Publié le 12 Jan 2022 - 10:52

A propos des monnaies complémentaires locales

 

La polémique soulevée par la proposition du député Ousmane Sonko, Président du Pastef/Les patriotes, procède soit de l’ignorance sur la nature d’une monnaie complémentaire locale, soit d’attaques de la part d’adversaires politiques qui essaient de dénaturer ses propos.

Qu’entend-on par monnaie complémentaire locale ?

Comme son nom l’indique, cette monnaie est un complément de la monnaie nationale et non une alternative à celle-ci. Une monnaie locale est créée pour une zone géographique limitée et fonctionne en complément de la monnaie nationale. En fait, les monnaies complémentaires locales sont adossées à la monnaie nationale. Un taux de change existe entre la monnaie locale et la monnaie nationale.

Ainsi, l’émission de monnaie locale est-elle couverte par une réserve en monnaie nationale équivalente. Donc, il est nécessaire de convertir la monnaie officielle en monnaie locale, pour pouvoir ensuite l’utiliser au sein du réseau monétaire local.

On voit ainsi que la monnaie locale circule conjointement avec la monnaie nationale au sein de l'économie locale.

L’utilisation de monnaies complémentaires locales est de plus en plus répandue, notamment dans les pays occidentaux et certains grands pays du Sud. Elles existent dans plusieurs villes aux Etats-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne, en France, en Italie et dans bien d’autres pays d’Europe. En France, on estime qu’il existe plus de 80 expériences de monnaies complémentaires locales, A travers le monde, on note plus de 200 expériences de monnaies complémentaires locales dans une cinquantaine de pays.

Les avantages des monnaies complémentaires locales

La popularité des monnaies locales comme mode de financement dans plusieurs pays, notamment dans les pays développés, devrait inciter les pays africains à s’y intéresser encore plus.

En effet, étant donné les difficultés récurrentes de financement du développement par l’Etat central, le recours aux monnaies locales pourrait jouer un rôle non négligeable pour stimuler le développement d’une région. En effet, comme on ne peut la dépenser que localement, une monnaie complémentaire retient l'argent dans l'économie locale et donc favorise celle-ci. Elle stimule les échanges et préserve le lien social dans l’espace où elle circule.

Ceci est particulièrement vrai en période de marasme économique. En effet, face à un contexte macroéconomique morose, la création d'une monnaie complémentaire locale permettrait à l'économie locale de continuer à fonctionner et de répondre ainsi aux besoins essentiels des habitants, comme la nourriture, l’habillement, le transport, etc. Par exemple, la monnaie locale pourrait particulièrement servir la politique du ‘’consommer local’’ visant à promouvoir la valorisation des ressources locales dans plusieurs secteurs comme l’alimentation, l’habillement et la maroquinerie, entre autres.

En effet, étant donné que la monnaie complémentaire locale ne peut être utilisée que dans la zone géographique où elle circule, toute augmentation de la demande de biens et services dans cette zone tend à favoriser les entreprises qui utilisent cette monnaie par l’accroissement de leur production. Ce qui devrait se traduire par l’augmentation des emplois pour les habitants de la localité.

Un autre avantage des monnaies locales par rapport aux monnaies nationales, est qu’elles contribuent à lutter contre les spéculations financières, étant donné qu’elles servent seulement à faciliter la circulation des biens et services dans un espace donné.

Le cas du Sénégal

Le débat sur la monnaie complémentaire locale au Sénégal date de plusieurs années déjà. Il est vrai qu’il était jusque-là limité à un petit cercle.

En effet, le docteur Abdourahmane Sarr, ancien fonctionnaire du Fonds monétaire international (FMI), travaille depuis plusieurs années sur un projet de monnaie complémentaire locale. Son projet, qui s’inspire de plusieurs autres projets dans le monde, avait fait l’objet d’une présentation le 7 novembre 2015, dans le cadre d’une séance spéciale des ‘’Samedis de l’économie’’ organisés par Arcade et la fondation Rosa Luxembourg. Le projet du Dr Sarr cible plusieurs régions, dont celles de Kaolack, Thiès et Ziguinchor, entre autres. Mais le projet avait été bloqué par la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), on ne sait pour quelles raisons.

Conclusion

C’est bien que la proposition du député Ousmane Sonko ait relancé le débat sur la monnaie complémentaire locale dans notre pays. Cette proportion a le mérite d’avoir porté la question des monnaies complémentaires locales au niveau du débat politique, surtout au moment où s’ouvre la campagne pour les élections locales du 23 janvier prochain. Sa proposition a surtout le mérite d’avoir mis l’accent sur les vraies questions économiques que les hommes politiques tendent souvent à éluder ou à traiter de manière superficielle durant les campagnes électorales.

Demba Moussa Dembélé

Economiste

Dakar

Section: 
Le bruit autour de la fresque de Papa Ibra Tall à Thiès ne valait pas la peine
L’affaire Doudou Wade ou la frontière mouvante entre la parole politique et l’ordre public
La restructuration de la dette publique est-elle une solution face à la crise de l’endettement ?
NÉCROLOGIE : Christian Valantin : mémoire de notre histoire institutionnelle et diplomatique et emblème de l’unité culturelle du Sénégal
DIOM, FOULLA AK FAYDA : L’ADN immuable du sport sénégalais
CAN 2025 : Puisse la communion durer...
LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT DE LA FIFA Finale de la CAN 2025 : Quand l’impartialité devient un impératif politique mondial
SENEGAL–MAROC : Héritage commun, destin solidaire au-delà des rivalités sportives
“Zéro talibé mendiant dans la rue’’ : objectif inatteignable ?
MAROC - SENEGAL : Quand la politique tue le football !
L’île de Gorée est un lieu de révolte, de liberté et de dignité, mais pas seulement un site de mémoire victimaire de l’esclavage
PROTÉGER LE PATRIMOINE MANDINGUE Un enjeu stratégique pour l’influence culturelle du Sénégal en Afrique de l’ouest tique culturelle peut véritablement faire sens. Culture, narratifs et influence à l’ère du numérique et de l’IA
Lettre ouverte à Monsieur Amadou BÂ, Ministre de la Culture du Sénégal
Notre souveraineté à l’épreuve de la dette
LIVRE - PAR TOUS LES MOYENS : Dix voix féminines sur le monde
La politique de l'oubli et la défiguration urbaine : Une analyse historique des blessures de Dakar
Attention, nous sommes sur une pente glissante
Piratage massif des Impôts et Domaines : Le pire arrivera si l’État ne fait rien
SOCIOTIQUE : " L'impact de l'IA sur le marché du travail
Dettes cachées : L’impossible transparence ? Le cas du Sénégal et les leçons de l’histoire