs du programme en préservant les droits et obligations de chacune des parties dans le respect des lois et règlements en vigueur, ou à défaut d'en tirer toutes les conséquences juridiques appropriées”, souligne le parlementaire.
MOR AMAR






