Publié le 9 Nov 2019 - 19:28
GRAND’PLACE SERIGNE MANSOUR SY JAMIL

‘’J’ai beaucoup de réticence par rapport à la justice sénégalaise’’

 

Qui de mieux que Serigne Mansour Sy Jamil pour être la voix de ce Grand’Place, ou disons ‘’sous la tente’’, du Gamou. Arrière-petit-fils d’El Hadji Malick Sy, petit-fils de Serigne Babacar, fils de Serigne Moustapha Sy Jamil, il est aujourd’hui l’un des dépositaires de l’héritage de tous ces saints hommes. Il est actuellement le Khalife de son père et sera au cœurs du ‘’takassanu Mame Jamil’’ prévu cet après-midi à Tivaoune. Connu au Sénégal comme leader politique également, il partage avec lecteurs et ‘’talibés’’ son vécu d’acteur de développement au sein de la banque islamique de développement de Djeddah, son cheminement politique au sein du Pai de Majmouth Diop, sa vision politique, son ambition. Il passe au peigne fin l’actualité politico-judiciaire.

 

Où avez-vous fait vos études ?

C’est l’école primaire de Saint-Louis qui m’a accueilli en premier. Il s’agit de l’école Brière-de-l’Isle. Après, je suis allé au lycée Faidherbe. J’ai donc eu le même parcours qu’Abdou Diouf, dans ce cadre. Abdou Diouf a fait, à Saint-Louis, l’école Brière de l’Isle. Lors de la rebaptisation de cette école au nom d’Abdou Diouf, il était ravi de me voir là-bas. Il m’a dit : ‘’Je n’ai jamais su que vous étiez mon cadet dans mon école publique.’’ Au lycée Faidherbe, je n’y ai passé que deux ans. Le lycée Charles de Gaulle a été, entre-temps, créé. On a été, avec Ousmane Ndiaye qui était secrétaire général du gouvernement et bien d’autres, la première génération à y avoir été accueillie. On a y a reçu un très bon enseignement. J’ai eu mon Bac et je suis allé à l’université, en 1968, et il y a eu les évènements que vous connaissez (Ndlr : les évènements de mai 1968 avec une révolte des étudiants et une grève générale, en ce qui concerne le Sénégal). J’ai été envoyé en France, après.

J’ai fait mon parcours à la prestigieuse Sorbonne, à la faculté des Lettres. Je suis allé jusqu’en Licence, avant que mon père ne me demande de laisser tomber mes études en langue française pour aller en Angleterre. Je n’avais pas fait l’anglais au lycée. Je n’avais fait que l’arabe que j’avais choisi comme première langue. En 4e, quand j’ai voulu prendre l’anglais comme 2e langue, on m’a expliqué que ce n’était pas possible. J’ai fait alors espagnol. A la Sorbonne, j’étais dans une bonne dynamique de grands professeurs d’université comme Arnaldez et bien d’autres. Des gens qui tenaient les chaires d’enseignement les plus prestigieuses de la Sorbonne, en ce qui concerne la civilisation islamo-musulmane. En troisième année, mon père me demande d’abandonner et d’aller apprendre l’anglais et il était convaincu que j’en aurais besoin un jour.

Et vous, en étiez-vous convaincu ?

Cela m’avait un peu chiffonné, parce que j’aimais la matière et j’étais dans une dynamique de réussir. C’était fascinant et j’étais sûr de pouvoir aller jusqu’au bout. Je visais l’agrégation, à l’époque. Mais quand mon père m’a demandé d’aller en Angleterre, j’ai rejoint Hammersmith and West London College. Avant cela, bizarrement, en 3e année, la Sorbonne avait commencé à faire une expérimentation sur l’enseignement de l’anglais. La Sorbonne s’était rendue compte que les élèves qui venaient en 1re année d’anglais et qui avaient fait 7 ans d’anglais, de la 6e à la terminale, avaient un niveau faible. Ils ont voulu expérimenter et voir si l’enseignement inculqué à ces élèves et le nombre d’heures qu’on fait de la 6e à la terminale, à raison de 3 heures par semaine pendant 7 ans, pourrait être inculqué à un élève qui n’a jamais fait l’anglais en une année. Ils ont choisi huit cobayes.

Ils avaient pris des élèves qui avaient fait tout leur parcours scolaire sans l’anglais. Ils avaient déjà trouvé 7 candidats. Quand j’ai été mis au courant de cela, je suis allé les voir et ils m’ont dit que c’est de moi dont ils avaient exactement besoin. Ils voulaient quelqu’un qui n’avaient jamais fait l’anglais et qui avaient fait une langue orientale comme l’arabe. On a fait l’expérience. On avait plus de 5 heures d’anglais par jour. A la fin de l’année, ils nous ont fait subir un examen de passage - le même que ceux qui avaient fait anglais depuis 7 ans - pour passer en 2e année. On les a battus. C’est sur cette base-là que je suis allée en 2e année et sur les injonctions de mon père.

C’est en Angleterre que j’ai eu mon diplôme de Polytechnic of Center of London de Cambridge University. Après, j’ai fait le concours d’entrée à l’école d’interprétation. Je maitrisais le français, l’arabe et l’anglais. C’est une fois là-bas que j’ai compris pourquoi mon père m’avait demandé d’aller en Angleterre. Ce n’était pas pour l’anglais.

C’était pourquoi alors ?

Les anciens étaient des visionnaires. Quand je suis allé en Angleterre, je me suis rendu compte que le café anglais, ce n’étais pas cela. Ils ont ce qu’on appelle de l’eau coloré. Je fréquentais un café à Queens Wear, parce que j’adore l’espresso. Où que j’aille, il me faut me trouver un endroit où m’en procurer. A côté de chez moi, il y avait un café italien qui faisait de l’espresso. Le matin, avant d’aller à l’université, j’allais là-bas m’en procurer. Je partais là-bas tous les jours et à chaque fois, j’y trouvais un Africain. Mais comme c’est l’Europe, on ne salue pas ceux que nous ne connaissons pas. Je venais donc prendre mon café et rentrer. Un jour, je discutais avec la caissière qui était française. L’Africain que je trouvais là-bas m’interpelle alors. Il était derrière moi. Pendant un an, on se rencontrait à cet endroit sans se parler. Il m’a interpellé et m’a demandé si j’étais francophone. Il me demande alors d’où je venais je lui répondu d’Afrique de l’Ouest. Il me rétorque : où exactement ; je lui ai dit du Sénégal. Il me dit alors ‘’Yaw jolofman nga’’, tu n’es pas gentil et je ne le suis pas non plus, parce que depuis un an, on se croise sans se dire bonjour.

Il voulait savoir ce que je faisais en Angleterre. Je lui dis que je venais préparer mon entrée dans une école d’interprétation à Polytechnique. Il m’a fait savoir que lui était déjà là-bas et qu’il allait finir dans quelques mois et qu’il avait déjà un contrat dans une nouvelle banque qui est la Banque islamique de développement en Arabie saoudite. Il m’a dit : ‘’Si tu termines tes études, je pourrais t’aider à venir travailler dans cette banque, parce qu’elle vient tout juste d’être créée et cherche des ressources humaines.’’ Je lui ai dit que cela m’intéressait.

J’ai fait l’examen d’entrée à Polytechnique. Après mes études, je lui ai écrit pour lui dire que je voulais venir en Arabie saoudite. Aussitôt, la Bid a réagi et m’a demandé de venir. J’ai été convoqué en entretien. J’ai téléphoné alors à mon père qui m’a demandé de revenir au Sénégal pour qu’il prie pour moi, avant que je parte. Ce que je fis. Quand je suis allé en Arabie saoudite, dès mon arrivée, j’ai fait mon pèlerinage avant d’aller faire mon entretien de travail. C’est quand je suis arrivé en Arabie saoudite que j’ai compris pourquoi mon père voulait que j’aille en Angleterre. Il me l’a demandé, parce que celui qui devait m’amener en Arabie saoudite, à la Kaaba, auprès du Prophète Mohamed (Psl) je devais le rencontrer en Angleterre. C’est cette personne rencontrée dans le café, Oumar Sarr, à qui je dois tout cela. Il a fait les démarches nécessaires pour que j’intègre la Bid. J’y ai commencé comme interprète trilingue, arabe-français-anglais.

Comment a été cette expérience à la Bid ?

A la Bid, j’ai rencontré Ousmane Seck qui a été, pendant sept ans, ministre du Plan. Il a été le premier ministre des Finances noir du Sénégal, pendant 4 ans. Ousmane Seck a été recruté à la Banque islamique. On lui confie deux départements. Il était le vice-président finances et administration. L’administration ne travaillait qu’en arabe. Les finances ne travaillaient qu’en anglais. Ousmane Seck ne maitrisait ni l’arabe ni l’anglais. Il est allé s’en ouvrir au président de la Bid. Ce dernier lui a dit : ‘’Ne vous en faites pas, c’est votre propre compatriote Mansour Sy qui est le seul trilingue de la banque. Je vais l’affecter chez vous, en tant que directeur de cabinet.’’ Ousmane Seck m’a alors appelé. Je me rappelle, j’étais à l’hôpital à cause d’une jambe cassée.

Il est venu me voir avec sa femme. Il m’a dit qu’il voulait travailler avec moi, parce qu’il venait d’être nommé et les deux départements qu’il dirigeait désormais utilisait des langues qu’il ne maitrisait pas. Je lui ai dit que j’avais fait une carrière prestigieuse qui est celle d’interprétation de conférence. J’ai passé du temps pour maitriser des langues. Il me dit alors : ‘’Tu es mes yeux et mes oreilles, si tu ne viens pas, je serais obligé de retourner au Sénégal.’’ Quand le président de la banque a eu écho de mon refus, il m’a appelé. Il m’a dit que le poste d’Ousmane Seck, la Turquie et la Tunisie le voulaient. Si Ousmane Seck a un handicap linguistique, ils vont lui glisser des peaux de banane et il ne fera pas trois ans à ce poste. Il m’a dit : ‘’C’est un devoir patriotique et national pour toi d’aider ton compatriote.’’ Je l’ai fait pour ça.

Votre travail avec lui consistait à quoi, en général ?

Je traitais tout le courrier qui venait en arabe ou en anglais. Je lui faisais des présentations. Il était assez intelligent pour me dire que comme ce sont des matières techniques, tu vas passer quelque temps dans les divers départements qu’étaient le décaissement, la trésorerie, les équipements, le recrutement normal et celui des consultants et les passations de marché. Avant que lui ne signait en tant que vice-président, il y avait 25 autres signatures. Il devait m’apprendre comment savoir si tous ceux qui devaient signer avant lui l’avaient fait. Des fois, il y avait des erreurs sur les devises ; au lieu de libeller le montant en dollar, c’était en euro, en yen japonais ou en franc suisse.

C’était à moi de vérifier tout cela. Donc, je me suis formé sur le tas. Ousmane Seck était un excellent pédagogue. Il connaissait les structures. Il avait le handicap de la langue, mais maitrisait les problèmes de développement. On a fait sept ans dans ce département, avant d’aller à celui des opérations et projets où nous avons passé 14 ans. Ce département constitue le cœur de la banque. Quand il y a une requête pour le financement d’un projet par la Banque islamique, ça passait d’abord par Ousmane, avant d’aller vers le président. Des enquêtes à l’évaluation, en passant par l’approbation et jusqu’au décaissement, c’était à notre département de s’en charger. J’ai appris tout cela là-bas. J’ai passé 21 ans avec Ousmane Seck, avant de demander à aller dans un département pour y faire mes preuves. Ousmane Seck est le seul vice-président de la Bid à avoir passé 26 ans à ce poste. Aucun autre n’avait réussi à faire plus de 6 ans.

Vous semblez fasciné par cet homme.

Ousmane Seck est un homme exceptionnel. Il est un homme très intelligent, avec une grande expérience. J’ai eu cette magnifique expérience à la Bid, grâce à lui. On a beaucoup de respect l’un pour l’autre. Vous savez, Ousmane a fait un très beau témoignage sur moi  : ‘’Ce fut pour moi un privilège inespéré et un plaisir toujours renouvelé de bénéficier, dès mes premiers pas à la Banque islamique, de la collaboration et du soutien de M. El Hadj Mansour Sy (…). M. Mansour Sy a pris goût à toutes les fonctions dont j’étais investi, notamment dans celles relatives aux opérations et projets. Il a étudié et maîtrisé le cycle des projets, toutes les procédures d'identification, de préparation et d’exécution desdits projets. Il était de toutes mes missions extérieures qu’il préparait avec minutie et en exploitait et disséminait les résultats avec un savoir-faire sans égal.

Au surplus, Mansour Sy fut l’un des rares agents de la banque à étudier de façon approfondie les fondamentaux des pays membres de celle-ci ; il a, par ses propres moyens, réussi à connaître leur organisation sociale et politique, leurs orientations économiques, leur culture et enfin leurs besoins les plus pressants en matière de développement économique et d’épanouissement de tous ordres. Il s’y ajoute, enfin, que M. Mansour Sy possède une connaissance encyclopédique que raisonnée de l’institution qui a nom : Banque islamique de développement. Au fil du temps, devenu très vite mon assistant éclairé et dévoué, il s’est affirmé au sein de la banque comme le lien le plus solide et le plus efficace entre l’institution et ses pays membres. Je peux affirmer, sans hésiter, qu’il a servi la banque avec honneur, dignité et efficacité. Cette merveilleuse manière de servir s’est appuyée sur un constant don de soi et un esprit de sacrifice jamais démentis’’ (Ndlr texte lu).

Qu’est-ce qui a vous fait quitter la Bid ?

Après 21 ans dans divers départements de la Bid aux côtés d’Ousmane Seck, j’avais demandé à aller faire mes preuves ailleurs. On m’avait alors confié le Technical Cooperation Office. C’est là où j’ai passé 6 autres années, avant de quitter la banque, avec le décès de ma mère. J’ai demandé à rentrer.

A travers cette expérience aux côtés d’Ousmane Seck qui a été le directeur de cabinet d’Abdou Diouf au ministère du Plan, ils ont été ensemble à la primature, avant qu’on ne le nomme ministre du Plan. Ils ont été ensemble jusqu’à ce qu’Abdou Diouf devienne président et le nomme ministre des Finances. Donc, je suis dans une filiation directe de Senghor-Abdou Diouf, Abdou Diouf-Ousmane Seck, Ousmane Seck-Mansour Sy. Il y a donc une expérience qui a été acquise et transmise. En plus du fait que j’ai fait les mêmes écoles primaire et secondaire qu’Abdou Diouf. Avec Ousmane Seck, nous avons fait tous les 53 Etats de l’Oci. On y allait pour voir dans quels secteurs on avait le plus de chance d’avoir des experts. On restait avec les experts de ces pays. A la Bid, on était au cœur des relations avec les organisations internationales comme l’Onudi, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, la Fao, l’Unesco, la Bad, la Banque asiatique de développement, la Banque européenne de développement, la Banque interaméricaine de développement. A la Coopération technique également, j’organisais beaucoup de séminaires dont un sur l’islam et la femme. Comme la femme était le domaine sur lequel on attaquait beaucoup l’islam, on a organisé plusieurs conférences sur le sujet.

D’une manière ou d’une autre, Ousmane Seck vous a-t-il influencé à entrer en politique ?

Non ! Au contraire, Ousmane Seck ne pouvait pas m’influencer, parce qu’il avait une très mauvaise expérience en politique. Il était le ministre des Finances, du Plan et il a eu une expérience qui, à la limite, faisait qu’il détestait la politique. Il m’a appris une chose ; il m’a dit un jour : ‘’Tu sais, les gens qui sont dans ton parti sont tes plus grands ennemis que ceux qui sont en dehors de ton parti.’’ J’ai une grande méfiance de la politique par rapport à l’expérience qu’il avait vécue. En plus, on n’était pas de la même position politique. J’ai toujours été un homme de gauche. J’ai fait mes quartiers dans les organisations de gauche française et sénégalaise comme le Pai (Ndlr : Parti africain de l’Indépendance). Ousmane était un chiraquien pur, comme toute cette génération des premiers cadres. Ils avaient comme une fascination pour De Gaulle. Nous, on combattait De Gaulle qu’on considérait comme un néocolonial. Je fais partie des gens qui ont battu campagne pour que Mitterrand devienne Président. C’était de 1971 à 1981. J’étais au cœur de cette bataille-là.

On s’est retrouvé à la Bid, lorsque Chirac voulait apporter la contradiction à Mitterrand ; lui était pro-Chirac, moi pro-Mitterrand. On avait cette divergence fondamentale. Il ne pouvait pas me conseiller à faire de la politique, mais quand même, il savait que j’en avais les capacités. J’avais la capacité d’organisation. Je dirigeais son cabinet d’une manière parfaite. J’avais une méthodologie qu’on n’apprenait pas à l’école. Je savais quelles étaient les urgences. Je savais ce qu’il fallait lui présenter et ce qu’il ne fallait pas lui présenter, car pouvant le régler avec les départements concernés. La première semaine où on a travaillé ensemble, il a demandé aux gens d’où je maitrisais cela. Comme Serigne Mansour est petit-fils de Serigne Babacar, il s’attendait à voir un ‘’Serigne Daara’’. Mais il a pu voir que je maitrisais parfaitement le français, l’anglais et l’arabe, et j’avais une bonne organisation du travail. Ma méthode, je l’avais acquise du militantisme étudiant. C’était une partie importante. Quand je dis que je suis à la congruence de trois légitimités : leader religieux, acteur de développement et leader politique, cela a tout son sens.

Parlons d’abord politique. Comment y êtes-vous entré ?

Quand j’étais à l’école primaire, le Sénégal venait de connaître l’indépendance. On avait transféré la capitale de Saint-Louis à Dakar. Les Saint-Louisiens n’étaient pas d’accord. Le Pai était là-bas. Il était dirigé par Majmouth Diop. Ils ont mené énormément de luttes héroïques. C’était un des partis marxistes-léninistes, mais ils avaient des positions patriotiques. Le Pai était tellement influent que presque toute la population de Saint-Louis était derrière Majmouth Diop, à tel enseigne que mon marabout Serigne Mamour Ndiaye, qui n’avait rien à voir avec le marxisme, a, pendant 5 ans, baptisé son mouton de Tabaski Majmouth Diop. Serigne Mamour était un ancien prisonnier de guerre. Lors de la guerre de 1939-1945, il a été emprisonné. On l’avait pris cru mort et organisé ses funérailles. C’est en miraculé qu’il a réapparu plus tard. Il aimait la bravoure de Majmouth Diop qui tenait tête aux forces de l’ordre qui finissaient de l’emprisonner. La prison se trouvait derrière chez nous, à Saint-Louis.

Majmouth Diop a, une fois, été arrêté avec Lamine Sow, Djadji Wane, etc. J’étais là-bas, le jour où on les libérait, parce qu’un de mes aînés au ‘’daara’’, Lamine Ndongo, un des badauds qui n’avaient rien à voir avec la manifestation, avait été arrêté avec eux. J’allais à la prison pleurer. J’étais encore jeune. C’était alors mon premier contact avec la gauche, sans savoir ce que c’était. Je savais juste que mon marabout les admirait. Après leur libération, le matin, en allant à l’école coranique, je trouvais sur le palier de la mosquée des tracts du Pai. Mon marabout me demandait de quoi il était question dans les tracts du jour. Je lui expliquais ce qu’on disait. J’avais une sympathie pour eux, sans savoir qu’ils étaient des communistes. Je savais juste qu’ils étaient des patriotes qui devaient s’engager. C’est comme cela que j’ai eu le premier contact avec la politique. Il y a un autre élément important.

Lequel ?

Mon instituteur à l’école primaire était Mawade Wade, pendant 4 ans, ancien entraineur de l’équipe nationale. Il était un instituteur hors pair. J’étais l’un de ses meilleurs élèves. C’est moi qui déposais les cahiers chez lui après les cours. Comme j’étais son meilleur élève, il avait toujours confiance en moi. Il était le directeur de la première école du Pai. C’est chez lui, à Saint-Louis, où il y avait ce qu’on appelait la ‘’Garçonnière’’. Quand le Pai est rentré dans la clandestinité, c’était là-bas où on recrutait les gens. C’est Dansokho, qui était à l’époque au lycée Faidherbe, qui me l’a dit. Mawade nous a inculqué les premières leçons de la lutte patriotique. Mawade, avant de venir à Saint-Louis, était à Kaolack. Il y a retrouvé les élèves qu’il avait enseignés à Kaolack.

Quand ils étaient en grève, c’était dans les années 1950, ils venaient le prendre à l’école. Mawade fermait alors la classe et nous amenait tous à la place Faidherbe. C’est là-bas où j’ai humé mes premières bombes lacrymogènes. Le premier acte politique, de résistant, de militant, je l’ai posé grâce à Mawade. Jusqu’à mon départ pour Paris, j’avais énormément de sympathie pour ce qui est de la lutte pour l’indépendance du Sénégal. Lorsque je suis allé en France, je suis allé voir ce que c’était la Sorbonne. Et j’y ai reçu un tract. Il était des étudiants communistes sur le Vietnam qui venait d’être bombardé par les Américains. Je ne savais pas ce que c’était le communisme, mais j’adhérais entièrement au contenu du tract. Sur la base de mon enseignement coranique, sur la base de la notion de justice que le ‘’daara’’ m’avait inculquée. Dieu a dit que ‘’tous les Prophètes que j’ai envoyés, c’est pour que règne la justice sur terre’’. Dans l’islam, la justice est fondamentale. Lorsque j’ai considéré qu’un pays pauvre comme le Vietnam puisse être bombardé avec toute la grande puissance américaine, j’ai eu beaucoup de sympathie pour ceux qui les défendaient. J’ai milité dans cette organisation à la Sorbonne. C’est comme ça que je suis arrivé membre du Pai dans la clandestinité.

D’aucuns considèrent que certaines valeurs du communisme ne riment pas avec celles de l’islam. Chef religieux et communiste, n’est-ce pas contradictoire ?

Quelles sont les valeurs pour lesquelles Nelson Mandela s’est battu ? Est-ce des valeurs éthiques, normales, de s’opposer à l’apartheid ? Celles pour quoi il se battait correspondent-elles aux valeurs de justice de l’islam ou pas, à celles universelles ? Est-ce que les valeurs pour lesquelles Agosthino Neto du Mpla en Angola sont celles des notions de justice ? Ce qui a mobilisé Amilcar Cabral en Guinée-Bissau, c’était quoi ? Dans toute notre jeunesse, nous nous sommes battus. Nous étions aux premières lignes à Paris pour la libération de la Guinée-Bissau, du Mozambique, de l’Angola, etc. Nous étions avec les forces les plus déterminées pour mener ce combat-là. Aujourd’hui, Macky Sall a des communistes dans son gouvernement comme Samba Sy. Les membres de la Ld/Mpt sont des communistes. Macky Sall a lui-même était membre d’And Jëf qui a été une organisation communiste. Le communisme, à l’époque, incarnait, avec l’appui de l’Union soviétique, la résistance la plus dure pour amener les pays africains à la liberté. C’est nous qui avons mené ce combat-là. Beaucoup de ceux qui parlent aujourd’hui, quand nous, nous menions ces combats, c’était eux les traitres. Ils étaient avec Senghor et Abdou Diouf pour maintenir le Sénégal dans le joug néocolonial et nous les avons combattus. Si aujourd’hui, le Sénégal est arrivé, le régime qu’ils ont malgré les insuffisances, c’est (grâce à) la lutte de ces patriotes.

J’y étais à l’époque avec l’ancien président de l’Assemblée nationale Mamadou Seck, Abdourahim Agne, Sakhir Thiam, Cheikh Tidiane Bâ, Sémou Pathé Guèye. C’est nous qui étions dans le Pai. On était tous des jeunes formés, formatés à l’intérieur du Pai, avant la création du Pit. Cette école-là a formé beaucoup de gens. C’est cette école qui a formé Mary Teuw Niane, membre du Pit, tout comme Makhtar Cissé, Souleymane Jules Diop, Mankeur Ndiaye. Ces gens-là ont participé à la lutte avec nous. Quand certains disent ‘’marabout communiste’’, je leur dis non. Le communisme auquel nous avons participé n’est pas celui qu’on voit aujourd’hui. Nous menions une lutte patriotique. Je n’étais pas dans une adhésion philosophique au communisme. Mais une adhésion intellectuelle à la contradiction que Marx a été le premier à déceler entre le capital et le travail. C’est cette dernière qui, comme le théorème de Pythagore, existera jusqu’à la fin des temps. Quand je devais aller en Arabie saoudite, mon père m’a dit que la lumière du Prophète (Psl) se trouvait en La Mecque et Médine. C’est dans cette lumière que j’ai baigné, pendant 27 ans. C’était une préparation formidable.

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‘’Quand j’étais à l’école primaire, le Sénégal venait de connaître l’indépendance. On avait transféré la capitale de Saint-Louis à Dakar. Les Saint-Louisiens n’étaient pas d’accord. Le Pai était là-bas’’

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En quoi, ce séjour l’est pour vous dans la politique ?

J’ai repris entièrement mes enseignements religieux, parce que quand même, je les avais un peu mis de côté. Quand je suis allé en Arabie saoudite, j’ai fréquenté toutes les mosquées de La Mecque, de Djeddah, etc. Je suis arrivé en Arabie saoudite, deux ans après la révolution iranienne de 1979. J’ai participé à tous les grands débats sur l’islamisme, le wahabisme, le salafisme, le terrorisme. Personne ne peut ici, aujourd’hui, me dire des choses que je n’ai pas vécues dans ce cadre-là. On était au cœur de ce débat-là. Il s’y ajoute que la banque au sein de laquelle je travaillais appartient à l’Oci. J’ai pu refaire ma culture arabe, islamique pour renforcer les bases religieuses que j’avais reçues de Serigne Mamour Ndiaye, les renforcer par une ouverture dans le monde arabe grâce à la Bid. C’est cela qui m’a préparé à mon retour, après le décès de mon père, pour assurer la succession, avec cette trajectoire qui m’a préparé à assumer les responsabilités.

Quand vous avez décidé de faire de la politique, votre père l’a pris comment ?

Mon père, durant toute la période où il était là, j’étais tenu par l’obligation de réserve. En tant que fonctionnaire international, je ne pouvais pas m’engager, critiquer Abdou Diouf, etc. Lorsque j’étais étudiant à Paris, j’étais le dirigeant du mouvement étudiant. Senghor a envoyé Mansour Ndiaye Bouna et Moustapha Niang chez mon père à Fass pour lui dire de me demander de rentrer, parce que je n’étudiais pas en France. Je n’y faisais que de la politique, lui a-t-on dit. Mon père n’aimait pas qu’on s’en prenne à ses enfants. Il les a chassés. Il est monté sur la terrasse et s’est mis à vociférer à très haute voix. Il s’en est vertement pris à Senghor. Tout Fass l’entendait. Pendant 40 ans, mon père n’est pas sorti de la maison (zawiya Seydi Jamil de Fass). Pendant 40 ans, il n’est pas allé à Tivaouane qui est tout près. Il est sorti de sa maison après une réclusion de 40 ans à cause de son aîné. Il est venu en France pour voir ce que j’y faisais. Je ne faisais qu’étudier et j’avais également mes convictions politiques. Quand mon père est arrivé, il ne m’a vu faire que cela. Mon père nous soutenait dans toutes nos entreprises. Même si ce que nous faisions il ne l’appréciait pas, il ne nous le montrait pas. Il nous soutenait.

J’ai remarqué, lors de son séjour en France, qu’il suivait Duclos à la télé. Quand je rentrais le soir, il me disait ‘’j’ai suivi tes amis’’. On discutait autour de cela. Mon grand-père Serigne Babacar Sy, avant son décès, avait fait une injonction à sa famille : ‘’Ne sortez jamais d’insanités de vos bouches. Mais devant l’injustice, battez-vous à mort.’’ Mon père savait que c’est cette lutte contre l’injustice qui m’importait. Jusqu’à sa mort, je travaillais à la Bid et l’obligation de réserve de fonctionnaire international m’empêchait de faire de la politique. Quand je suis venu en vacances au Sénégal, mon père me demandait d’écouter la Bbc et de lui faire l’économie de ce qui se disait. Il était intéressé par ce qui se passait en Palestine. Après la prière du matin, je venais le voir et on discutait. Je n’ai jamais eu de problème avec mon père sur ce plan-là. Cette trajectoire m’a donné la meilleure formation.

J’ai donc eu un vécu politique que la plupart des politiques n’ont pas. J’ai été avec Sémou Pathé Guèye, Mamadou Seck et j’étais leur dirigeant. Tous ces petits qui s’excitent aujourd’hui, comme Mahmouth Saleh, quand ils étaient au Pai, j’étais leur chef. J’ai fait toutes les écoles de formation de la gauche : l’école élémentaire, celle fédérale de 15 jours, celle centrale d’un mois puis de 4 mois où l’on conceptualise. J’ai ce background.

Qu’est-ce qui vous a décidé, à votre retour au Sénégal, de revenir dans le monde de la politique et à créer un parti ?

Je l’ai dans l’Adn. Je me suis fait violence pendant 27 ans. J’avais envie de parler de politique. Je voyais ce qui se passait au Sénégal. Ce que faisait Abdoulaye Wade ne me convenait pas, de même qu’Abdou Diouf. J’avais l’obligation de réserve et j’étais assez discipliné pour ne pas faire un faux-pas. Je suis arrivé au moment où il y avait les Assises nationales. Il y avait Amadou Makhtar Mbow, Cheikh Hamidou Kâne, Mamadou Touré, Dansokho, Niass, etc. Tous ces gens qui s’étaient opposés à Abdoulaye Wade. En 1999, Dansokho est venu à l’hôtel Méridien me dire que le Comité national du Pit avait décidé de soutenir Abdoulaye Wade. Je lui ai demandé ce qu’il avait de commun avec Abdoulaye Wade, qui est un libéral. Il m’a dit ‘’l’essentiel, c’est que le Ps parte’’. Je lui ai dit que cela ne me suffisait pas. Il faut avoir un programme. Vous avez le rejet, mais vous n’avez pas le programme, alors qu’il y a un rapport dialectique entre le rejet et le projet.

Quand je suis revenu et que j’ai vu qu’Amadou Makhtar Mbow et les autres avaient mis, après les élections de 2007 truquées, fraudées, alors que Macky Sall était le directeur de campagne d’Abdoulaye Wade, le comité des Assises nationales, pendant 2 ans, pour quelqu’un, qui, depuis 40 ans, est en dehors du pays, c’était le cadre adéquat pour se retremper, se remettre sur les questions essentielles. J’ai fait deux années formidables avec des gens d’expérience. Je faisais partie de la commission scientifique où il y avait la crème de la crème, le major des majors. C’était un questionnement pluriel de tous les problèmes auxquels le Sénégal était confronté. Je suis persuadé que si on veut construire le Sénégal, il faut prendre les conclusions des Assises nationales.

Comme disait Jean-Paul Sartre, à propos de Marx, il était indépassable. Les problèmes qu’il a touchés du doigt sont des problèmes indépassés. Les problèmes des Assises nationales sont des problèmes indépassés pour nous plus que jamais. Il est dommage que Macky Sall, qui a signé les conclusions des Assises nationales, ne les ait pas respectées. Il avait la possibilité de les appliquer, il ne l’a pas fait. Quand on s’est retrouvé à Saly pour discuter, il y avait trois scenarii : soit Abdoulaye revient à de meilleurs sentiments et soit prêt à appliquer les conclusions des Assises nationales, ou bien on fait un compromis avec lui ou on crée un rapport de forces qui le chasse du pouvoir et on applique les conclusions des Assises nationales. La 3e était la moins probable. Mais c’est qu’on a eu. On s’est retrouvé seuls, tous acteurs des Assises nationales et on n’a pas été capable d’appliquer les conclusions.

Lorsqu’Abdoulaye Bathily disait qu’on n’avait pas besoin de dialogue national et que si on voulait travailler pour le Sénégal, on avait qu’à prendre ces conclusions, il a raison. J’ai créé mon parti politique, j’ai combattu pour l’avènement de Macky Sall. Il avait dit qu’on gagne ensemble et qu’on gouverne ensemble. Il a gagné avec nous et il a gouverné sans nous. Je suis allé avec lui pendant 4 ans, dans le cadre de Benno Bokk Yaakaar. Il voulait qu’on aille ensembles aux Locales. J’étais d’accord et il voulait me donner un député. Je lui ai dit que j’allais lui montrer que je valais plus que cela. Je suis allé sur ma propre liste et, sans alliance, j’ai eu quatre fois ce qu’il me proposait. J’étais vice-président de l’Assemblée nationale. J’étais avec eux avec honnêteté. Avec la franchise qui me caractérise, quand je vois qu’il fait quelque chose de bien, je l’applaudis. Quand je ne suis pas d’accord, je le dis. Je ne suis pas pour la stratégie ‘’tais-toi et subis’’. Je peux subir, parce que je n’ai pas le rapport de forces qui me permet de réagir, mais je ne me tais pas. Avec la bêtise bien-pensante ou la misère mal pensante de son entourage, au lieu de le conseiller, lui disait que ce qu’il voulait entendre.

Concernant le dialogue national, pourtant, vous y avez pris part en 2016.

Oui, j’étais au premier dialogue national. Je lui ai dit qu’il y avait deux priorités qui dominaient. Je parlais du processus électoral qui définit les relations entre les institutions et le citoyen sénégalais. Si la règle du jeu n’est pas claire, on en est à la règle infantile de notre démocratie. Cela n’a pas été le cas. La deuxième chose, c’était les ressources naturelles. Nous avons le gaz et le pétrole et, jusqu’à présent, on dit que c’est une malédiction plus qu’une bénédiction. Je lui conseillais de faire du benchmarking, d’aller au Pérou et de voir ce qui se passe là-bas. Aujourd’hui, les deux priorités que j’avais définies sont celles qui figurent dans le communiqué commun publié après la visite d’Abdoulaye Wade au palais. Je n’avais pas cessé de souligner ces deux priorités en 2016.

Parlant de ces ressources, le doyen des juges a commencé à entendre des témoins, dans le cadre de ce qu’on peut appeler le scandale de la Bbc. Pensez-vous que ces auditions pourraient déboucher sur une ordonnance de renvoi ?

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J’ai beaucoup de réticence par rapport à la justice sénégalaise. ‘’L’Express’’ de cette semaine consacre un article à la justice française pour dire qu’il y a une défiance totale des Français. Le citoyen français ne considère pas que la justice française est juste.

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Soixante-dix pour cent des Sénégalais pensent que la justice est corrompue. Lorsque, dans les instances les plus représentatives de la magistrature, des instances dirigées par le président de la République lui-même, les gens démissionnent ; lorsqu’il y a une méfiance totale, depuis que deux membres du Conseil constitutionnel, l’un a démissionné - c’est Kéba Mbaye - et l’autre assassiné - Me Sèye -, cette magistrature doit se ressaisir. Je me suis battu. J’étais à l’avant-garde pour la libération de Khalifa Sall, parce que je considérais que ce n’était pas juste. Je me suis rendu compte que toutes les séries d’arrestations qu’il y a eu dont on pouvait s’en passer comme celle d’Adama Gaye ; lui, malgré ses insuffisances, et je suis très bien placé pour le savoir, est un excellent journaliste. Il connaît beaucoup de monde. Si j’étais président, je ne laisserais jamais Adama Gaye m’échapper. Je l’aurais toujours à côté de moi. Il a été arrêté puis libéré et il continue à dire ce qui lui avait valu son séjour en prison. Quelle est l’utilité de tout cela ? Il faudra que la justice se ressaisisse.

Dans notre processus démocratique, la magistrature est centrale. J’ai un texte de Maurice Garson qui retrace la situation de la justice en France. La corruption était cancérigène. Quand la justice déserte l’Administration, c’est que le pays est menacé. Hitler est venu en France et a fait d’une seule bouchée le peuple français. Aujourd’hui, si on ne redresse pas la justice avec les enjeux du pétrole et du gaz, n’importe qui peut rentrer dans le pays, y compris les terroristes, et en faire une bouchée. La résistance nécessaire autour du gouvernement, derrière le gouvernement n’aura pas lieu, parce que le peuple, lui, aura tourné le dos. J’ai dit ces jours-ci que j’étais un distant, parce que je sens qu’il va y avoir des problèmes dans ce pays. Un pompier ne saurait être un pyromane. Si jamais les choses se passent mal dans ce pays, je suis de ceux qui doivent apaiser la tension. L’attitude de médiateur du khalife général des mourides, des tidianes pour qu’il y ait le calme dans ce pays, est la même que je dois avoir. Je dois être dans ces cordes-là. Je prends mes distances-là, parce que si on est partisan on perd de sa crédibilité. Heureusement qu’on a eu dans ce pays des hommes tels qu’El Hadj Malick. Le Gamou de Tivaouane et le Magal de Touba anesthésient la tension sociale dans ce pays.

Que pensez-vous du débat autour d’un éventuel 3e mandat de Macky Sall ?

Je ne rentre pas dans ce débat. Vu la configuration du landerneau politique sénégalais. Si, aujourd’hui, Macky Sall voulait avoir un 3e mandat, je ne vois pas ce qui peut l’en empêcher. Pour que le peuple puisse l’en empêcher, il lui faut être organisé. Qui sont ceux qui s’opposent ? On parle aujourd’hui du Pds et le lendemain on parle de retrouvailles. N’y a-t-il pas un deal derrière ? Ne sont-ils pas en train de recréer la grande famille libérale ? Ils l’ont déjà annoncé, il y a 10 ans. Ils avaient dit qu’ils allaient régner ici pendant 50 ans. Devant ça, qui est-ce que peut s’opposer à Macky Sall ? J’espère qu’on ne m’exclura pas de l’Assemblée, puisque qui en parle se voit limoger (rires). Je suis persuadé que la Constitution est contre, mais on a vu ce qui s’est passé avec Abdoulaye Wade. C’est le Conseil constitutionnel qui avait validé sa candidature. Le rapport de forces n’existe pas aujourd’hui. Je peux me tromper et je souhaite me tromper. Mais mon analyse, mon flair politique, mon vécu me disent qu’il y a rien qui ne peut l’en empêcher.

Parlant de votre arrière-grand-père, que pouvez-vous nous dire sur lui ?

El Hadj Malick nous a permis d’aimer le Prophète Mohamed (Psl). Il a écrit d’une manière que personne n’a fait sur le Prophète, depuis qu’il n’a été que lumière jusqu’à son enterrement. Il a donné tous les aspects de la vie du Prophète de la manière la plus éloquente, la plus profonde, qui force l’admiration de tous ceux qui ont une certaine intellectualité arabe. Il a écrit ‘’Khilass Zahab’’, ‘’Nûniya’’, ‘’Abada Buruq’’, etc. Il a posé des problèmes dans ses écrits, à tel enseigne qu’aujourd’hui, quand une femme Tunisienne écrit sur les derniers jours du Prophète en racontant des histoires incroyables, Seydi Hadj Malick, déjà au XIXe siècle dans ‘’Khilass Zahab’’, dans le dernier chapitre, en avait déjà parlé. Quand elle écrit sur ceux qu’elle appelle les ‘’khalifes maudits’’, Seydi Hadj Malick avait déjà répondu à cela.

C’est cette dimension-là que constitue El Hadj Malick. Nous avons de la chance de l’avoir. Mon grand-père Baye disait qu’on ne pouvait pas rétribuer à El Hadj Malick pour tout ce qu’il a fait pour nous. Le seul fait d’avoir institué le Gamou n’était pas une mince affaire. Il a institué le Gamou et nous a laissé les instruments qu’il fallait pour le perpétuer. Sans cela, on aurait eu des problèmes, nous qui en avons hérité. Il lui a fallu beaucoup d’abnégation, mettant de côté les plaisirs de la vie, pour réussir tout ce qu’il a pu mettre sur pied. Depuis que je suis né, je n’ai jamais entendu quelqu’un dire que Seydi Hadj Malick avait dit telle chose, or ce n’est pas ça. Il était un érudit. Un jour, à La Mecque, après la prière de Fajr, en sortant de la mosquée, un homme m’a interpellé. Il était un Sénégalais. Quand il a su que j’étais petit-fils de Seydi Hadj Malick, il a insisté pour qu’on y retourne pour faire des prières pour mon grand-père. Il considérait que s’il a tenu à venir faire son pèlerinage, c’est grâce à Seydi Hadj Malick.

J’ai organisé un panel, le 5 octobre, sur la pensée féconde de Seydi Hadj Malick. On a eu Bachir Ngom, Abdou Aziz Kébé, ils ont fait un travail extraordinaire. Nous avons interrogé des talibés de Seydi Hadj Malick. Le ‘’Takussan de Baye Jamil’’ est devenu aujourd’hui l’une des manifestations les plus importantes du Gamou. Cette année, nous allons parler de ce que les enfants de Seydi Hadj Malick Sy pensent de leur père. Sa famille est exceptionnelle, parce que quand il écrit, la critique littéraire ne sort pas de la famille. C’est Serigne Babacar Sy qui le fait. C’est la pétulance incarnée qu’incarne cette famille-là.

Votre casquette de chef religieux ne vous empêche-t-elle pas, des fois, de remplir pleinement votre statut de leader politique ?

A chaque fois que mon intervention était sollicitée… Dans le cas de Khalifa Sall, mes interventions étaient sans concession. Il faut revoir comment je m’adressais à Macky Sall, alors qu’il est un ami. Il est venu dernièrement à Tivaouane et a dit que je suis son idole. S’il n’y croyait pas, il ne l’aurait pas dit. Il y a un certain langage que peuvent avoir certains politiciens, mais pas moi. Je campe sur la vérité. Celle que je cherche est celle du réel, qui est celle du Coran. A propos d’Ousmane Sonko, certains collègues ont dit qu’il cherchait la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. Je leur ai dit que cette vérité-là, c’est votre vérité. Ce n’est pas la vérité. Je vous retourne la phrase de Charles Péguy : ‘’Cherchez honteusement la vérité honteuse. Chercher tristement la vérité triste et chercher bêtement la vérité bête.’’ La vérité que nous cherchons est celle vraie du Coran. Quand je parle, les gens se disent que c’est le chef religieux qui parle, mais qui ne peut pas sortir du cadre de la vérité vraie.

Qu’est-ce qui a décidé votre père à vous envoyer à l’école ?

J’ai été le premier petit-fils d’El Hadj Malick à aller à l’école, comme Abdou Fatah Mbacké a été le premier petit-fils de Serigne Touba à le faire. Les enfants de Serigne Moustapha ont presque tous fait des études. Il y a Pr. Habib, Abdou Aziz, Cheikh Tidiane qui est un assureur, Cheikh Omar qui travaille avec les organismes internationaux, Mame Malick qui représente l’Onudi. Mon père a eu une bonne compréhension du Coran. Quand mon père m’a inscrit à l’école, à Saint-Louis, on disait que c’était la fin du monde, parce que des petits-fils d’El Hadj Malick allaient à l’école des Blancs. J’en pleurais en rentrant. Il me disait que l’avenir nous édifiera. Aujourd’hui, ceux qui nous attaquaient à Saint-Louis, ce sont leurs petits-fils qui vont à l’école.

Comment les gens vous traitaient à l’école ?

Il n’y avait pas de traitement particulier. L’école est laïque et le seul critère qui valait était la réussite scolaire. On était 1er à l’école coranique et 1er à l’école française. On n’a jamais redoublé. On a tout passé haut la main. Les gens n’avaient rien à nous dire. Sur les feuilles de compositions, il n’y était pas mentionné ‘’fils de Serigne Moustapha, petit-fils de Serigne Babacar’’. Il en était de même à l’examen. Je ne remercierai jamais assez mon père d’avoir eu le courage de nous amener à l’école et jamais assez Serigne Mamour Ndiaye qui nous a couvé faisant de sorte qu’on soit 1er à l’école coranique et 1er à l’école française. Idem pour Mawade qui nous a donné les bases pour suivre la formation qu’on a eue.

La formation reçue en tant que petit-fils de Maodo vous a-t-elle servi dans votre carrière à la Bid ?

Oui, il y a toute une méthode qu’El Hadj Malick nous a léguée. Nous tous ses petits-fils passons par cela. Je suis de Saint-Louis comme ma mère et mon grand-père Serigne Babacar. Il y a toute une école que Seydi Hadj Malick Sy a lui-même créée à Saint-Louis ; ‘’Manhaj’’, on l’appelle. On y apprend le Coran, les sciences juridiques et celles islamiques. Là où j’ai appris le Coran, j’ai Serigne Mamour Ndiaye ; il était le fils de Cheikh Amadou Ndiaye Mabèye qui a enseigné à El Hadj Malick Sy ‘’Maqamaatoul Hariri’’. C’est dans la première mosquée où El Hadj Malick a tenu une ‘’wazifa’’ où j’ai appris le Coran. Serigne Mamour Ndiaye m’a enseigné toutes les sciences islamiques. C’était une école prestigieuse. Mon père m’a amené là-bas pour que j’y fasse mon apprentissage. J’y étais avec le fils ainé de Serigne Mansour Sy ‘’Borom Daara Ji’’, Serigne Cheikh et celui de mon grand-père Mame Abdou Aziz Sy ‘’Dabakh’’, Serigne Mansour Dabakh.

Ils m’y ont trouvé, puisque je suis leur aîné. J’ai fait tout mon cursus là-bas. J’y ai tout appris. Avant d’aller en France, j’ai appris toutes les sciences islamiques. Je suis un ‘’ndongo daara’’. J’ai eu quelqu’un qui s’appelait Abdou Fatah Mbacké qui a fait le même parcours que moi. Il était le fils de Serigne Cheikh Mbacké Gaindé Fatma. Ironie de l’histoire, on s’est rencontré pour la première fois à l’examen d’entrée en 6e. On s’était rencontré à une école qui s’appelait la Rue Neuville. Il n’y avait que des Blancs qui y allaient. Mais c’était un centre d’examen. On s’est retrouvé à la rentrée au lycée.  Il était un peu plus grand que nous, parce qu’il avait d’abord passé du temps dans un ‘’daara’’ en Mauritanie. Quand il est arrivé à Saint-Louis, il a fait deux ans à l’école primaire. On a été ensemble de la 6e à la terminale. On a fait l’arabe ensemble. Notre amitié est née à cette époque. Je lui ai rendu hommage quand il est décédé.

Quelles sont vos ambitions politiques ?

Mon projet est de renforcer Bés du Niakk. Nous sommes dans une période de reconstitution de nos forces. On va peut-être aller vers un congrès pour faire une analyse assez honnête de ce qui s’est passé jusqu’à présent. A la dernière élection, nous étions avec Issa Sall. Tout le monde a vu comment cela s’est passé. Cela a été une expérience très douloureuse. Nous étions animés de bonne volonté pour être là où nous devrions être. Nous ouvrons des perspectives pour les prochaines élections.

Vous parlez des Locales qui ont été reportées ?

Pour ce report, je vais vous révéler un secret. En 2008, Abdoulaye Wade avait également reporté les élections locales. J’ai été rendre visite à Macky qui est mon ami. Quoi qu’on puisse dire, Macky Sall est mon ami. Quand je suis allé le voir, il était en bisbilles avec Abdoulaye Wade. Il m’avait dit que, s’il y allait, il allait les perdre. Idrissa Seck avait mis un réseau sur l’ensemble des conseillers municipaux. Wade allait perdre les élections à cause de l’impréparation. Est-ce que ce n’est pas la même impréparation qui a atteint aujourd’hui Macky Sall et qui l’oblige à reculer pour mieux sauter ?

Bigué BOB

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