Publié le 18 Oct 2023 - 00:08
RECRUTEMENT SANS CONCOURS DANS LE SYSTÈME ÉDUCATIF

Aux origines de l’école-poubelle

 

Pour combler le déficit en enseignants, le gouvernement a annoncé récemment un nouveau recrutement massif. Celui-ci intervient après celui des 5 000 enseignants choisis en 2021 et dont une bonne partie n’avait aucune formation, semant ainsi troubles et inquiétudes dans un système éducatif de plus en plus décadent.

 

En 2021, pour combler le déficit d’enseignants, l'État du Sénégal avait décidé de faire un recrutement spécial de 5 000 enseignants répartis dans le préscolaire, l'élémentaire et le moyen secondaire. Un recrutement qui, d’après nombre d’acteurs, semble inopiné, inapproprié et irréfléchi. Ils dénoncent l’absence de formation pour la plupart de ces nouvelles recrues et l’impact négatif sur la qualité des apprentissages.

Selon cet ancien directeur d’établissement, il aurait été bien plus judicieux d’augmenter  le nombre de places au concours de recrutement  des élèves-maitres (Crem). ‘’À mon humble avis, je pense que l'État doit augmenter le nombre de candidats au concours de recrutement des élèves-maîtres au lieu de recruter de cette manière indécise. Ce recrutement spécial pourrait peut-être aider à combler le déficit d’enseignants, mais il va détruire le système éducatif", prévient-il.

Aujourd'hui, constate notre interlocuteur qui a préféré garder l’anonymat, même les enseignants qui ont eu la chance de suivre une formation pendant neuf mois (Crem) ont des problèmes de niveau, a fortiori si l’on doit recruter sans concours ni formation préalables. C’est encore plus grave s’il s’agit d’enseignants de l’élémentaire. "L'école primaire, c'est la base, le fondement. C'est pourquoi ce sont des ressources humaines de qualité qui doivent être recrutées pour accompagner, former les enfants qui sont les leaders de demain. Il faut donc en revenir aux fondamentaux, car enseigner ce n’est pas facile comme beaucoup le pensent. Il ne peut être fait par n’importe qui et n’importe comment’’.

Des enseignants non formés, des élèves plus médiocres

D’année en année, s’accordent les acteurs, le niveau de l’enseignement public se dégrade. Le profil des enseignants y est pour beaucoup, selon nombre de témoignages. ‘’Si on regarde bien, les élèves du public n'ont aucun niveau. Certains peuvent aller jusqu'en classe de CM2 sans parvenir à lire et c'est catastrophique. Car la lecture, c'est la base. Un élève qui ne peut pas lire, comment peut-il comprendre une situation ou résoudre un problème ?", se demande le directeur d’école à la retraite. Il ajoute : ‘’Il faut oser le dire, le fait de recruter des personnes non formées va  rendre les élèves encore plus médiocres et le niveau plus bas."

Face à cette dégradation continue de la qualité des enseignements, la plupart des parents qui ont les moyens se détournent de l’école publique, creusant de fait le hiatus entre enfants de milieux sociaux divers.

Parent d’élève, Alioune Mbow dénonce : ‘’Ce sont nos enfants qui seront sacrifiés dans cette affaire. Nos enfants à nous les parents démunis qui n'avons pas les moyens pour inscrire nos enfants dans le privé. Il n'y a plus d'enseignement de qualité dans le public depuis des décennies. On a l'impression que l'école publique est devenue une sorte de poubelle. Ce n’est pas un hasard si les premières places reviennent aux élèves du privé lors des examens. Après on va accuser les élèves de ne pas travailler, alors que c’est l’État qui les a sacrifiés.’’

Quand les parents se sacrifient pour sauver leurs enfants dans le privé

De l’avis du parent d’élève, ‘’il  faut que le gouvernement sache que les plus démunis aussi veulent que leurs enfants aient une bonne éducation, des enseignements-apprentissages de qualité...  Il faut que les gouvernants respectent nos droits et ceux de nos enfants". Malgré le manque de moyens, certains parents, soucieux de l'avenir de leurs enfants, se voient obligés de les envoyer dans le privé. ‘’Je n'ai pas les moyens certes, mais cette année, j'ai inscrit mes enfants dans une école privée, car j'ai vu qu'ils ont beaucoup de lacunes. L'un d'entre eux a 10 ans et il fait le CE2. Mais malheureusement, il ne sait même pas lire ses leçons seul. Je  n'ai pas le temps pour les encadrer, car je passe la journée au marché pour vendre et pouvoir les nourrir. Pour dire vrai, il n'y a plus d'enseignement dans le public", tonne cette mère de famille de 40 ans environ.

CONFIDENCES D’UNE ENSEIGNANTE

‘’Elle a eu l’honnêteté dire à la cellule qu’elle ne connaît rien de l’enseignement’’

Et le pire est à craindre, à entendre certains témoignages des acteurs de l’intérieur. Cet enseignant qui sert à Vélingara confirme toutes les inquiétudes. ‘’Je partage la même cellule d’animation pédagogique avec une enseignante faisant partie de ce recrutement spécial de 2021. Elle explique très mal ses cours. Elle ne sait ni comment procéder ni comment préparer ses cours ; elle mélange tout. La cellule l'a interpellée sur sa manière d'enseigner. Elle a été honnête avec nous. Elle nous a fait savoir qu'elle n'a jamais enseigné, qu'elle n'a jamais été formée et qu'elle ne connaît rien à l'enseignement", explique notre interlocuteur.

Même s’il n’est pas contre un recrutement spécial, il soutient tout de même que l'État doit revoir le profil des personnes qu’il recrute et à qui on doit confier des enfants. À Kolda également, dit-il, ils ont recruté des étudiants ayant raté leurs études supérieures et qui ont quitté l'université depuis 10 ans et qui sont devenus des conducteurs de motos-Jakarta.

Selon lui, ce problème se pose dans beaucoup de zones, surtout dans le sud du pays.


RECRUTEMENTS SANS CONCOURS

Les syndicalistes relativisent…

Face aux inquiétudes qui se multiplient de plus en plus dans la société, les syndicalistes relativisent, défendent leurs nouveaux collègues, tout en insistant sur la nécessité d’établir des critères objectifs, basés sur le mérite et non sur la clientèle politique.

Chez les syndicalistes du Cusems et du Sels, on tente plutôt de relativiser en ce qui concerne ce recrutement spécial, même si on admet qu’il faut donner la priorité au concours dans le recrutement des enseignants. Chaque année, tiennent-ils à faire remarquer, il y a des enseignants qui vont à la retraite, d'autres qui demandent une disponibilité. Il y en a également qui décèdent, sans compter ceux qui sont détachés.

Selon le trésorier général national du Cusems, Aliou Diouf, il faut une bonne planification pour remplacer tout ce beau monde. "Nous, Cusems, notre position n'a jamais varié : il faut recruter des enseignants en nombre suffisant, mais par voie de concours. Les écoles de formation sont là pour ça. Nous ne voulons plus entendre parler de recrutement politique ou clientéliste comme on en a connu par le passé", a lancé le trésorier général national du Cusems.

En effet, explique-t-il, pour enseigner, il faut passer un concours très sélectif et une formation rigoureuse d'une ou de deux années. Après quoi, vous faites un examen de sortie. "L'enseignement, c'est du sérieux.  Au début des années 2000, l'État avait procédé à un recrutement spécial dans la magistrature. Tous les candidats avaient fait le concours de l'ENA et suivi une formation à l'issue de laquelle ils ont été affectés. S'il y a un secteur où nous avons vraiment besoin de professionnalisme, c'est celui de l'éducation, car comme l'a dit Joseph Ki-Zerbo, ’l'éducation est le logiciel de l'ordinateur central qui programme l'avenir des sociétés'’’, soutient-il. Avant de marteler : ‘’Il faut organiser les concours de recrutement d'enseignants chaque année et prendre le nombre dont on a besoin, puisqu'il s'agit d'un concours, que ce soit le Crem ou la Fastef.’’

Plaidoyer pour des recrutements basés sur des critères objectifs, non partisans

En sus du recrutement polémique de 2021, le gouvernement avait annoncé dernièrement un autre recrutement. Pour le secrétaire général du Sels, Hamidou Diédhiou, des propositions concrètes ont été faites au gouvernement, pour combler le déficit.

La première, c'est de recruter des Sénégalais qui servent  dans les écoles communautaires de base et de les engager. La deuxième, c’est de prendre des enseignants qui officient dans les classes passerelles qui peuvent également être une alternative. Et enfin, il s’agit de recruter ceux qui sont dans les cases des tout-petits. Quant à la formation, il relativise : "Quand on recrute, on recrute normalement, initialement des personnes qui n'ont pas de formation et ce n'est pas méchant. L'essentiel, c’est d’avoir le profil, le niveau académique requis. Je pense que si quelqu’un a le baccalauréat, il doit pouvoir faire le job. Le reste, c'est le gouvernement qui met en place un dispositif de formation pour que ces enseignants soient formés, outillés pour qu'ils puissent enfin être opérationnels ", indique M. Diédhiou.

De plus en plus, admet-il, il est question du niveau des enseignants, des élèves et de l'école sénégalaise. ‘’Nous pensons qu'il faut arriver à recruter conséquemment des enseignants dans les classes. On ne peut pas s'opposer à un recrutement. Maintenant, nous sommes d'accord qu'il faut travailler à mettre en place un dispositif de renforcement de capacités des enseignants qui sont recrutés, de les rendre opérationnels et faire de telle sorte qu'on puisse avoir des enseignants bien formés", soutient-il.

Hamidou Diédhiou (Sels) : ‘’L’essentiel, c’est d’avoir le profil et d’être formé au fur et à mesure.’’

Revenant sur le recrutement des 5 000 enseignants en 2021, le trésorier général national du Cusems a estimé qu’ils sont en contact permanent avec les enseignants issus de ce recrutement spécial de 2021. ‘’D'abord, il faut dire qu'ils n'avaient pas tous le même profil. Certains avaient déjà fait une formation, mais attendaient un recrutement. Pour ces derniers, le problème de la formation ne se pose pas, ils attendent leur intégration dans la Fonction publique.

Il y a un autre groupe qui n'avait pas fait de formation. Dans celui-ci, tous les instituteurs ont été formés. Ce qui n'est pas le cas pour les professeurs qui interviennent dans le moyen secondaire. Nous attendons le début de la formation pour ces 800 professeurs et leur intégration dans la Fonction publique", explique-t-il, non sans relever quelques difficultés avec ces modes de recrutement : ‘’D'abord, il faut courir derrière une formation. Après la formation, il faut se battre contre les lenteurs administratives pour être intégré dans la Fonction publique et après cette intégration, il faut courir pendant des années pour recevoir son rappel.’’

De ce fait, il insiste : ‘’Nous exigeons de l'État un retour à l'orthodoxie ; que tous les enseignants soient recrutés par voie de concours et qu'après la formation, qu'ils soient immatriculés dès le départ pour éviter toutes ces tracasseries liées aux lenteurs administratives.’’

FATIMA ZAHRA DIALLO (STAGIAIRE)

 

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