Publié le 4 Nov 2026 - 16:23
PI-SPI

La révolution silencieuse des paiements dans l’UEMOA

 

Pendant longtemps, envoyer de l’argent en Afrique de l’Ouest impliquait soit le transport d’espèces, soit des virements bancaires dont l’exécution pouvait nécessiter plusieurs jours. L’essor du Mobile Money a ensuite profondément modifié les habitudes des populations en permettant des envois rapides à partir d’un simple téléphone portable.

Cette pratique s’est tellement développée que dans le langage courant l’envoi Mobile Money est assimilé au son émis par les smartphones à la réception, « Ting » pour ironiser la réception des montants tant attendus.

Toutefois, cette évolution a rapidement révélé une limite importante : les banques, opérateurs de monnaie électronique et autres prestataires de services financiers fonctionnaient souvent dans des systèmes différents qui communiquaient difficilement entre eux ou pas du tout.

Pour remédier à ce cloisonnement( parfois exprès selon la logique du marché) la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), institution chargée notamment de la politique monétaire et de la supervision des systèmes de paiement au sein de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA), regroupant le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo, a lancé le 30 septembre 2025 la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI).

Une infrastructure commune, et non une application

Contrairement à une idée largement répandue, PI-SPI n’est pas une application mobile que l’on télécharge sur son téléphone (pour ceux qui ont eu le réflexe du téléchargement, ne pas se décourager).

Il s’agit d’une infrastructure régionale de paiement conçue et opérée par la BCEAO. Les utilisateurs continuent donc d’utiliser leurs applications habituelles, qu’il s’agisse d’Orange Money, Wave, Mixx by Yas, de leur application bancaire ou d’autres services financiers numériques.

L’innovation repose sur le principe de l’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité de systèmes différents à communiquer et à fonctionner ensemble. Cela signifie qu’un utilisateur peut envoyer ou recevoir de l’argent entre différentes banques, différents opérateurs de monnaie électronique ou institutions financières, sans être limité par le réseau utilisé par son correspondant.

Grâce à PI-SPI, un titulaire de compte bancaire peut envoyer directement de l’argent à un utilisateur de portefeuille électronique, tandis qu’un utilisateur de Mobile Money peut recevoir des fonds provenant d’une banque différente. Les transactions sont exécutées en quelques secondes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept (Las de suivre l’exécution d’un virement).

Un projet soutenu par un cadre réglementaire ambitieux

Après une phase de tests en conditions réelles lancée en 2025, la BCEAO a progressivement organisé le raccordement de l’ensemble des acteurs financiers de l’Union à cette infrastructure régionale.

Ainsi, les banques, les établissements de monnaie électronique, les établissements de paiement ainsi que les institutions de microfinance de l’UEMOA ont été invités à achever leur connexion à PI-SPI selon un calendrier fixé par la Banque Centrale. L’objectif était d’assurer une interopérabilité effective entre tous les participants, afin que chaque utilisateur puisse effectuer des transactions avec n’importe quel établissement raccordé à la plateforme.

Une nouvelle étape a été franchie avec l’Avis n°0019 du 2 octobre 2026 relatif aux transactions de monnaie électronique entre personnes physiques par l’intermédiaire de la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI) de l’UEMOA. Ce texte prévoit expressément que :

« Toutes les transactions de monnaie électronique interopérables, au sein de l’UEMOA, sont obligatoirement réalisées par l’intermédiaire de PI-SPI

PI-SPI est ainsi passé du statut de nouvelle infrastructure de paiement à celui de plateforme de référence pour les transactions interopérables au sein de l’Union.

Une tarification conçue pour favoriser les petits transferts

L’un des apports majeurs de l’Avis n°0019 réside dans l’encadrement des frais applicables aux transferts entre particuliers. La BCEAO a souhaité favoriser les opérations du quotidien tout en limitant les coûts supportés par les usagers.

Les règles sont relativement simples :

  • les transferts nationaux dont le montant cumulé quotidien est inférieur ou égal à 8 000 FCFA sont gratuits ;
  • au-delà de ce seuil, des frais peuvent être appliqués ;
  • ces frais sont plafonnés à 0,8 % du montant du transfert hors taxes ;
  • la réception des fonds demeure gratuite.

Il convient toutefois de souligner que le seuil de gratuité s’apprécie sur le montant total des transferts réalisés au cours d’une même journée et non opération par opération.

Prenons un exemple simple.

Une utilisatrice effectue dans la journée trois transferts de 2 000 FCFA, 3 000 FCFA et 2 500 FCFA. Le montant total transféré est de 7 500 FCFA. Ce montant restant inférieur au seuil de 8 000 FCFA, l’ensemble des opérations demeure gratuit.

En revanche, si un utilisateur transfère 5 000 FCFA le matin puis 6 000 FCFA l’après-midi, le montant cumulé atteint 11 000 FCFA. Le seuil étant dépassé, l’établissement financier concerné pourra appliquer des frais dans la limite du plafond réglementaire fixé par la BCEAO. À titre d’illustration, un transfert de 10 000 FCFA soumis au taux maximal autorisé ne pourrait générer plus de 80 FCFA de frais hors taxes.

Comment utiliser PI-SPI concrètement ?

L’utilisation de PI-SPI ne nécessite aucune inscription particulière ni téléchargement spécifique. Il suffit que la banque ou le service de monnaie électronique utilisé soit connecté à la plateforme.

Un utilisateur peut notamment :

  • envoyer de l’argent depuis un compte bancaire vers un portefeuille électronique ;
  • transférer des fonds d’un portefeuille électronique vers un compte bancaire ;
  • réaliser des transferts entre opérateurs différents ;
  • payer un commerçant à l’aide d’un QR Code compatible ;
  • recevoir instantanément des fonds provenant d’un autre établissement financier.

Ainsi, un client Orange Money peut désormais transférer des fonds à un utilisateur d’un autre réseau participant à PI-SPI sans avoir à se préoccuper de l’opérateur utilisé par ce dernier. De la même manière, une entreprise peut régler un fournisseur ou un salarié sur un compte relevant d’un établissement différent sans subir les contraintes techniques qui existaient auparavant.

Au-delà de l’innovation technologique, PI-SPI constitue un instrument d’intégration économique régionale. En créant une infrastructure unique reliant les banques, les établissements de monnaie électronique, les établissements de paiement et les institutions de microfinance de l’UEMOA, la BCEAO poursuit un objectif clair : rendre les paiements plus rapides, plus accessibles et moins coûteux pour les citoyens et les entreprises.

Après avoir connu la révolution du Mobile Money, l’Afrique de l’Ouest entre ainsi dans une nouvelle phase de modernisation des paiements, fondée sur l’interopérabilité, la célérité et l’intégration régionale. Les frontières techniques entre opérateurs tendent progressivement à disparaître au profit d’un écosystème unifié où l’argent circule librement entre les différents acteurs du système financier.

Dans notre prochain article, nous reviendrons plus en détail sur le cadre réglementaire ayant accompagné le déploiement de cette infrastructure, notamment la décision de raccordement obligatoire à la plateforme PI-SPI ainsi que les mesures de prolongation des délais de connexion imposées aux banques, établissements de monnaie électronique, établissements de paiement et institutions de microfinance de l’UEMOA.

Maître Amadou SOW
Avocat-Conseil
Formalis Lawyers
Tous droits réservés
Dakar, octobre 2026

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