Publié le 5 Dec 2018 - 22:24

Le courage mû par la conviction

 

Par où ou alors par quoi commencer,  quand on veut évoquer un homme aussi multidimensionnel, aussi arachnéen que Sidy Lamine Niasse, décédé hier matin à Dakar ? Un homme qui a incarné avec cohérence et harmonie deux personnalités que sont ce chef religieux musulman qui n’a en rien été contradictoire de sa qualité de l’homme de presse qui a vu dans cette profession un espace et un moyen de défendre et de promouvoir ses idées et ses idéaux ; défendre ses idées, mais aussi celles des autres. Il avait été victime d’une injustice et d’incompréhensions et estima que la presse pouvait être un outil pour corriger ces distorsions et éviter qu’elles en pénalisent d’autres citoyens.

Ceux à qui il s’en était ouvert lui rirent au nez, raillant ses ‘’rêveries’’ et son ‘’idéalisme béat’’, à une époque où le combat par et par les idées et par la presse n’était pas gagné d’avance. On pouvait avoir l’ardeur dans l’engagement, la générosité dans les objectifs, mais qu’est-ce tout cela sans ‘’les moyens’’ ? Ces moyens que lui avait rétorqué Tidiane Kassé à qui, lors d’une rencontre, par hasard, en Sierra Leone, Sidy Lamine parla de son projet de journal ? Et voilà qu’en janvier 1984, naquit un journal appelé …‘’Wal Fadjri’’ (L’Aurore)… qui est extrait d’un verset du Coran et signifiant : ‘’Je le jure par l’aurore’’ ; les trois points de suspension sous-entendant le début et le reste de la sourate. Le journal, tenant siège à la Médina, puis à la rue Raffenel, afficha une ligne éditoriale exaltant la révolution iranienne survenue en Iran en février 1979 et cette option valut à Sidy Lamine le surnom de ‘’Mollah’’ et le journal ayant quitté la rue Raffenel pour Sacré-Cœur, Sidy devient le ‘’Mollah de Sacré-Cœur’’. Le journal satirique ‘’Le Politicien’’  l’appela ‘’Serigne Fadjri’’. Sidy ne s’offusqua aucun de ces surnoms, il en rigola de bon cœur et les assuma avec largesse.

Par ‘’Wal Fadjri’’, Sidy Lamine Niasse mena un combat sans concession pour la cause palestinienne et la page 4 de couverture de ‘’Walf’’, alors magazine, affichait ce que les railleurs appelèrent une ‘’bouilloire’’ parce qu’il y avait en photo page pleine la mosquée Al Aqsa de Jérusalem avec en légende le slogan : ‘’Si chaque musulman versait une bouilloire d’eau sur Israël, l’Etat sioniste s’évanouirait… La libération d’Al Qods est un devoir pour tout musulman.’’

L’évolution de ‘’Walf’’, les différentes étapes de son parcours, se sont produites, pour ainsi dire, à la hussarde, en raison de cette audace toute ‘’sidylaminienne’’. Le passage de bi-hebdo à quotidien, en passant par les trois parutions par semaine, quatre numéros par semaine furent un modèle de témérité. A chaque étape abordée, il n’y avait pas eu les ressources humaines nécessaires, mais Sidy poussa à l’aventure qui s’est, à chaque fois, terminée par un heureux épilogue. Ainsi en a-t-il été de la radio, puis de la télévision.

Tout a été casse-cou et le succès au bout de l’investissement. Le personnel en a été exténué, mais toujours enthousiaste et d’autres signatures et d’autres apprenants vinrent participer à l’expérience et intégrer la rédaction au sein de laquelle tout le monde apprenait des autres et de lui-même. Et c’est cela qui a fait de Walf cette ‘’ECOLE’’  toujours vantée (à raison) par son fondateur. Et la vocation d’une école étant de se séparer de ceux et celles qu’elle a formés, les anciens de Walf quittèrent le moule mythique pour aller faire la renommée de groupes Futurs médias, D-Médias, E-media et tant d’autres destinations professionnelles. Nombreux sont les journalistes à qui Sidy Lamine Niasse a mis le pied à l'étrier. Être passé par Walf était une référence qui a servi à de nombreux candidats à un emploi de journaliste chez la concurrence. Il n'est que de parcourir les effectifs du paysage audiovisuel sénégalais pour le vérifier.

Walf, c’était une famille très œcuménique, constituée de musulmans, de chrétiens… Et les repas, on les partageait autour du même grand bol qui devint deux, quand naquit Walf Fm. Un espace de l’inter religion et Sidy Lamine Niasse savait l’incarner et l’animer. ‘’Pourquoi ne fais-tu pas ton signe de croix avant de manger ?’’, me demandait-il de temps en temps. Et en 2003, il finança mon pèlerinage aux Lieux Saints de la chrétienté, comme il le fit avec tant d’autres chrétiens de Walf.

Il était né un 15 août de même que son fils Cheikh et son ancien secrétaire le Centrafricain Vincent  Nokou et aimait faire remarquer cette coïncidence symbolique entre ces anniversaires et l’Assomption de la Vierge Marie, mère de Jésus. Souvent, il me demanda quel sens, aux yeux du christianisme, pouvait avoir cette coïncidence. N’étant ni exégète ni versé dans la mystique, je n’ai jamais su lui apporter la réponse qu’appelait ce questionnement.

Sidy a su faire de Walf cet espace professionnel et humainement enrichissant avec des compagnons comme Tidiane Kassé, le grand frère Abdourahmane Camara, Mademba Ndiaye, Mame Less Camara, Mamadou Ndiaye et bien d’autres au commerce si exaltant.

Parlant de Sidy Lamine Niasse, Aliou Dia, un leader du mouvement paysan sénégalais, dit que "gaïndé baax na ci aal" (Le lion est utile dans la jungle en ce qu'il y assure une régulation). Sidy pouvait être radical dans ses prises de position, mais ce fut pour défendre des causes justes.

A méditer aussi le témoignage du leader syndical Saourou Sène qui a rappelé que Sidy leur enseigna que l'islam n’était pas une affaire d'âge, de turban et de boubou ; qu'un jeune peut être en cravate et être un imam valable. C'est si vrai que lors d'une polémique sur la question de savoir si un musulman doit serrer la main à une femme, Sidy écrivit un livre pour prendre le contre-pied des maximalistes et publia une photo du roi d'Arabie saoudite serrant la main au Premier ministre britannique de l'époque, Margaret Thatcher.

Ne parlons pas de l'affaire Sharifu ; Sidy Lamine a eu raison sur la mystification.

Ainsi se résume ce que nous avons vécu pendant vingt-six ans aux côtés de ce monsieur admirable par ses convictions et le courage qu’il mettait à les défendre.

Jean Meïssa DIOP

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