“Nous assistons à l’émergence d’une véritable cohabitation fonctionnelle”

Interrogé par le quotidien EnQuête, le prospectiviste et enseignant-chercheur en Science politique à l’Ucad, Pape Ousmane Thiaw, est revenu largement sur la nouvelle reconfiguration politique au sommet de l’Etat. De la recomposition inédite du pouvoir exécutif à la nouvelle trajectoire des institutions sénégalaises, en abordant les prochaines échéances locales, il a passé au crible les rapports de force politique qui se redessinent sur l’échiquier politique national.
Le limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature, suivi de son retour à l’Assemblée nationale où il est devenu le Président, constitue une séquence politique majeure. Comment interprétez-vous cette redistribution des rôles entre les deux principales figures du pouvoir ? S’agit-il d'un simple réaménagement institutionnel ou d'une recomposition plus profonde des rapports de pouvoir au sommet de l’État ?
Il serait réducteur de parler ici d'un simple réaménagement institutionnel. Ce qui vient de se produire, c'est la fin du tandem qui avait structuré toute l'alternance de 2024 : un attelage exécutif bicéphale, adossé à une légitimité historique commune, cède la place à une configuration de séparation des pouvoirs plus classique, mais éminemment plus conflictuelle. En se séparant de celui qui fut son mentor politique, le Président Faye affirme la prééminence constitutionnelle de sa fonction ; en retournant à l'hémicycle et en prenant la présidence de l'Assemblée avec l'appui d'une majorité de 130 députés, le leader du PASTEF déplace le centre de gravité du pouvoir vers le Parlement plutôt que de le quitter.
Dès lors, nous assistons à l'émergence d'une véritable cohabitation fonctionnelle, plutôt inédite dans l'histoire post-indépendance du Sénégal : un exécutif présidentiel privé de sa majorité naturelle, face à une Assemblée dominée par le parti de l'ancien chef du gouvernement. Ce basculement doit être lu comme une recomposition profonde des rapports de force, et non comme un simple mouvement de personnel politique. Il rebat les cartes de l'équilibre institutionnel hérité de la Constitution de 2001 et interroge, plus largement, la solidité du contrat de gouvernance qui avait porté le projet de rupture en 2024.
Le rejet par l'Assemblée nationale de plusieurs amendements (Président chef de parti, déclaration de patrimoine à la sortie, entre autres) proposés par l'Exécutif lors de la récente réforme constitutionnelle est un fait relativement rare dans l'histoire politique récente du Sénégal. Cette situation traduit-elle une affirmation de l'autonomie du pouvoir législatif ou révèle-t-elle des divergences politiques au sein de la majorité ?
Les deux lectures ne s’excluent pas, mais je privilégierais la première, sans occulter la seconde. Depuis 1962, le parlementarisme sénégalais a le plus souvent fonctionné en chambre d'enregistrement d'une volonté présidentielle prépondérante. Que la majorité parlementaire, pourtant issue de la même famille politique que l'Exécutif, rejette des amendements gouvernementaux aussi significatifs que l'autorisation pour le Président de diriger un parti ou la déclaration de patrimoine en fin de mandat, constitue un fait quasiment sans précédent. C'est une affirmation de souveraineté législative qui mérite d'être saluée comme un indicateur de vitalité démocratique, quel que soit le camp qui en bénéficie politiquement dans l'instant.
Cela dit, il serait naïf d'ignorer la dimension conflictuelle sous-jacente : ce désaveu inflige un revers politique au chef de l'État et donne à voir des lignes de fracture réelles entre la présidence et l'appareil PASTEF de l'Assemblée. Les deux dynamiques (autonomisation institutionnelle du Parlement et rivalité de leadership au sein de la même famille politique), se nourrissent mutuellement dans cette séquence.
« Un référendum pourrait se transformer en défouloir contre l’Exécutif »
Cette réforme a été adoptée par plus de la majorité des 3/5 de députés. Le Président Diomaye, d’après le ministre de la Justice, envisage de la soumettre au référendum. Selon vous, quelle est la meilleure option : Promulgation ou adoption par voie référendaire ?
Sur le strict plan de la légitimité démocratique, un référendum aurait l'avantage de faire trancher directement le peuple souverain sur des dispositions aussi structurantes que la création d'une Cour constitutionnelle ou la redéfinition des équilibres institutionnels. C'est un argument que je prends au sérieux, dans une perspective souverainiste qui place l'arbitrage populaire au cœur de la légitimité des textes fondamentaux.
Mais il faut aussi peser le risque politique : dans un climat de tensions internes à la majorité, un référendum pourrait se transformer en défouloir contre l'Exécutif, sans rapport avec le contenu réel du texte. L'argument avancé par le Président de l'Assemblée, la majorité qualifiée obtenue au Parlement suffit à valider la réforme, n'est pas dénué de fondement juridique et politique. Ma position est donc nuancée : la promulgation directe est défendable juridiquement et évite un désordre supplémentaire, mais elle laisse ouverte la question, plus large, de savoir si des révisions constitutionnelles aussi substantielles ne devraient pas, par principe, être systématiquement soumises au peuple, indépendamment des rapports de force conjoncturels à l'Assemblée.
Quelques jours après le vote de cette réforme constitutionnelle, le Président de la République a procédé, mercredi dernier en Conseil des ministres, au limogeage de plusieurs directeurs généraux réputés proches d’Ousmane Sonko et membres de PASTEF. Comment analysez-vous cette décision ? Peut-on y voir un acte de gouvernance administrative ou le signe d'une reconfiguration des équilibres internes au pouvoir ?
Le Président de la République dispose de la prérogative constitutionnelle de nommer et de révoquer les dirigeants des structures stratégiques de l'État. Mais le contexte et la simultanéité de ces limogeages, intervenus quelques jours seulement après le vote de la réforme constitutionnelle, et touchant des structures aussi sensibles que PETROSEN, la LONASE, la SOMISEN ou la DER/FJ, toutes dirigées par des cadres identifiés comme proches de l'ex-Premier ministre, interdisent de s'en tenir à une lecture strictement technocratique.
Ce mouvement doit être analysé comme un acte à forte portée politique, ce que l'opinion a d'ailleurs immédiatement qualifié de campagne de « désonkisation » de l'appareil d'État. Il s'agit d'une reconfiguration des équilibres internes au pouvoir, par laquelle le Président cherche à reprendre la main sur des leviers stratégiques (mines, hydrocarbures, finances publiques) avant les échéances de 2027 et 2029. Le risque, pour la crédibilité du projet de rupture porté depuis 2024 par le président Diomaye, est de donner le sentiment d'une re-systémisation par le haut, où l'on remplace des hommes par d'autres dans une logique d’allégeance ou non au Président de la République.
À quelques mois de l'ouverture du processus des élections territoriales de 2027, alors que le décret convoquant le corps électoral n'est toujours pas pris, le Président Bassirou Diomaye Faye a rencontré les maires. Quel sens politique donnez-vous à cette initiative ? Peut-elle être interprétée comme une démarche de dialogue institutionnel ou comme un acte de pré-campagne ?
Les deux dimensions sont ici indissociables, et c'est précisément ce qui rend cette rencontre politiquement intéressante. Sur le plan institutionnel, elle s'inscrit dans une démarche assumée de relance de la décentralisation, l'Acte IV, avec des annonces sur le financement des collectivités territoriales et le renforcement de leur ingénierie technique. Ce volet répond à une demande réelle et ancienne des élus locaux.
Mais le calendrier ne trompe pas : cette initiative intervient alors même que le décret convoquant le corps électoral pour les locales de 2027 n'est toujours pas pris, dans un contexte où le Président cherche visiblement à consolider un réseau propre d'exécutifs territoriaux, distinct de l'implantation historique du PASTEF sur le terrain. On ne peut donc pas dissocier le discours de bonne gouvernance décentralisée d'une stratégie de reconquête d'un ancrage local autonome, à l'approche d'échéances où les rapports de force entre la présidence et le PASTEF seront directement mesurés.
« Diomaye cherche à consolider un réseau propre d’exécutifs territoriaux »
Au regard du contexte actuel, quels sont, selon vous, les principaux enjeux politiques des élections locales de 2027 ? Constitueront-elles un simple scrutin de proximité ou un véritable test du rapport de force entre les différentes sensibilités qui composent aujourd'hui le pouvoir ?
Les élections locales de 2027 dépasseront très largement leur portée habituelle de scrutin de proximité. Elles se tiendront dans un contexte particulier où l'ancien duo Diomaye-Sonko, qui avait recueilli 54 % des voix dès le premier tour en 2024, est aujourd'hui scindé entre deux pôles institutionnels concurrents : une présidence en quête d'un ancrage territorial propre, et un PASTEF solidement implanté à l'Assemblée et dans les collectivités conquises en 2022 et 2024.
Ce scrutin fonctionnera donc comme un véritable test grandeur nature du rapport de force réel entre les deux hommes et leurs projets respectifs, avant la présidentielle de 2029. Il mesurera la capacité de chaque camp à mobiliser au-delà de son socle militant, et pourrait redessiner la carte des alliances locales, y compris au sein même de la mouvance présidentielle élargie.
Les événements récents – recomposition des fonctions exécutives, tensions autour de la réforme constitutionnelle, limogeages ciblés et préparation des élections locales – interrogent l’évolution du régime politique sénégalais. Quels enseignements la science politique permet-elle de tirer de cette séquence ?
La séquence que nous venons de traverser est plutôt ambivalente, et c'est cette ambivalence qui, à mon sens, en fait tout l'intérêt analytique. D'un côté, l'affirmation d'une Assemblée nationale capable de résister à l'Exécutif, la création annoncée d'une Cour constitutionnelle et le renforcement des obligations de transparence traduisent un approfondissement réel du pluralisme institutionnel et une sortie, au moins partielle, du modèle hyper-présidentialiste hérité de la Constitution de 1963-2001.
De l'autre côté, la personnalisation des enjeux autour de deux figures, les vagues de nominations et de limogeages calquées sur des logiques d'allégeance, et la préparation déjà engagée des échéances électorales par des recompositions d'appareils, rappellent que les pratiques de patrimonialisation du pouvoir n'ont pas disparu avec l'alternance de 2024.
L'enseignement principal, pour nous politistes, est que les institutions ne se consolident pas par la seule volonté programmatique d'un projet de rupture : elles se consolident par la répétition de pratiques de checks and balances, indépendamment des personnes qui en bénéficient à un instant donné. Le test des mois à venir (promulgation ou référendum, locales de 2027, comportement de la future Cour constitutionnelle) dira si le Sénégal s'installe durablement dans une culture de contre-pouvoirs, ou si cette séquence n'aura été qu'un épisode de recomposition des allégeances au sommet de l'État.
Propos recueillis par Khaly Sarr






