Publié le 31 May 2023 - 02:03
ANGÉLIQUE KIDJO, MUSICIENNE, FONDATRICE DE LA FONDATION BATONGA

 “Je n’étais pas prête à vendre mon âme pour la célébrité”

 

Fondatrice de Batonga, la star Angélique Kidjo est au Sénégal pour étendre les activités de sa fondation dans les régions de Kolda et de Sédhiou.  Œuvrant pour l’autonomisation des femmes, elle s’engage à doter les filles en difficulté des compétences nécessaires pour qu’elles deviennent des agents de changement dans leur propre vie et leurs communautés. Dans cet entretien accordé à ‘’EnQuête’’, la détentrice de cinq Grammy Awards et lauréate du prestigieux  Polar Music Prize nous parle de la programmation de Batonga, des droits des enfants, de son succès planétaire en tant que grande musicienne d’origine africaine, entre autres.

 

Vous êtes fondatrice de Batonga. Parlez-nous de la genèse et des objectifs de cette structure ? 

Batonga a commencé à germer en 2005. Je suis devenue ambassadrice de l’Unesco en 2002 et ça a coïncidé avec les filles des Milléniums (le droit pour toutes les filles d’aller à l’école). Et pendant ces voyages, des mères sont venues me dire qu’elles ont écouté mes messages à la radio et à la télé. Elles m’ont confié que si leurs filles finissent le primaire sans aller au secondaire, elles vont se retrouver dans un mariage comme ce fut le cas de leurs mères.  

Et tout d’un coup, je me suis rappelé que quand je suis arrivée au collège en 6e, la plupart de mes copines se sont retrouvées mariées. C’était un traumatisme pour moi. J’ai décidé de trouver une solution. Tout le monde m’avait dit : ‘Le secondaire, c’est casse-gueule. Tu ne vas pas réussir. La rétention à l'école est nulle pour les filles.’ J’ai dit moi, je vais y aller. Je n’ai pas voulu  aller dans les villes, je suis allée dans les villages où personne n’a envie d’aller. Et j’ai essayé de trouver les jeunes filles les plus pauvres. 

Donc, j’ai commencé à donner des bourses, uniformes, livres, mentorats, tutorats et un repas par jour dans cinq pays. Et en 2016, au bout de 10 ans, j’ai fait un récapitulatif. J’ai décidé de faire un truc basé sur de nouvelles données précises qui ont un impact réel sur la vie de la jeune fille. 

Et nous avons commencé en 2006, volontairement, à aller dans les villages et poser des questions. Notre préoccupation était de savoir si les filles sont seules, si elles sont orphelines, si elles ont été à l’école et jusqu'où, de quoi elles ont besoin. Et ce qui est massivement sorti de ces levées données par deux villages (Boykan et Sawalo) c’est que les filles ont demandé à avoir un endroit où elles peuvent faire du business ensemble ou être ensemble.  Et du coup, nous avons créé un programme basé sur le besoin  qui comprend l’autonomisation financière.

C’est ainsi que nous avons commencé à leur donner du fonds pour faire du business. Voilà comment on en est arrivé là. Au début, on était avec 1 000 filles. Aujourd'hui, elles sont très nombreuses. On a mis dans leur village des panneaux solaires, on a acheté des réfrigérateurs et des congélateurs. Pendant la pandémie, les filles ont fabriqué des masques et du savon et ont pris d’assaut les radios locales pour sensibiliser des personnes âgées de leur communauté, protéger pratiquement toute la population.  

Aujourd’hui, vous êtes au Sénégal  pour étendre les activités de votre fondation dans les régions de Kolda et de Sédhiou. Qu’est-ce qui explique le choix ? 

D’abord, le Sénégal, parce que c’est un pays francophone. Sur le plan international, les pays francophones sont pratiquement inexistants, il n’y a pratiquement pas de programmes. Et si ça existe, il n’y a pas un qui soit aussi pointu que ce que j’ai décidé de faire. Je viens au Sénégal parce que les problématiques que nous avons en Afrique sont pareilles, mais les réalités et les écosystèmes sont différents. De plus, en  tant que francophone, je n’ai pas envie de prendre tout simplement l’exemple de mon pays en restant au Bénin. Donc,  au bout de trois, voire quatre ans, avec des preuves du succès, on deviendra deux pays qui peuvent servir de modèles pour des pays anglophones, francophones ou autre sur le continent africain. Pour moi, ce qui est important, c’est d’avancer à petits pas. Quand il s’agit de vie humaine, je ne joue pas au loto. La vie des jeunes filles, la vie des familles, la vie des communautés, on ne joue pas avec.

Donc, Batonga travaille avec les jeunes filles et les communautés, en conformité avec les réalités religieuses et traditionnelles, pour que les jeunes filles deviennent des agents de change pour leurs parents, pour leurs communautés et pour leurs pays. 

Ce que j’ai remarqué, c’est quand on donne à une jeune fille, l’adolescente, des moyens d’avoir un business, sa première préoccupation, c’est sa famille. C’est-à-dire, le business qu’elle monte c’est par rapport aux besoins de sa famille. Et ça prouve que les adolescentes souffrent quand leurs parents souffrent et qu’elles ont envie de les aider. Cette envie, il faut y répondre. Les frères, les sœurs, les tantes, les oncles, etc., tout le monde en  profite. C’est pour ça que j’ai décidé de venir dans ces deux régions, au Sénégal, pour voir comment on peut arriver nous aussi à faire mentir tous ceux qui disent que rien n’est possible au Sénégal. 

Justement, de façon spécifique, comment comptez-vous vous y prendre par rapport à l’autonomisation des femmes et des jeunes filles ? 

On arrive à définir, avec une équipe d’ici, les filles qui sont dans le besoin et qui ont envie de participer au programme de Batonga. Parce qu’on ne force  personne à y participer. On s'assied, on écoute leurs besoins et on réagit à leurs besoins. Ce, en tenant compte de leur environnement. Ce n’est pas le modèle du Bénin qu’on va mettre ici, ce n’est pas la même réalité.

Donc, à partir de cet instant-là, c’est un partenariat que Batonga a avec les filles. On leur donne tous les outils qu’il faut pour que leur business soit florissant.

Aujourd’hui, on est en train de penser à la manière dont il faut transformer cette autonomisation en un business pérenne.  Pour que le commerce des femmes profite au pays et que leurs produits soient  exportables. Qu’elles fabriquent des savons ou vendent de la nourriture, leur business doit pouvoir créer des emplois.  Ce programme, on va le faire avec les filles en parfaite collaboration. Ce qui fonctionne pour elles fonctionne pour moi.  

Qu’attendez-vous des autorités locales ?

D’accompagner les filles. Les autorités locales, nous voulons  qu’elles nous donnent le temps de leur prouver ce qu’on fait. Parce que même si le focus est sur les filles, nous prenons aussi en compte les jeunes garçons. Parce que les adolescentes vont se marier dans les communautés. Si les jeunes garçons n’ont pas de métier, de perspectives pour comprendre la problématique des jeunes filles, on investit dans le vide.

Donc, nous avons une approche globale. Nous essayons d’être le plus inclusif possible dans les communautés pour que chacun ait un rôle à jouer, et que chacun puisse profiter des bienfaits de Batonga. Sinon, ça n’aura pas de chance. Je ne suis pas là pour créer une élite, ça ne m’intéresse pas. Les jeunes filles devront toujours le respect à leurs parents, c’est inaliénable. Mais en même temps, les adultes qui sont autour n’ont qu’à les accompagner. Et à partir du moment où ça profite à tout le monde, le succès est évident.

Quel regard portez-vous sur les droits des enfants ?

On a écrit des lois, on les a signées aux Nations Unies. Mais ce n’est pas suivi d’action. Pourquoi avoir une loi qui protège les droits des enfants et des jeunes sans qu’il y ait une politique en place pour les protéger ? Il faut demander aux politiques.

Qu’est-ce que vous préconisez ?

Je préconise que les autorités travaillent avec des organisations comme Batonga. Qu’on essaye avec les politiques pour avoir des solutions pérennes sur les droits des enfants et sur les droits d’autonomisation des jeunes filles et des jeunes femmes. Parce que n’importe quel pays au monde ne peut s’en sortir sans les femmes. Ce n’est pas possible. Les femmes représentent 50 % de la population mondiale. Si on les met de côté, les hommes vont faire quoi ? Pouvons-nous imaginer une société sans femmes ? Non. Un monde sans hommes ? Non. Donc, de facto, nous sommes là pour nous soutenir les uns les autres. Et une fois qu’on aura compris le pouvoir de travailler ensemble avec les jeunes filles et les femmes, et qu’on voit les bénéfices que chaque côté  récupère, on deviendra  ‘’unstoppable’’. C’est-à-dire que nos dirigeants viendront aussi parce qu’ils auront une bonne base. Ça ne sera pas une idée comme ça. Il y a du concret. On construit du concret. On ne peut pas construire une maison sans fondation.

Lauréate de cinq Grammy Awards, quel est votre secret ?

Je ne sais pas. Je fais ma musique comme j’aime. Ce qui est simple et compliqué en même temps pour moi, depuis que je fais de la musique, je n'ai jamais oublié d’où je viens. Jamais. C’est important. Je ne peux pas faire mon travail sans la musique traditionnelle de mon pays et les musiques de tous les continents.

Justement, qu’est-ce qui vous a permis d’avoir toutes ces influences musicales ?

Parce que ces sonorités sont ici en Afrique. Je n’ai aucune honte d’être africaine. Je n’ai aucune honte de ma culture et des cultures de mon continent. Je n’ai à aucun moment négocié ça. Quand j’ai voulu signer mon contrat, j’ai dit qu’on doit mettre noir sur blanc que je fais ce que je veux. Personne ne me donne d’ordre et ne me dit ce que je dois faire. Moi, je suis fière d’être africaine. Je n'étais pas prête à vendre mon âme pour la célébrité.

 Ces rythmes dont on parle sont à la base de la musique qu’Angélique Kidjo fait. On parle du mélange avec le jazz et tout. Le jazz fait partie de la musique africaine. Toutes les musiques dont on parle aujourd’hui viennent du continent africain. Moi, qu’est-ce que je fais ? Je ramène toutes les musiques africaines à la source. J’ai repris un disque de rock’n’roll d’un groupe de rock américain qui s’est inspiré de Fela. J’ai dit que je vais lui montrer comment on le fait, que je vais ramener ça en Afrique. C’était un succès fou. Parce que tout d’un coup, on ne parle plus seulement de rock, on parle de la source de cette musique qui vient d’Afrique. C’est-à-dire, nous les Africains, nous devons nous rendre compte que nous avons énormément apporté sur le plan culturel dans le monde entier. 

Comment voyez-vous la jeune génération d’artistes sénégalais ?

Ils ont commencé depuis longtemps. Maintenant, avec Internet, c’est beaucoup plus rapide. Avant, il fallait avoir une maison de disques. Maintenant, tu mets sur YouTube, ça marche. Ce qu’on doit faire ici, et que Youssou Ndour est en train de faire, c’est de créer une structure  pour une carrière. L’artiste ne doit pas sentir le besoin de partir d’ici aller tourner en Europe  et revenir pour se faire de l’argent. Il faut avoir une vision. Les artistes du continent africain, quand ils commencent, il faut qu’ils se disent, ‘’dans dix ans, c’est ça que j’ai envie d’être’’. C’est important de l’avoir par avance. Comme ça, on fait les choses petit à petit. Parce que quand on a une vision du court terme, on ne peut pas avoir une carrière. Donc, ça veut dire s’entourer de personnes qui peuvent vous encourager et qui vous disent la vérité ; ne pas prendre la grosse tête parce que  tu as une chanson qui fait le buzz. Tu commences à prendre la grosse tête, tu descends un peu plus vite. Il faut aller petit à petit en se disant : chaque étape, il y aura un échec, il y aura un succès. C’est comme ça que ça se passe.

Si vous deviez faire un duo avec un de ces jeunes, ce serait avec qui ?

 Ça dépend de la personne qui en a envie. Moi, je n’impose jamais rien. Il faut qu’il ait cette envie de faire quelque chose avec quelqu’un. Il faut aussi être en mesure de le faire. La chanson doit nous inspirer tous les deux. Et il ne doit y avoir aucun moment de doute pour la porter. Parce qu’une chanson, une fois qu’elle est sortie, vous ne pouvez pas la récupérer. Et si cette chanson a un succès et que vous ne l’aimez pas, comment allez-vous penser votre vie à chanter ce que vous n’aimez pas sur scène ?

 En ce qui me concerne, il n’y a pas une seule de mes chansons que je n’ai pas chantée sur scène. Prendre du plaisir à chanter et c’est ça la collaboration pour moi. Qu’est-ce qu’on apporte l’un à l’autre ? Ça doit profiter aux deux parties. Et chaque fois qu’on la chante, on prend le même pied à le faire qu’au moment de l'enregistrement. S'il n’y a pas ça, cela ne m’intéresse pas.  

Selon vous, quelles sont les actions  à mener pour protéger et promouvoir le droit des créateurs ? 

Ici, il faut que les législateurs se mettent au travail. Les sociétés des droits d’auteur doivent être les premiers interlocuteurs pour préserver les droits des auteurs-compositeurs. Car il est important de comprendre qu’au jour d’aujourd’hui, le monde de la musique a changé. Faire un disque, ce n’est plus la loi à cause de l’intelligence artificielle, les choses vont très vite. Si on ne met pas en place des législations qui protègent le mbalax tel que le rythme et dire que ça m’appartient, c’est mort. Il faut protéger nos cultures, il faut qu’il y ait des garde-fous pour protéger ce qu’on nos ancêtres nous ont légué comme héritage culturel. C’est notre devoir de le faire et il faut s’y rendre très vite.

BABACAR SY SEYE

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