Publié le 17 Oct 2026 - 18:59
DISCOURS DE LA HAINE AU SÉNÉGAL - ÉTUDE DE “TOURNONS LA PAGE”

Les facteurs déclenchants, recommandations et impacts

 

Pour mieux faire face aux discours de haine que le Sénégal connaissait depuis un certain temps, la coalition citoyenne "Tournons la Page" Sénégal a fait une étude où elle fait état des facteurs déclenchants, des conséquences, mais aussi des priorités à fixer avant janvier 2027.

 

En 2026, la xénophobie est devenue un sujet national au Sénégal. Entre juillet et septembre, le CORED, trois organisations de défense des droits humains, le ministre de l'Intérieur et le Premier ministre ont tour à tour dénoncé la montée des discours visant les communautés étrangères, guinéenne et nigérienne en tête. C'est dans ce cadre que la coalition citoyenne Tournons la Page Sénégal (TLP-Sénégal), membre du mouvement international "Tournons la Page" présent dans une dizaine de pays africains et européens, a rédigé une note qui repose sur une revue documentaire et médiatique de 20 sources publiées entre janvier 2025 et septembre 2026. Elle est extraite d'une étude en cours de finalisation, qui intégrera un monitoring des réseaux sociaux et des entretiens de terrain.

Selon le coordinateur de "Tournons la page", section du Sénégal, le discours de haine circule du plateau télé à TikTok, puis aux audios WhatsApp en wolof, hors de portée de la modération. Il s'appuie, selon Alexandre G. Lette, sur des images réelles, des opérations de police ou des scènes de mendicité, relues comme la preuve d'une "invasion". "La stigmatisation ethnique et régionale, héritée de la crise de 2021 à 2024, persiste dans la compétition politique. Les femmes sont exposées de façon spécifique. Les femmes migrantes sont accusées de prostitution ou de mendicité. Les premiers passages à l'acte sont observables, comme l'expulsion de mendiants étrangers par des riverains à Colobane. Les élections locales de janvier 2027 constituent la prochaine zone de risque", confie-t-il.

Pour faire face, le mouvement a défini trois priorités. Il s'agit, d'après M. Lette, d'un observatoire citoyen du discours de haine, avec alerte précoce électorale et données ventilées par genre, d'une charte de bonne conduite signée par les partis avant le dépôt des listes des locales, et d'une réforme du cadre pénal qui cible l'incitation à la haine et protège la liberté d'expression. Car, fait-il remarquer, le discours de haine circule par trois canaux qui se renforcent mutuellement. Un propos tenu sur un plateau devient un extrait TikTok, puis un audio WhatsApp en wolof, puis une rumeur de quartier. Plus de 8 millions de Sénégalais utilisent Internet, dont 70 % ont moins de 25 ans. Le public le plus exposé est aussi le plus jeune.

L’étude souligne que le mode opératoire des auteurs de ces discours de haine est polymorphe. Il peut s'agir de rumeurs non vérifiables, souvent anonymes, transmises dans les cercles familiaux, religieux et professionnels, d'extraits vidéo sortis de leur contexte, de vidéos d'interpellations, ou de « lives » d'influenceurs. Des chroniqueurs et invités politiques reprenant des rumeurs ou des généralisations identitaires, des propositions nationalistes assumées, des accusations d'« invasion », la disqualification ethnique de l'adversaire et la saturation des comptes d'un critique pendant plusieurs jours (opérations dites "72 heures") complètent ce tableau.

Ainsi, trois constats ressortent, dit-on. D'abord, la parole xénophobe s'appuie sur des images réelles, comme une opération de police ou une scène de mendicité, auxquelles elle donne une lecture collective et accusatrice. Ensuite, les médias traditionnels jouent un rôle d'amplificateur lorsqu'ils invitent des porteurs de discours d'exclusion sans contradiction. Enfin, la langue wolof et le format audio rendent ces contenus quasi invisibles pour les outils de modération des plateformes.

La montée des discours xénophobes

S’agissant du ciblage des ressortissants étrangers, le document renseigne que les communautés guinéenne et nigérienne sont en première ligne en 2026. Les Guinéens, installés depuis des décennies et très présents dans le petit commerce, sont accusés de concurrence déloyale. Les Nigériens, visibles dans la mendicité urbaine, sont associés à des réseaux organisés.

Les accusations se répètent à l'identique : mendicité, banditisme, prostitution, "invasion". D'autres communautés sont visées par séquences, comme les Libanais ou, après la finale de la Coupe d'Afrique des nations (CAN), les Marocains.

Tahirou Sarr et son parti Les Nationalistes au banc des accusés

La rhétorique du repli identitaire se trouve un porte-voix parlementaire. "Le parti Les Nationalistes, dirigé par le député Tahirou Sarr, défend une préférence nationale dans l'emploi, le logement et le foncier. Son leader assume publiquement de ne pas craindre d'être qualifié de "xénophobe". Le CNRA avait déjà demandé aux médias, en avril 2024, de cesser de diffuser ses messages. Son poids électoral reste faible, 0,74 % aux législatives de 2024. Son audience numérique est sans commune mesure avec ce score."

La manipulation des tensions sous-régionales : les épisodes impliquant des pays voisins sont exploités pour alimenter une logique de représailles. Les expulsions de migrants ouest-africains par la Mauritanie en 2025 ont été amplifiées par des vidéos décontextualisées, renseigne l’étude qui fait remarquer que la finale de la CAN a déplacé une rivalité sportive sur le terrain identitaire.

Or, regrette-t-on, ces séquences nourrissent le sentiment que "les autres nous maltraitent" et légitiment un durcissement envers les étrangers au Sénégal.

Par contre, la stigmatisation ethnique et régionale est plus ancienne et plus enracinée dans la compétition politique. "Depuis la crise de 2021 à 2024, des propos assimilant un camp politique à une ethnie ou à une région circulent régulièrement. Les affaires de 2025 visant les Peuls et les Hal Pulaar montrent que la justice est désormais saisie de ces dossiers", signale le document, d'après qui l'étiquette d'"ennemi de la patrie" sert aussi à disqualifier les voix critiques.

Facteurs déclencheurs

Concernant les facteurs déclencheurs, l'étude parle de la polarisation politique. "La crise de 2021 à 2024 a installé une logique ami-ennemi. La sociologue Selly Ba décrit des adversaires devenus des 'ennemis à délégitimer'. La recomposition en cours au sein du pouvoir, après le départ d'Ousmane Sonko de la Primature en mai 2026, et l'incertitude sur le calendrier des locales prévues au plus tard le 17 janvier 2027 entretiennent cette tension."

Ont également été relevées les mutations socio-économiques : chômage des jeunes, cherté de la vie, rigueur budgétaire liée à la crise de la dette, émigration irrégulière par pirogue. "Ces frustrations cherchent un bouc émissaire. Le sociologue Pape Moustapha Sall observe que 'tous les maux' sont attribués aux étrangers, au détriment d'une introspection nationale".

Il y a aussi les rivalités géopolitiques régionales, la recomposition de l'espace ouest-africain avec la sortie des pays de l'AES de la CEDEAO, les politiques migratoires restrictives des voisins sous pression européenne, ainsi que les rivalités sportives et diplomatiques. Chaque crise extérieure offre un récit prêt à l'emploi.

L'action publique elle-même, avec les opérations contre la mendicité, répond à des objectifs d'ordre public, mais leur mise en scène médiatique, sans précaution de langage, peut être lue comme une validation du discours xénophobe, souligne l’étude.

Impacts sur la cohésion sociale et l'espace civique

Ainsi, le document parle d'un « vouloir-vivre ensemble » fragilisé, de libertés fondamentales fragilisées, d'une violence à forte dimension de genre et de risques d'escalade et de violences.

Mais l’étude révèle que le Sénégal n'est pas un pays xénophobe. Il traverse une période où la parole xénophobe et identitaire s'est banalisée. En quelques années, des propos autrefois confinés aux marges ont gagné les plateaux de télévision, l'hémicycle et les écrans de millions d'utilisateurs.

Ainsi, trois enseignements se dégagent de l'analyse : le discours de haine est un symptôme avant d'être une cause. Il prospère sur des frustrations réelles : chômage des jeunes, cherté de la vie, attentes déçues après l'alternance de 2024. L'étranger, le voisin d'une autre ethnie ou l'adversaire politique deviennent les coupables commodes d'une crise qui les dépasse.

« Les frontières entre vecteurs ont disparu. Une rumeur née dans un audio WhatsApp peut finir dans une question parlementaire. Un propos de plateau peut déclencher une expédition punitive dans un marché. Toute réponse qui traite séparément les médias, le numérique et la sphère politique est vouée à l'échec. La réponse répressive seule ne suffit pas. Sanctionner sans prévenir ne touche pas aux ressorts du phénomène. Une répression perçue comme sélective donne en outre aux porteurs de haine un argument de victimisation", prévient l’étude

Trois scénarios à l'horizon 2027

"Tournons la Page" indique donc que l'évolution du phénomène dépendra des choix faits dans les prochains mois, en particulier avant les élections locales de janvier 2027. Le document évoque un sursaut démocratique qui sera caractérisé par des condamnations officielles suivies d'actes, une charte signée par les partis, un observatoire opérationnel et une coopération effective des plateformes.

Il mentionne aussi une banalisation tendancielle marquée par des déclarations sans suite, une régulation au cas par cas et une société civile dispersée. Enfin, il redoute une escalade qui concernerait des faits divers graves attribués à un étranger, une rumeur virale, une campagne électorale tendue et une réponse sécuritaire stigmatisante.

"Tournons la Page" annonce une étude complète sur la xénophobie

"Tournons la Page"  annonce une étude plus complète qui intégrera les résultats d'un monitoring des réseaux sociaux et d'entretiens avec des acteurs de terrain. "La présente note en livre les premiers enseignements, à partir de faits publiquement documentés. Elle part d'un constat partagé par de nombreux acteurs de terrain.

Le Sénégal a longtemps été cité en exemple pour sa stabilité et sa culture du dialogue. Pourtant, depuis la crise politique de 2021 à 2024, l'espace public est traversé par une parole plus dure. Rumeurs ciblant des communautés étrangères, stigmatisation ethnique et régionale, procès en 'anti-patriotisme' se multiplient, en ligne comme sur les plateaux."

Ainsi, l’étude à venir va poursuivre trois objectifs : décrire les formes et les vecteurs du discours de haine et des rumeurs xénophobes, analyser leurs effets sur la cohésion sociale et l'espace civique en tenant compte de la dimension de genre, et proposer des leviers d'action réalistes et respectueux de la liberté d'expression.

Cheikh THIAM

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