339 partis, des milliers de cadres. Et pas de cadre.

Ce que soixante ans de vie partisane ont fait des cadres sénégalais
Le Sénégal comptait quatre partis politiques sous Senghor. Quarante-cinq sous Diouf, cent quatre-vingt-huit sous Wade, trois cent trente-neuf sous Macky Sall. En soixante ans, le nombre de formations politiques a été multiplié par quatre-vingt-cinq. Dans le même temps, le nombre de partis disposant d'une école de formation et d'un corpus doctrinal écrit a diminué. Cette double courbe - l'inflation des partis, la raréfaction de la formation - est le vrai sujet de notre vie politique. Personne ne le traite.
Un mot que personne ne définit
Nous employons tous le mot « cadre ». Mais si l'on demande ce qu'est un cadre politique au Sénégal, la réponse hésite entre trois définitions qui n'ont rien à voir entre elles : celui qui détient un diplôme, celui qui occupe une responsabilité, celui qui peut mobiliser.
Aucune de ces trois définitions ne comporte d'obligation de produire. C'est précisément le problème. Un ingénieur qui n'a jamais rédigé une note pour son parti n'est pas un cadre politique : c'est un ingénieur qui a une carte.
Nous avons des cadres. Nous n'avons pas de cadre. Ni statut qui les définisse, ni école qui les forme, ni obligation qui les oblige. La ressemblance des deux mots n'est pas un hasard de la langue : un cadre, au sens propre, c'est ce qui tient une image en place.
Le technocrate, le politique, et celui qui manque
Deux figures cohabitent dans nos partis sans jamais se parler.
Le cadre technocratique tire sa légitimité de sa compétence. Il rédige des notes solides, chiffrées. Mais il ignore le terrain et se méfie de la politique, qu'il perçoit comme du bruit autour des dossiers sérieux. Ses propositions sont justes et impraticables, parce qu'elles n'intègrent jamais la question de savoir qui va les porter et contre quelles résistances. Sa fidélité tient souvent à la fonction plus qu'à la doctrine : quand le pouvoir change, il reste rarement.
Le cadre politique tire sa légitimité du terrain. Il connaît son quartier, ses militants, les équilibres de sa commune. Il sait tenir une salle et encaisser une contradiction. Mais son discours repose sur des convictions plus que sur des données, et il se trouve démuni dès qu'il faut passer du slogan à la mise en œuvre. Il gagne des débats et perd des arbitrages.
« Le technocrate sait ce qu'il faut faire. Le politique sait comment le faire accepter. Presque personne ne sait les deux. »
Entre les deux se trouve la figure dont nous manquons, et qu'il faut nommer pour pouvoir la former : le cadre technopolitique. Celui qui peut écrire une note sur le ciblage des filets sociaux le matin et l'expliquer en wolof à une réunion de quartier le soir, sans rien perdre de sa rigueur ni de sa clarté. Une expertise adossée à une base, un engagement adossé à un savoir.
Cette figure ne naît pas spontanément. Un technocrate ne devient pas politique par simple exposition aux réunions, et un militant ne devient pas expert par la seule lecture des communiqués. Le cadre technopolitique est un produit de formation - et c'est exactement ce que nos partis ont cessé de fabriquer.
Une inflation sans formation
Quatre-vingt-cinq fois plus de partis en soixante ans. Si cette multiplication s'était accompagnée d'une multiplication des lieux de formation, le Sénégal serait aujourd'hui la démocratie la mieux outillée d'Afrique de l'Ouest en production doctrinale. Ce n'est pas le cas.
Le signe le plus clair de cette carence est ailleurs : la formation politique de nos jeunes cadres est aujourd'hui largement assurée par des fondations internationales, qui organisent académies et cursus de leadership. Ces programmes sont sérieux. Mais qu'ils soient devenus le principal lieu de formation en dit long : les partis ont sous-traité à l'extérieur ce qui fut leur fonction première.
La science politique a un mot pour cela : l'institutionnalisation. Un parti s'institutionnalise, pour reprendre le concept d'Angelo Panebianco, lorsqu'il développe ses ressources propres - une doctrine qui lui survit, des règles qui s'imposent à ses dirigeants, et des récompenses qu'il distribue lui-même. Un parti faiblement institutionnalisé dépend de ressources extérieures : la personne de son chef, et les postes que l'État peut offrir. C'est notre cas, et c'est la clé de tout ce qui précède. Si la seule gratification qu'un parti puisse offrir à ses cadres vient de l'administration, alors il n'a aucun moyen de récompenser la production doctrinale - et donc aucune raison de la demander.
« Un parti qui ne forme pas ses cadres finit par recruter ceux que d'autres ont formés - avec les habitudes qui vont avec. »
La double fuite
Le Sénégal ne perd pas ses cadres une fois. Il les perd deux fois.
La première fuite est visible : médecins, ingénieurs, chercheurs formés aux frais de la République et qui exercent ailleurs. Cette diaspora n'a pourtant pas rompu - elle finance le pays. Ses transferts représentent environ onze pour cent du produit intérieur brut. Mais observons ce que nous lui demandons, et ce que nous ne lui demandons jamais : nous lui demandons son argent et ses voix, presque jamais de penser avec nous. Nous avons construit des relais, pas des laboratoires.
La seconde fuite est invisible, et plus coûteuse. Un cadre qui vit à Dakar ou à Saint-Louis, qui adhère, qui cotise, et à qui personne ne demande jamais de produire une analyse, celui-là a lui aussi quitté la vie intellectuelle de son parti. Il est physiquement présent et doctrinalement absent. Sa compétence professionnelle reste dehors.
Nous perdons donc deux fois : les uns partent avec leur expertise, les autres restent sans qu'on utilise la leur. Le résultat est le même - un pays qui forme beaucoup et qui délibère peu.
Six propositions
- Définir un statut du cadre dans les textes du parti, avec des droits et des devoirs - dont une obligation annuelle de contribution.
- Prolonger l'Université par une école permanente, avec un double cursus : un volet technique et un volet politique. Le technocrate y apprend la politique, le militant y apprend le dossier. Un rendez-vous annuel ouvre le chantier ; un cycle continu le tient.
- Instaurer un cahier de production, individuel ou collectif. La contribution peut être signée seule, ou produite au sein d'un groupe thématique. Un cadre seul devant une page blanche ne produit rien ; trois cadres avec une commande et une échéance produisent toujours quelque chose.
- Séparer la reconnaissance partisane de la nomination administrative. Tant que la seule récompense du travail de cadre est un poste d'État, le cadre travaillera pour l'État et non pour son parti.
- Créer un collège doctrinal de la diaspora : non pas une fédération de mobilisation de plus, mais une structure à qui l'on confie des domaines, des commandes et des délais.
- Conditionner l'investiture à la production. Nul ne devrait être investi sans avoir contribué. C'est la mesure la plus difficile à faire adopter, et la seule qui change véritablement les incitations.
Ce qui commence samedi
Ces propositions ne sont pas théoriques, et si je les formule aujourd'hui c'est parce qu'un rendez-vous s'y prête. Ce samedi 3 octobre, à Dakar, KIIRAAY réunit ses cadres pour sa première Université d'hivernage, sur un thème qui dit exactement de quoi il s'agit : « Entre rupture et reconstruction : fonder la doctrine et l'organisation ». Avec un objectif que peu de partis sénégalais se sont donné : produire un Manuel du cadre. Autrement dit, écrire noir sur blanc ce qu'on attend de ceux qui portent ce titre.
Fonder, reconstruire : ces deux mots supposent qu'on accepte de regarder d'abord ce qui n'a pas fonctionné. C'est exactement le geste qui manquait depuis soixante ans. Et c'est un geste exigeant, car un manuel engage : ce qui y sera écrit pourra être opposé à chacun, y compris à ceux qui l'auront rédigé. Le travail se poursuivra ensuite dans les régions, par des restitutions destinées à faire remonter ce que les territoires ont à dire. Une doctrine qui descend de Dakar est une circulaire ; une doctrine qui remonte des régions est une pensée politique.
Je terminerai par une remarque qui vaut pour moi autant que pour les autres. Nous avons tous, à un moment, mesuré notre place dans un parti à la reconnaissance que nous en attendions plutôt qu'à ce que nous y avions déposé. Cette habitude ne se corrigera pas par des discours sur la vertu. Elle se corrigera le jour où un parti sénégalais décidera qu'on n'y monte pas parce qu'on attend, mais parce qu'on produit. Samedi, quelques centaines de cadres vont s'asseoir pour tenter de l'écrire. Je serai de ceux-là, et je rendrai compte de ce qui en sortira.
Ce jour-là, le mot « cadre » voudra enfin dire quelque chose.
Moussa DIOP
Spécialiste en santé publique · Doctorant en sociologie (UGB)
Coordonnateur communal KIIRAAY de Saint-Louis






