Publié le 11 Oct 2013 - 11:06
LIBRE OPINION

Le drame de Lampedusa et l'esprit du monde

 

 

Jacques Attali, dans son livre « Karl Marx ou l’esprit du monde » rappelait  le rêve de ce « proscrit » pour une humanité meilleure, à savoir une transition de l’esprit du monde, en nous enseignant que le capitalisme, s’il n’a pas détruit l’humanité, pourrait laisser la place à la fraternité pour que  « l’homme mérite qu’on espère en lui. »

Le drame de Lampedusa a éveillé une sensibilité vers plus d’humanisme et ce deuil qui frappe l’Europe à sa porte,  démontre que malgré les égoïsmes individuels cultivés et entretenus par un système, l’homme garde encore un certain humanisme. Les naufragés ne sont pas des Européens et pourtant l’Italie a décrété un deuil national parce que meurtrie dans sa chair et dans son âme qu’autant de vies humaines, des femmes, des enfants, des hommes à la fleur de l’âge, périssent si effroyablement dans leur quête de vie meilleure. Les cérémonies de commémoration sur les lieux du drame, renvoient à « ce jour de pleurs » lancé par le Pape François.

Qui plus que lui est mieux placé pour comprendre la détresse de ces hommes venus d’ailleurs. Sa Sainteté François ne vient pas de la curie romaine, il vient de la périphérie et porte le nom de l’apôtre de la pauvreté.  Ses origines expliquent sa sensibilité et son appel renvoie à l’avant propos de « Les Misérables » de Victor Hugo parce que la misère traverse les siècles. L’indignité est là et caractérise « le monde sauvage qui dépouille les pauvres et les abandonne, qui  reste indifférent aux enfants qui meurent de faim, aux hommes qui fuient l’esclavage », à tous ces gens privés de dignité et qui, dans leur quête, trouvent la mort. Pour le Pape François, « ces choses, c'est l'esprit du monde qui les fait »,  assombrissant ainsi le rêve de Karl Marx.

L’Europe est sous le choc après ce drame, l’Italie en pleurs se recueille sur les lieux de l’accident et allume des cierges en la mémoire des disparus. Ces gestes de fraternité peuvent faire espérer de la naissance d’une nouvelle conscience et conduire à une transition de l’esprit du monde pour plus d’humanisme, à « une évolution révolutionnaire ».

Toutefois, cette évolution ne naîtra pas seulement d’une conscience suffisante des Européens mais de tous, aussi bien pays européens que pays du Sud pour qu’une solidarité agissante s’établisse et permette une meilleure intégration économique. L’indifférence presque totale des pays du Sud face à cette tragédie est symptomatique de leur niveau de conscience, insuffisamment éclairée pour qu’ils puissent situer  leurs responsabilités et accompagner une éventuelle transition. Dès lors, des âmes meurtries continueront de saigner parce que l’Europe, « ne pouvant pas accueillir toute la misère du monde », continuera de se « bunkeriser » et les pauvres du monde tenteront toujours de franchir les frontières au prix de leur vie. 

La  consternation relevée au travers des images relayées montre  que les migrants ne sont plus perçus comme des « envahisseurs », mais  suffira-t-elle à contenir ces flots humains, ces déshérités allant à la recherche d’un mieux être, d’un espace de liberté ? Évidemment que non et cela malgré l’appel du Pape François. Peut être que son autorité et son engagement auprès des pauvres, espérons-nous, baliseront les chemins d’une action concertée vers une certaine évolution.

Lampedusa a laissé éclater toute l’émotion d’une Italie qui, quoiqu’on puisse dire des tentations conservatrices qui l’habitent, demeure profondément humaine. Lampedusa pleure « ses morts » et l’Europe s’apprête à évaluer ses responsabilités. Et l’Afrique ? La gestion des flux migratoires pose un véritable problème d’éthique  parce que  certains de nos gouvernants la considèrent presque hélas comme un fonds de commerce, étalant ainsi toute leur indifférence quant aux vies humaines.

L’évolution est nécessaire ici pour arriver à une coordination suffisante permettant de pallier cette insuffisance de la compréhension européenne des questions migratoires du Sud. Dr Ange Bergson Lendja Ngnemzué, dans son ouvrage « Politique et émigration irrégulière en AfriqueEnjeux d’une débrouille par temps de crise » (*) dédié aux naufragés du parcours migratoire, fait une analyse exhaustive du phénomène avec une sociogenèse de l’immigration illégale africaine. Aussi pose-t-il avec une acuité certaine le problème de la gouvernabilité des sociétés africaines contemporaines et met le doigt sur les motivations des émigrants, les rapports de l’Etat à la société avec l’élargissement de la pauvreté aux classes moyennes consécutivement à l’irruption de la tutelle financière internationale et à la libéralisation des politiques.

Ces facteurs demeurent et constituent l’identité de l’esprit du monde, tel que le décrit le Pape François  au travers de son cri de cœur. Peut-être que le drame de Lampedusa créera-t-il un sursaut, une prise de conscience profonde à partir de l’analyse des causes réelles du phénomène, de ce trouble qui caractérise l’esprit du monde

Malgré tout un brin d’optimisme nous autorise à croire que  « l’homme mérite qu’on espère encore en lui. »

(*) Ange Bergson Lendja Ngnemzué : Politique et émigration irrégulière en Afrique. Enjeux d’une débrouille par temps de crise - Editions KARTALA  juillet 2010.

Ameth GUISSE

Email : amathguisse@yahoo.fr

 

Section: 
DE L’IDÉAL SOUVERAINISTE AU MIRAGE POPULISTE : Sonko et l’impossible héritage
Mimi Touré, la faiseuse de destins
LE MUSÉE AFRICAIN DU FUTUR : Un patrimoine vivant au service de la création et des publics
Le mépris du peuple est aussi est un symptôme de l’aliénation systémique
L’AJUSTEMENT PROGRESSIF : La seule vraie solution économique au contexte sénégalais
DE LA DÉMISSION DE LA PENSÉE : Quand l’intellectuel se fait courtisan
RÉGULER POUR TRANSFORMER : Les sept priorités d’une ARTP au service du Sénégal numérique
LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, M. BASSIROU DIOMAYE FAYE, ET AU DG DE L'APIX, M. BAKARY SÉGA BATHILY 600 hectares de Toubab-Dialaw : vous n’avez pas le droit de sacrifier un peuple
Chroniques pour un Sénégal souverain et juste N° 01 · Août 2026 De la croissance aux citoyens : Pour une transformation territoriale de la performance économique du Sénégal
Le Parti socialiste n’est pas à vendre
AGETIP : Qu’en est-il en termes de procédure ?
DISCOURS DU PR PAPA FARY SEYE : QUAND LA PAROLE ÉDUCATIVE DEVIENT UNE PENSÉE DE LA RÉPUBLIQUE Un discours pour penser l’excellence, l’école et la République
Comment mettre le savoir au service du pouvoir au Sénégal ?
LES FONDS SPÉCIAUX AU SÉNÉGAL : Une catégorie fantôme dans la République ?
MOBILISER LA DIASPORA SCIENTIFIQUE : De l’opportunité à la stratégie pour le Sénégal et l’Afrique
RECOMPOSITION POLITIQUE POST-ALTERNANCE : Le débat initié par le ministre Abdou Fall sur les mutations en cours du système partisan sénégalais, mérite désormais d'être regardé comme un véritable exercicPréparer une succession ou réinventer une espérance ?
LE GRAND MAGAL DE TOUBA : Un puissant levier de souveraineté économique pour le Sénégal
POLITIQUES ENVIRONNEMENTALES AU SÉNÉGAL : Entre urgence climatique, gouvernance internationale et réalités locales
QUINQUENNAT OU SEPTENNAT : Ne créons pas un problème là où la Constitution a déjà tranché
ENJEUX DE LA RÉVISION DE LA CONSTITUTION DANS UN CONTEXTE DE SCISSION AU SEIN DE PASTEF-LES PATRIOTES : Wërwërloo beek wiiri wiiri bi, du ko teree jaari ndaari !