Makhtar Cissé défend une presse libre de critiquer

La régulation ne doit pas servir à sanctionner les médias critiques envers les pouvoirs publics. Devant les professionnels de l’information et une forte représentation des forces de sécurité, hier au Théâtre national Daniel Sorano, le ministre de l’Intérieur a défendu l’indépendance des rédactions tout en les appelant à mesurer les conséquences de leurs publications sur la cohésion sociale.
Une ligne éditoriale critique envers les pouvoirs publics ne doit pas exposer un média à des sanctions. Mouhamadou Makhtar Cissé l’a affirmé, hier, au Théâtre national Daniel Sorano, lors de la première édition des Grandes conférences du Syndicat des professionnels de l’information et de la communication du Sénégal (Synpics). Pour le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique, la régulation trouve sa légitimité dans la protection de la liberté d’informer, du pluralisme et des droits du public, ainsi que dans le respect des exigences éthiques.
Le propos a été tenu devant une salle où toute l’élite de la police sénégalaise avait fait le déplacement. Aux côtés des hauts responsables, des policiers et des sapeurs-pompiers étaient également présents, ainsi que des journalistes et des étudiants. Le ministre de la Communication et des Relations avec les institutions, porte-parole du gouvernement, Bacary Sarr, assistait aussi à cette rencontre consacrée aux rapports entre médias et cohésion sociale.
Durant son intervention, Makhtar Cissé a posé les responsabilités respectives des rédactions et des autorités. « La responsabilité n’est ni opposée à l’esprit critique ni à la liberté de presse », a-t-il déclaré. Lui-même a reconnu, en conclusion, celle qui lui incombe comme autorité chargée de la sécurité publique et du cadre d’exercice des libertés.
L’indépendance à l’épreuve des difficultés économiques
Pour le conférencier, le travail journalistique commence par les faits : les rapporter, les vérifier et les mettre en perspective afin de permettre aux citoyens de se forger une opinion éclairée. Cette mission suppose de pouvoir travailler à l’abri des pressions politiques, économiques ou idéologiques.
Or, les difficultés financières des entreprises de presse fragilisent cette autonomie. Le ministre a évoqué la situation de la presse classique, dont l’existence même se trouve menacée. « L’indépendance est un combat de tous les instants, qui appelle la solidarité de tous citoyens attachés à la liberté d’expression », a-t-il soutenu.
Il a également rappelé ce que cette liberté peut apporter à la vie démocratique, en revenant sur la présidentielle de 2000. La diffusion des résultats bureau par bureau a permis aux citoyens de suivre le scrutin et contribué, dans son analyse, à prévenir les manipulations et les tensions. La confiance dans l’information rejoignait alors celle accordée au processus électoral.
À travers cet exemple, Makhtar Cissé a souligné la capacité des médias à rassembler les citoyens autour de faits accessibles à tous. Mais son intervention a aussi porté sur les situations où cette influence sert à approfondir les divisions. Il a notamment évoqué l’instrumentalisation des médias dans plusieurs conflits et les obstacles qu’une information destinée à attiser les différends peut opposer aux efforts de paix.
La stigmatisation des étrangers en ligne de mire
Cette vigilance concerne aussi le débat public sénégalais. Le ministre s’est arrêté sur les discours qui désignent une communauté, une nationalité ou une catégorie sociale comme responsable de difficultés collectives. Il a appelé à la mesure face à ces accusations et rappelé que l’histoire régionale impose une responsabilité particulière dans leur traitement.
Les conséquences peuvent, selon lui, dépasser les frontières nationales et toucher les Sénégalais établis à l’étranger. « La haine que l’on autorise ici chez nous revient là-bas à travers nos propres frères », a-t-il averti, dans des propos également rapportés par l’APS.
Makhtar Cissé a opposé à ces risques les ressources dont dispose la société sénégalaise : les familles, les communautés, les religions et les traditions de coexistence et de médiation. Il a évoqué la dignité de la parole publique, la discrétion, la patience et la recherche du compromis, en insistant sur la protection d’autrui contre la diffamation et l’humiliation.
Ces mécanismes sociaux participent, à ses yeux, à la résilience du pays. Les médias peuvent les conforter en donnant à voir ce qui rapproche les citoyens, sans effacer leurs différences.
Le numérique bouleverse les règles
La circulation de cette parole a toutefois changé d’échelle. « Changer le support de l’information, c’est bouleverser la société tout entière », a relevé le ministre. Dans son propos, les médias englobent les réseaux sociaux et l’ensemble des canaux permettant de s’adresser à un large public.
L’intelligence artificielle accroît encore les difficultés en permettant de fabriquer une voix, un visage ou une foule. À ces possibilités s’ajoute la fragmentation de l’espace public par les plateformes et les algorithmes. Le ministre a décrit des groupes qui finissent par ne plus se parler, alors que les espaces communs de discussion s’affaiblissent.
Face à cette évolution, il a demandé aux médias professionnels de renforcer leur présence sur les réseaux sociaux avec des contenus vérifiés. La crédibilité demeure leur premier capital et repose sur la confiance du public. L’éducation aux médias, particulièrement auprès des enfants et des jeunes, figure également parmi les actions qu’il souhaite voir davantage portées par la profession.
Donner leur place aux populations de l’intérieur
Le conférencier a aussi attiré l’attention sur les populations des régions de l’intérieur. Leur place dans l’information participe au sentiment d’appartenance nationale. À l’inverse, l’impression de rester invisible nourrit les frustrations.
Il a, par ailleurs, rappelé l’utilité des médias lors des épidémies et des catastrophes majeures. La lutte contre le sida et les campagnes d’inscription sur les listes électorales ont été citées parmi les exemples de leur capacité à sensibiliser et à mobiliser les citoyens.
Ces pistes doivent, selon lui, s’inscrire dans un dialogue entre les médias, les régulateurs et la société civile. Makhtar Cissé a également appelé à remettre à l’ordre du jour la Charte nationale d’éthique et de cohésion sociale.
Quant à la confrontation des opinions, il en a résumé l’exigence dans une formule adressée aux professionnels : « On cherche à convaincre et non à vaincre. »
BIGUE BOB






