Que veut réellement le Premier ministre ?

Malgré l’envoi en prison de plusieurs dignitaires de l’ancien régime, le Premier ministre ne cesse de manifester son amertume par rapport au fonctionnement de la justice. Retour sur cette question qui divise au sommet de l’Etat.
Une fois de plus, la justice était au cœur de la déclaration du Premier ministre Ousmane Sonko, à l’issue de la prière de la korité, qu’il a effectuée dans son fief à HLM Nema à Ziguinchor. Il a laissé entendre qu’il existe une justice à deux vitesses dans le pays. “Il y a aujourd’hui des dossiers qui sont en latence et qui ne sont pas traités de manière conséquente. C’est pourquoi le peuple ne croit plus à une bonne application de la justice. En ce qui me concerne, je fais ce que je peux, dans les limites de mes pouvoirs….”, peste le Premier ministre.
La question c’est qu’est ce qu’une bonne Justice pour le président de Pastef les patriotes ? Sur quels critères il s’appuie pour noter les bons et les mauvais magistrats ? Est-il suffisamment objectif pour apprécier de manière distante l’indépendance des magistrats ? Sonko est convaincu que certains ont volé l’argent public et continuent de se la couler douce. Mais qui est-il pour dire qui doit aller en prison et qui ne doit pas y aller ? L’autre question que l’on peut se poser, c’est de quels dossiers fait-il allusion concrètement ?
En effet, depuis la dernière alternance, elles sont nombreuses les affaires en instance, avec à la clef de nombreuses arrestations chez les dirigeants et autres hommes d’affaires proches de l’ancien régime. Certains croupissent encore en prison, d’autres sont en liberté provisoire, sans compter ceux qui eu des non lieux.
Parmi les cas les plus emblématiques, il y a l’ancien tout puissant ministre, également beau frère de l’ancien président de la République, Amadou Mansour Faye. Ce dernier a fait plus de 4 mois en prison avant de bénéficier d’une liberté provisoire assortie d’un placement sous contrôle judiciaire, pour des contestations très sérieuses. Il y a aussi le cas Farba Ngom, proche parmi les proches de l’ancien président Macky Sall, qui a fait plus d’un an en prison, 390 jours plus exactement, selon un communiqué publié avant-hier par ses proches. Toujours parmi les dignitaires de l’ancien régime en prison, il y a le maire de Louga et ancien ministre Moustapha Diop ; l’ancien directeur général de l’Agence nationale de la maison de l’outil Maodo Malick Mbaye, pour ne citer que ces exemples.
Reddition des comptes, au-delà des accusations
Bien avant eux, l’ancien ministre Lat Diop avait aussi fait plusieurs mois à la Maison d’arrêt et de correction de Rebeuss. Même les femmes n’ont pas été épargnées. On peut citer parmi elles les anciennes ministres Ndeye Saly Dieng et Aïssatou Sophie Gladima Siby, entre autres. D’autres mises en accusation ont également été votées par l’Assemblée nationale, sans compter les nombreux hommes d’affaires envoyés en prison et qui étaient proches de l’ancien régime.
La loi et les magistrats comme principal obstacle
Plusieurs pontes de l’ancien régime ont bénéficié soit de liberté provisoire, soit de non-lieu, au moment où ils étaient donnés pour coupables. Souvent, on invoque pour se justifier des rapports d’éminents corps de contrôle. Mais ces rapports suffisent-ils pour établir la culpabilité d’une personne ? Le rapport de la Cour des comptes sur l’affaire Mansour Faye montre pourtant que ces organes sont loin d’être infaillibles. Ils avaient épinglé le beau frère de Macky Sall accusé de surfacturations, notamment sur la base de textes datant de 2013. L’accusation ayant été sérieusement remise en cause devant la chambre d’accusation de la haute cour de justice, il a été remis en liberté provisoire.
Dans ses discours, Ousmane Sonko revient souvent sur la reddition des comptes, les rapports, etc. Seulement, en tant que chef du gouvernement, il dispose de presque tous les leviers pour faire diligenter des enquêtes. A un moment, ses partisans avaient indexé l’ancien ministre de la Justice Ousmane Diagne d’être à l’origine de certaines lenteurs. Depuis, Diomaye a limogé ce dernier et nommé au poste une proche parmi les proches du Premier ministre. Rien ne semble donc s’opposer à l’ouverture de poursuites contre presumés coupables. Le seul obstacle aujourd’hui semble être les magistrats et les rigueurs des procédures inhérentes à tout État de droit.
Le PM et le PR : entre accords et divergences
Jusque-là, la plupart des dossiers qui arrivent aux magistrats semblent avoir fait l’objet d’un traitement diligent. Même si dans certains cas, les décisions rendues sont loin de plaire aux autorités de l’Éxecutif. Pour le PM, il est important que la justice s’applique de la manière la plus transparente et la plus égale à tous les citoyens. “Si les lois ont été allègrement violées, la justice doit être rendue, sur la base de preuves concrètes, de procès équitables ; pas des dossiers fabriqués contre X ou Y, mais la justice doit être rendue quel que soit le rang de la personne poursuivie”, a-t-il plaidé.
En fait, dans le fond, il n’y a pas de différence entre ce que prône le Premier ministre et ce que dit le président de la République. Contrairement à ce qui est souvent avancé par les partisans du PM, Diomaye n’a jamais dit qu’il préfère la réconciliation à la justice. Il a juste dit qu’il ne compte pas s’ingérer dans le fonctionnement de la Justice. Mais alors que le PM veut être omniprésent, le PR lui est pour la libération complète de la Justice. “Au Sénégal comme ailleurs, quand vous voulez une justice véritablement indépendante, il faut la libérer. Cela ne veut pas dire laisser les juges faire ce qu’ils veulent. Mais nous ne pouvons faire comme nos prédécesseurs”, réagissait le président à l’occasion de la réception des conclusions du dialogue politique, suite à des attaques acerbes de son numéro 02.
Victimes 2021-2024 : plus de 100 PV d’audition sur la table du Président
Il ajoutait : “Moi qui vous parle, j’ai été envoyé en prison pendant 11 mois parce que je critiquais le fonctionnement de la justice. Si je fais comme mes prédécesseurs, j’aurais échoué. Quand je le dis : certains vont croire que je réponds au premier ministre. Non, moi je n’ai aucun conflit avec le premier ministre qui est mon ami. Mais quand on hérite d’une situation difficile, il faut faire focus sur les préoccupations des Sénégalais.” Le seul combat qui vaille, pense-t-il, c’est le combat contre les difficultés que les Sénégalais endurent.
S’il y a en revanche un dossier où les choses semblent traîner un peu, c’est par rapport au dossier sur les morts enregistrés pendant la crise préélectorale. Mais là encore, des instructions fermes ont été données depuis Ousmane Diagne pour faire la lumière. Récemment, à la suite d’une audience avec le président de la République, le député Abdoul Ahad Ndiaye avait révélé : “Depuis le 28 juillet, la section de recherche a pris le dossier. Actuellement, le président dispose de plus de 100 PV d’audition relatives au dossier des martyrs. Ça veut dire que justice se fera. Et puis à quel moment les gens peuvent penser que le président va enterrer ces dossiers.
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“Le Sénégal est un pays de liberté…” Sur un autre registre, le Premier ministre a rappelé que le Sénégal est un État de droit, qui respecte les libertés des citoyens. Mais la liberté, peste t-il ne veut pas dire libertinage, que chacun peut faire ce qu’il veut. “La liberté est toujours encadrée par les textes. En tant que tenants du pouvoir, nous sommes là pour garantir cette liberté mais sans excès, sans conséquences dommageables pour la paix et la sécurité. C’est pourquoi je lance un appel à la sérénité au sens de la responsabilité.” A en croire le chef du gouvernement, chacun a le droit de s’opposer par les idées, marquant son désaccord par rapport aux politiques publiques, mais dans le respect des lois et règlements de ce pays. “Le travail que nous menons c’est pour tous les Sénégalais. En cas de réussite c’est tous les Sénégalais qui en bénéficient. Dans une société, il y a forcément des divergences de points de vue, il est normal qu’il y ait une opposition, mais que ça se fasse dans le respect”, a-t-il ajouté. |
MOR AMAR







