Publié le 18 Jul 2025 - 15:16
ASSANE DIOUF DEVANT LA CHAMBRE CORRECTIONNELLE

« Je suis un lanceur d’alerte »

 

Hier, à la barre de la Chambre correctionnelle du tribunal de Dakar, le visage d’Assane Diouf est resté impassible, mais ses mots ont suscité de vives réactions. Entrepreneur de 53 ans, domicilié à Guédiawaye et père de cinq enfants, il était poursuivi pour diffusion de fausses nouvelles, discours contraires aux bonnes mœurs et offense à une personne exerçant une prérogative du président de la République. Des chefs d’accusation liés à une vidéo virale publiée sur TikTok, dans laquelle il tient des propos que le parquet considère comme dirigés contre le Premier ministre du Sénégal.

 

Devant les magistrats, Assane Diouf a nié les faits. Il a admis avoir parlé de « jegou takussan »,  de « cadeaux » et de l’affaire Adji Sarr, mais il a déclaré qu’à aucun moment, il n’a cité le nom du Premier ministre. « Je suis un lanceur d’alerte. J’ai été déporté des États-Unis. Je me suis battu pour la liberté. Ceux avec qui j’ai mené ce combat n’ont pas respecté les promesses faites aux Sénégalais. Rien ne marche dans ce pays », a-t-il affirmé d’un ton égal.

Le juge lui a rappelé un extrait de la vidéo où il dit : « Premier ministre bo xamni kou nek mou cibler aka dagassante comme jegou takussan… » « Vous le niez ? »,  lui a-t-il demandé. « Je le reconnais. Mais je n’ai jamais prononcé son nom »,  a insisté le prévenu. Interrogé sur la mention explicite de l’affaire Adji Sarr, il a répondu : « j’ai parlé de faits que tout le monde connaît. J’ai vécu cette affaire. J’ai saigné pour cette cause. Je n’ai rien inventé ».  

Mais pour le juge, le problème est ailleurs : « vous avez accusé un homme public de violeur, de menteur, de recevoir des cadeaux. Ce sont des propos graves et contraires à nos valeurs ». Assane Diouf a réagi immédiatement : « en visionnant la vidéo, vous ne me verrez jamais accuser Ousmane Sonko de viol. Je fais un constat, pas une attaque. Je reste un homme libre qui parle pour le peuple ».

Face au ministère public, les échanges s’intensifient. Le procureur l’a interpellé sur les accusations de favoritisme et de corruption : « tu as déclaré que des personnes aujourd’hui au gouvernement avaient combattu à tes côtés. Cites-en une ». « Je peux citer le premier ministre », a répondu Assane Diouf, sans préciser davantage. « Et quand tu parles de « premier menteur », il est clair que tu vises le Premier ministre. Il y en a qu’un seul dans ce pays ».  Assane Diouf maintient sa ligne : « je n’ai cité personne ».

Mais le procureur a insisté. Selon lui, la vidéo est sans équivoque. « Il a affirmé que le Premier ministre avait reçu un véhicule et un appartement du patron de Senegindia, sans jamais en apporter la preuve. Il a tenu des propos indécents que je me refuse à répéter ici. Il est évident que la personne visée est protégée par la loi. Il y a offense à autorité, diffusion de fausses nouvelles et atteinte aux bonnes mœurs », a relevé  le maître des poursuites.

Ensuite, il a requis deux ans de prison, dont six mois ferme, et s’est opposé à toute mesure de liberté provisoire, évoquant la réitération des faits.

La défense plaide la relativité des propos

La défense s’est attachée à décortiquer la faiblesse des fondements juridiques de la poursuite. Elle a soutenu que les éléments constitutifs des infractions ne sont pas réunis. « Il n’a pas cité le Premier ministre. Il a usé d’un langage certes critiquable, mais pas illégalement répréhensible dans ce contexte. En droit sénégalais, le Premier ministre ne bénéficie pas de la même protection que le chef de l’État. On ne peut pas lui appliquer l’article sur l’offense au président de la République », a souligné la défense.

Sur les accusations de diffusion de fausses nouvelles, elle a rappelé : « il a dit avoir lui-même réparé le véhicule dont il parle. Il a été empêché de fournir ses preuves par le doyen des juges. La procédure est donc incomplète ». Me Barro, l’un des conseils d’Assane Diouf, est allé plus loin en remettant en cause la pertinence même des poursuites. « Le Premier ministre n’est ni chef d’État, ni autorité protégée par la Constitution sur ce point. Il faut cesser de poursuivre tout citoyen pour un propos tenu en ligne. Le tribunal doit avoir le courage de renvoyer purement et simplement Assane Diouf des fins de la poursuite », a plaidé la robe noire.

Malgré les plaidoiries, le tribunal a rejeté la demande de mise en liberté provisoire formulée par les avocats. Le jugement a été mis en délibéré au 7 août prochain. En quittant le prétoire, Assane Diouf a brièvement salué ses avocats, le regard sombre.

MAGUETTE NDAO

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