Quand les calculs politiques prennent le pas sur la souffrance du peuple, qui défend encore les Sénégalais ?

Le rejet de la loi de finances rectificative 2026 par la majorité parlementaire de Pastef est un acte politique lourd de conséquences. Dans un pays confronté à une crise économique et sociale profonde, peut-on raisonnablement faire du budget national un instrument de bras de fer politique, au risque de sacrifier davantage les populations déjà éprouvées ?
Il y a des moments dans la vie d'une nation où les responsables politiques doivent savoir dépasser leurs divergences, mettre de côté leurs susceptibilités et se rappeler une vérité fondamentale : le pouvoir n'est pas une propriété privée, encore moins un instrument au service des ambitions personnelles. Il est une responsabilité envers le peuple.
Ce 3 novembre 2026, le Sénégal vient de vivre un épisode parlementaire particulièrement préoccupant. L'Assemblée nationale a rejeté le projet de loi de finances rectificative 2026 à la suite de l'adoption d'une question préalable portée par le député Amadou Ba, soutenue par la majorité parlementaire de Pastef. Le rejet a recueilli 126 voix après rectification du décompte initial. Les arguments avancés par les députés portent notamment sur la sincérité des prévisions budgétaires, le manque de transparence et l'insuffisance des informations communiquées par le gouvernement. Des préoccupations qui, dans une démocratie, méritent incontestablement d'être entendues et examinées. Mais une question fondamentale demeure : à quel moment la défense des principes parlementaires devient-elle une menace pour les intérêts supérieurs de la nation ?
Un peuple déjà à genoux ne peut pas être davantage sacrifié
Pendant que les responsables politiques s'affrontent dans les couloirs du pouvoir, le Sénégalais ordinaire, lui, ne bénéficie d'aucune pause dans ses difficultés. Le commerçant peine à écouler ses marchandises. Le jeune diplômé cherche désespérément un emploi. Le père de famille calcule chaque dépense avant de rentrer au marché. La mère de famille jongle avec un budget devenu insuffisant pour assurer les besoins élémentaires de ses enfants. Les entreprises attendent leurs paiements, les travailleurs espèrent leurs salaires et les ménages subissent quotidiennement le poids de la vie chère.
C'est cette réalité que les députés doivent regarder avant de brandir leurs victoires politiques. Car derrière les chiffres d'un budget, il y a des vies humaines. Derrière les crédits consacrés à l'éducation, il y a des enfants. Derrière les dépenses de santé, il y a des malades. Derrière les investissements publics, il y a des emplois, des infrastructures et des espoirs. Une loi de finances rectificative n'est pas un simple document administratif. Elle conditionne la capacité de l'État à adapter ses dépenses, à honorer certains engagements et à maintenir la continuité de l'action publique. Rejeter un tel texte sans parvenir à un compromis crédible, dans le contexte économique actuel, revient à faire peser une incertitude supplémentaire sur une population qui n'en peut déjà plus.
Le peuple n'est pas l'otage des querelles au sommet de l'État
Ce qui choque davantage dans cette séquence politique, c'est le spectacle d'une majorité parlementaire qui semble incapable de trouver un terrain d'entente avec son propre gouvernement. Comment comprendre qu'une majorité issue de la même dynamique politique que l'exécutif puisse en arriver à une telle confrontation institutionnelle ? Comment expliquer aux Sénégalais que ceux qui étaient censés incarner une nouvelle manière de gouverner donnent aujourd'hui le sentiment que les rivalités et les divergences au sommet prennent le dessus sur l'urgence sociale ? Certes, le Parlement n'est pas une chambre d'enregistrement. Les députés ont le devoir de contrôler le gouvernement, d'exiger des explications et de refuser les budgets qu'ils jugent insincères ou insuffisamment documentés.
Mais ce pouvoir de contrôle doit s'accompagner d'un devoir de responsabilité. On peut refuser un budget, mais on doit également être capable de proposer une alternative. On peut dénoncer des insuffisances, mais on doit travailler à les corriger. On peut s'opposer à des choix gouvernementaux, mais on ne peut pas faire comme si les conséquences d'un blocage institutionnel n'existaient pas. Le courage politique ne consiste pas seulement à dire non. Il consiste aussi à trouver les solutions lorsque le peuple attend des réponses.
Où sont passées les promesses de rupture ? Les Sénégalais n'ont pas voté pour assister à une guerre de positionnement entre responsables politiques. Ils n'ont pas confié leur destin à des dirigeants pour que les institutions deviennent le théâtre de rivalités personnelles. Ils ont voté pour une rupture avec les pratiques du passé, pour une gouvernance exemplaire, pour la transparence, pour la justice sociale et surtout pour l'amélioration de leurs conditions de vie.
La rupture ne saurait se limiter aux discours. Elle doit se traduire dans les comportements, les décisions et les priorités. On ne peut pas promettre de placer le peuple au centre de l'action publique et donner ensuite le sentiment que ses préoccupations passent au second plan derrière des confrontations politiques. Si les exigences de transparence sont légitimes, elles doivent être satisfaites. Si les prévisions budgétaires sont contestables, elles doivent être corrigées. Si les arbitrages du gouvernement sont mauvais, ils doivent être revus. Mais tout cela doit se faire avec une seule boussole : l'intérêt supérieur du Sénégal.
Gouverner, c'est assumer les conséquences de ses décisions
Il est trop facile de se réfugier derrière des arguments institutionnels lorsque les conséquences des décisions politiques risquent d'être supportées par les plus vulnérables. Les responsables de la majorité parlementaire doivent comprendre que leur responsabilité ne s'arrête pas à leur capacité de faire adopter ou rejeter un texte. Elle englobe également les conséquences économiques, sociales et humaines de leurs choix.
Dans un contexte où le Sénégal fait face à une dette publique considérable, à des tensions budgétaires et à des négociations déterminantes avec le Fonds monétaire international, l'incertitude politique peut avoir un coût particulièrement élevé. Le risque de fragiliser les financements attendus, de retarder certains paiements et de compromettre des dépenses prioritaires ne peut être pris à la légère. Il ne s'agit pas d'exiger des parlementaires qu'ils votent aveuglément un texte gouvernemental. Il s'agit de leur demander de ne jamais perdre de vue les conséquences de leurs décisions sur les populations.
Le peuple sénégalais n'a pas à payer le prix des désaccords entre ceux qu'il a élus pour le servir. Le Sénégal mérite mieux que cette politique de confrontation À ceux qui siègent à l'Assemblée nationale, à ceux qui gouvernent et à ceux qui aspirent à exercer le pouvoir, nous devons rappeler une évidence : l'histoire ne retient pas uniquement les discours prononcés dans les hémicycles. Elle retient aussi les conséquences des décisions prises au nom du peuple.
Le Sénégal n'a pas besoin d'une compétition d'ego. Il n'a pas besoin d'une guerre de légitimité. Il n'a pas besoin de responsables politiques davantage préoccupés par leur avenir politique que par celui des millions de citoyens qui leur ont fait confiance. Il a besoin de stabilité, de responsabilité, de transparence et de résultats. Si des irrégularités existent dans les prévisions budgétaires, qu'elles soient démontrées. Si des documents manquent, qu'ils soient transmis. Si des dépenses doivent être réorientées, que des propositions concrètes soient formulées.
Mais que personne ne transforme la détresse des Sénégalais en monnaie d'échange dans une bataille politique. Le peuple n'a pas élu des adversaires, il a élu des serviteurs. Le Sénégalais qui ne parvient plus à joindre les deux bouts ne veut pas savoir qui, au sommet de l'État, a remporté le bras de fer du jour. Il veut savoir comment il va nourrir sa famille demain. Le jeune sans emploi ne veut pas assister à des démonstrations de force entre dirigeants. Il veut une perspective, une politique économique cohérente et des opportunités.
Le malade dans un hôpital, l'élève dans une école, le paysan dans son village et le travailleur dans son entreprise attendent des décisions qui améliorent concrètement leur quotidien. C'est à eux que les dirigeants doivent rendre des comptes. Le rejet de cette loi de finances rectificative constitue un signal politique inquiétant. Il ne doit pas devenir le symbole d'une classe dirigeante qui aurait oublié la raison fondamentale de son engagement. On ne joue pas avec le destin économique d'une nation. On ne prend pas en otage les espoirs d'un peuple. On ne sacrifie pas l'urgence sociale sur l'autel des ambitions politiques.
Le Sénégal appartient aux Sénégalais, pas aux ambitions de ceux qui le dirigent. Et lorsque les calculs politiques deviennent plus importants que la souffrance des populations, il appartient aux citoyens de rappeler aux gouvernants que le pouvoir passe, mais que les conséquences de leurs décisions restent. Le peuple sénégalais n'a pas besoin de nouveaux slogans. Il a besoin de pain, de travail, de dignité et d'espoir. Assez de combats de positionnement. Assez de guerres d'ego. Le Sénégal doit passer avant Pastef, avant le gouvernement, avant les ambitions individuelles et avant les intérêts partisans. Parce qu'au bout du compte, ce n'est ni Pastef ni le gouvernement qui doivent gagner. C'est le Sénégal. Et surtout, ce sont les Sénégalais.
Majid Ba
Écrivain Sénégalais basé en France






