Publié le 29 Jul 2026 - 22:44
PLUS LOIN AVEC NDEYE ANTA KEBÉ (FILLE DE EL HADJI NDIOUGA KÉBÉ)

“Ce que mon père a fait pour ce pays et le mouridisme”

 

Ndiouga Kebé fait partie des plus grands bienfaiteurs du mouridisme. Pour mieux connaître cet homme multidimensionnel, EnQuête est allé à la rencontre de sa fille. Dans cet entretien, Ndeye Anta Kebé parle de son père, ses réalisations, ses relations avec Serigne Touba et les autres familles religieuses, le gouvernement, ainsi que le legs qu'il leur a laissé.

 

Pouvez-vous revenir sur la naissance et le parcours professionnel de votre père ?

El Hadji Babacar Kebe dit Ndiouga est né en 1914 à Kaolack. Son père, d'origine soninké de la ligne de guete, lignée de grande noblesse, est de la même lignée que Serigne Modou Awa Balla de Mame Thierno et Serigne Mbacké Sokhona Lo. Son père est Mballo Kebé, un grand marabout connu de tout le Saloum qui soignait beaucoup de maladies et qui avait beaucoup de connaissances. Il était grand ami de Serigne Bassirou Mbacke (père de l'actuel khalife général des mourides) et de Baye Niasse.

Sa grand-mère, Asta Binta Kébé, était une sainte qui maîtrisait le Coran, priait beaucoup et l'enseignait. Son père, Anakham Kébé, qui a fondé le village de Kébé Ndeuth, était connu de tout le Ndiambour et même au-delà. Il avait même prédit la venue de mon père. Sa mère est mon homonyme. Elle s'appelle Sokhona Anta Samb. Elle est aussi d'une grande famille de noblesse, descendante de reines. Sa mère, Massata Samb, est très réputée dans tout le Ndiambour. Elle est de la lignée des tiedieke.

Malgré que la famille de sa mère était fortunée, mon père n'avait pas les moyens car il ne demandait pas de grandes choses pour ses consultations.

Donc Baye Ndiouga, bien que les Soninké fassent partie d'une grande lignée de richesse, a vécu dans la précarité. Il a fait l'école coranique et à 18 ans avait déjà son champ d'arachide. Il a passé plus de vingt ans à faire du commerce entre le Sénégal et la Gambie en bravant toutes sortes de péripéties. Il s'est aussi installé à Tambacounda et, dans sa fierté, personne ne voulait s'aventurer pour cueillir du tamarin et revenir le vendre.

Il a immigré dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest et centrale pour travailler mais aussi pour parfaire ses connaissances religieuses. Les Kébé, depuis l'empire du Ghana, c'est-à-dire l'empire Wagadou qui englobait le Mali et le Sénégal, ont toujours hérité des dons maraboutiques dont les connaissances se lèguent de génération en génération.

Quand on parle de Ndiouga Kebé, beaucoup pensent à sa richesse. Comment est-il devenu riche ?

Dès l'adolescence, on nota chez le jeune Ndiouga une force physique hors du commun, du courage et de la bravoure, ainsi qu'un sens des affaires déjà très développé et une volonté de réussir pour sortir sa famille de la précarité. Il était très généreux, parlait très peu et partageait ses moindres ressources avec qui le côtoyait. Plus il grandissait, plus on notait qu'il nourrissait de grandes ambitions. À 20 ans, travailleur infatigable, il avait déjà un champ d'arachide qui lui donnait des revenus confortables. Pendant que la plupart des jeunes hommes avaient fondé une famille, il a pris l'option de rester célibataire et de se concentrer sur son travail et comment faire fructifier ses activités. Étant très généreux, le cœur sur la main, partageant ses revenus avec qui le sollicitait, il a pensé qu'il devrait avoir plus de revenus que son champ d'arachides pour pouvoir aider davantage les plus démunis.

Dans le Sénégal des années 1930, il pensait déjà qu'il devait réaliser de grandes œuvres et laisser son empreinte dans l'histoire de son pays. Avec la crise mondiale, il traversait le fleuve de la Gambie à la nage pour aller acheter des marchandises qu'il revendait dans sa ville natale ou aller en Gambie, qui était dangereuse à l'époque, mais lui était toujours infatigable.

En 1939, avec la Seconde Guerre mondiale, la situation économique du Sénégal a empiré. Ainsi, Ndiouga, toujours célibataire à 25 ans, ce qui était rare à l'époque, continuait à aller en Gambie pour revenir revendre les marchandises qui manquaient à Kaolack, dont il s'assurait toujours des revenus confortables.

Quand la frontière fut fermée, il passait son temps enfermé à faire des zikrs et des prières surérogatoires. Au-delà du sens des affaires, très intéressé par les sciences religieuses et mystiques, il profitait de ses séjours en Gambie pour aller côtoyer et apprendre des marabouts Socés et mandingues.

Sans me tromper, il n'y a pas une ethnie qu'il tenait plus en estime que les Socés. Son homme de confiance, celui qui était le plus proche de lui, était un Socé. Tous ses employés de maison masculins dans toutes les maisons de ses épouses étaient des Socés.

Avec le goût de découvrir d'autres horizons, en 1945, il suivait la voie ferrée puis marchait dans la brousse pour arriver à Tambacounda, où il ne connaissait personne. Il avait 31 ans.

Sans risque de me tromper, sa motivation première a toujours été d'aider sa mère. Avec l'audace qui le caractérise, il alla voir le commandement de canton qui lui donna à manger et où se loger temporairement. Ndiouga avait des revenus confortables, mais en ayant le cœur sur la main, il n'arrivait jamais à vraiment épargner.

Sa fierté, sa dignité et l'éducation reçue ne lui permettaient pas d'être dépendant de quelqu'un. Trois jours après son arrivée, il décida de se prendre en charge.

Avec le sens des affaires qui le caractérise, il observa ce qui se vendait le plus au marché. Voyant que le tamarin était très prisé, armé d'un simple coupe-coupe, il allait dans la forêt voisine infectée de fauves pour en cueillir. Les commerçants qui se contentaient juste des tamariniers aux alentours venaient acheter tout son sac de tamarin.

Il a investi beaucoup dans l'immobilier et surtout en plein centre-ville. Qu'est-ce qui explique ce choix d'après vous ?

Mon père était un visionnaire en avance sur son temps. Ses plus grands investissements ne sont pas au centre-ville, mais à Fann Résidence et partout au Sénégal. Il a acheté aux Almadies pour construire l'hôtel des Almadies et même fait la route. Il a investi à Tambacounda, Kaolack, Touba et Diourbel. C'est juste que l'immeuble Kebe est plus connu.  Il allait investir dans des zones d'avenir qui étaient négligées à l'époque.

Quel était ses relations avec le régime politique d'alors ?

Il était apolitique et n'avait pas de relations particulières avec Senghor et Diouf. Ces derniers le sollicitaient quand l'État avait besoin d'aides pour payer les salaires des fonctionnaires, investir dans des sociétés étatiques et parapubliques ou créer des sociétés, acheter des voitures du président et redresser des sociétés en faillite. Il est acteur principal du développement du Sénégal moderne. Et aucune rue ne porte son nom.

Il a acheté des voitures de luxe pour les présidents de la République. Il a aidé l'État à réhabiliter la BHS et d'autres banques. Il s'est investi dans la carrière minérale. Il a fait des dons à des sociétés à la demande de l'État. Il a acheté des bus pour l'université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il a construit la route des Almadies et des routes principales à Touba. Il a acheté des hydroavions pour le parc de Niokolo-Koba. Il a racheté des hypothèques pour que des propriétaires ne perdent pas leurs maisons. Il a permis à l'État d'établir plusieurs sociétés publiques. Il a aidé à construire l'hôtel Indépendance. Il a aidé à désenclaver Tambacounda. Il a construit des mosquées et des forages partout au Sénégal. Il a créé le premier supermarché au Sénégal. Il est le premier investisseur hôtelier au Sénégal.

Au-delà du Sénégal, plusieurs autres États de la sous-région l'ont sollicité. Il distribuait des habits et des vivres partout au Sénégal. La question qu'on se pose est de savoir dans quel secteur il n'a pas investi ?

Parlez-nous un peu de sa vie en tant que mouride ? Ses relations avec les cheikhs d'alors ainsi que les autres familles religieuses ?

Son père, Serigne Mballo Kébé, avait fait son acte d'élégance auprès de Serigne Touba et faisait partie de la liste de ses cheikhs. Et Serigne Touba lui a dit d'aller dans le Saloum pour être à côté de Serigne Bassirou Mbacke, père de l'actuel khalife. C'est la raison pour laquelle il a quitté le Ndiambour pour Kaolack, où ses enfants sont nés. Tous les enfants de mon père sont des talibés de Serigne Bassirou Mbacké.

Pour ses réalisations dans le mouridisme, elles sont nombreuses. Je peux en citer entre autres :

Le fils aîné de mon père a été nommé après Serigne Bassirou.

Il avait un dévouement profond envers son guide spirituel Cheikh Ahmadou Bamba. Qu'est-ce qui explique cela ?

Je ne saurais dire ce qui explique cela, mais personne n'aime Serigne Touba plus que lui, à part Cheikh Ibrahima Fall. Il pleurait souvent quand on parlait de Serigne Touba.

Il était parmi les bienfaiteurs des mourides. Parlez-nous un peu de ses réalisations dans le mouridisme ?

Il en a beaucoup fait. Il est à l'origine de l'agrandissement de la mosquée de Touba. Forage à Touba. Il a construit le mausolée de Serigne Bassirou. Il a acheté des maisons à Darou Miname à toutes les filles de Serigne Bassirou, acheté des voitures derniers cris à tous les fils de Serigne Touba, donné des vivres chaque année à tous les cheikhs de Serigne Touba. Il s'occupait des filles de Serigne Touba. Il avait mis la fameuse lampe durant des décennies qui était au-dessus du mausolée de Serigne Touba. Il a acheté des terrains et des maisons à des personnes à Touba. Quand il quittait ce bas monde, il était en train de construire son palais à Touba. Il avait construit le marché de Touba, initié et dirigé tous les travaux à Touba en tant que principal investisseur.

Serigne Abdou Ahad, khalife de son époque, lui avait écrit un poème pour le remercier. Il était ami de Baye Niasse et de Serigne Cheikh Tidiane Sy. Il a aidé à la construction de la mosquée de Tivaouane. Il aidait tous les foyers religieux et même l'église catholique.

Votre père est réputé figurer parmi les hommes les plus riches du Sénégal pendant les années 1970 et 1980. Est-ce facile d'être fille d'une telle personne ?

Il est décédé en 1984, donc cela fait 42 ans. À mon avis, les valeurs qu'il nous a inculquées de respect, de modestie et d'aider les autres sans rien attendre en retour...

Mon père, c'est l'amour de ma vie, la seule personne dont je suis fan. On ne voit pas en lui sa fortune mais ses valeurs intrinsèques et rares : humilité, modestie, travail, don de soi, aider les autres sans rien attendre en retour. Être sa fille, dans un sens, est facile car cela facilite la vie de bien des côtés, mais difficile dans un autre sens car, quel que soit tes mérites personnels, on te ramènera toujours à être la fille de. Alors que pour moi, c'est mon père. Je n'ai jamais considéré sa richesse matérielle mais ses valeurs intrinsèques.

Quand il est décédé, la plupart de ses enfants avaient moins de 15 ans. On ne savait pas trop ce qu'il attendait de nous, à part être de bons musulmans, car il nous a mis à l'école coranique.

Moi personnellement, je n'avais pas 9 ans quand il quittait ce monde, mais je sais que son vœu le plus cher était qu'on reste toujours unis et on l'est.

Dans l'hommage, je préfère qu'il ne soit rien de personnel mais que cela reste dans la sphère qui le concerne exclusivement.

Maître coranique et grand agriculteur, on le surnommait le "bay fall mouride". Qu'est-ce qui expliquait une telle appellation ?

C'est parce qu'il est marabout de naissance, père et grand-parent et ancêtres, et a séjourné chez les plus grands marabouts dans des pays d'Afrique de l'Ouest pour parfaire ses connaissances héritées et apprises, et parce qu'il est mouride de naissance car son père était mouride. À cela s'ajoute sa générosité qui était légendaire.

PAR CHEIKH THIAM

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