Publié le 27 May 2020 - 01:44
CRISES EPIDEMIOLOGIQUES

Le diagnostic sans complaisance du professeur Abdoul Kane

 

Inspiré par Ebola, ‘’Les eaux noires’’, publié aux éditions L’Harmattan en fin avril, constitue un véritable reflet de la pandémie actuelle de coronavirus. Avec la rigueur du scientifique et la finesse du littéraire, le médecin-écrivain, Pr Abdoul Kane, y parle de la mal gouvernance, du changement climatique, des intempéries, de la course effrénée vers l’avoir... Un véritable voyage dans les allées infectes de Darkunda, avec des personnages les uns plus atypiques que les autres. 

 

‘’Tout s’assombrit. Ce mal a l’air si nouveau et son expansion sera unique. Je ne sais pas ce qu'il faut faire. Je vois un grand malheur qui va au-delà de notre hameau et qui fera du monde un grand village de la peur’’.

Ainsi s’exprime le cardiologue Abdul Kane, Professeur des universités du Sénégal, dans son nouvel ouvrage, ‘’Les eaux noires’’. Un chef d’œuvre romanesque, inspiré de l’épidémie à virus Ébola et qui vient de paraitre aux éditions L’Harmattan.

Déjà, l’éminent spécialiste sénégalais voyait venir ce qui allait devenir un cauchemar mondial. Par la voix du génie Satigui, il lançait ce cri du cœur qui ressemblait à une prémonition : ‘’Peu de temps après ce malheur, un morpion invisible à la tête couronnée prendra le pouvoir sur la terre entière... faisant claquer des dents les nantis qui se voyaient invulnérables. Je ne sais pas tout de ce mal, mais il est le miroir qui nous renvoie à l’abjection de ce monde.’’ Les riches, renchérit-il dans un style parfois assez ironique, vautrés dans leur luxe insolent, ne perdent rien pour attendre. ‘’Lorsque le cataclysme aura englouti les gueux, il ira, se gonflant des cloaques qui infestent des misérables logis, envahir les palais de ces nababs. Même ceux qui, à des milliers de lieues d’ici, se croient épargnés, verront leur tour arriver’’.

Ainsi, c’est l’infiniment grand qui est littéralement terrassé par l’infiniment petit. Plongeant le monde dans une incertitude presque sans précédent. Dans ce monde peint par le professeur Abdoul Kane, le vice et l’argent ont fini d’enfanter le nouveau veau d’or devant lequel se prosternent prêtres, imams et hommes de savoir. Résultat : c’est l’hécatombe dans certaines localités, comme la banlieue africaine malfamée de Darkunda. Une ville fantôme, presque détruite par la grande épidémie qui n’en finit de semer tristesse et désolation auprès de ses populations. 

Morts à domicile

Confluent de mille maux, Darkunda offrait ‘’le spectacle d’une trappe à linceul, d’un enclos de la mort’’. La description est simplement des plus macabres ; pas loin des sinistres prévisions des dirigeants du monde, en ce qui concerne l’Afrique, à l’aune de la nouvelle pandémie. En atteste cette scène à la page 99 du livre : ‘’Ici, à l’angle d’une rue et à côté d’un tas d’ordures, une femme a été trouvée morte au milieu de ses secrétions accompagnant un fœtus macéré ; là un monceau de corps en décomposition ; plus loin un adolescent, les habits imbibés de sang et de selles, gémissait en annonçant sa propre fin, affalé devant la porte de l’hôpital Jamot, sous le regard de badauds sidérés, désabusés et impavides. A quelques mètres, un cadavre est trainé par quatre gaillards vers la morgue via une ruelle à l’abri des regards indiscrets…’’

A Darkunda, les morts à domicile s’enchainent, certaines familles rechignant à aller vers l’hôpital, devenu le mouroir par excellence. Si ce n’est l’hôpital lui-même qui refusait de prendre de nouveaux patients à cause de son trop-plein… Un véritable drame humain que décrit merveilleusement bien le professeur Abdul Kane, mêlant modernité, sciences et croyances ancestrales. Changement climatique, offense aux dieux, à la nature, tout y passe pour expliquer la descente aux enfers des hommes sur cette planète terre. ‘’Depuis la nuit des temps, constate l’auteur pour s’en désoler, nous appelons le crépuscule de l'humanité par nos péchés qui sont devenus d’infinis miasmes qui ont corrompu l'univers entier. Les cieux, avertissement à peu de frais au bout de la bourrasque qui se prépare, nous avaient envoyé une multitude d'épreuves que le jargon de la médecine moderne nomme et décrit si élégamment. Or, tout ceci n'était que des messages destinés à faire méditer sur la perversion qui gangrène le monde…’’.

Comme s’ils étaient devenus aveugles, tous et en même temps, les hommes poursuivent leur course vers la richesse. ‘’Regarde la chaleur d'étuve qui envahit la terre !, s’exclame l’auteur. Personne n’a pensé que ce pourrait être les vapeurs qui s'échappent des géhennes. Songe à ces océans qui grondent et engloutissent les habitations, à ces vents qui balaient les villes, à ces incendies qui calcinent les vertes prairies, à ces champs qui se dérobent sous nos pieds, à ces innombrables geysers qui vont engloutir la terre...’’. 

Signe annonciateur de la fin du monde ?

A Doe, citadin cherchant des solutions rationnelles aux maux que traverse son terroir, le génie rétorque : ‘’… La ville vous a perverti l'esprit. Vous pensez maladie, vous ramenez tout aux plaies du corps, à l'outrage de la chair... et votre médecine a la prétention de les réparer. Mais encore faut-il qu'il s'agisse de ces maladies-là... Ce qui arrive n'est pas une maladie.’’

Est-ce un signe annonciateur de la fin du monde ? Serait-ce la dernière estocade du Ciel après les nombreuses mises en garde que les hommes, dépravés et impies, ont traitées avec mépris une fois leur pieuse frayeur surmontée ? Les interrogations sont multiples. Pendant ce temps, écrit l’auteur à la page 193, ‘’la mort, drapée du manteau de l’ubiquité, avait fini de prendre possession de Darkunda qui ressemblait toujours à une vaste ladrerie, à un sépulcre en plein air, réceptacle des malheurs imprescriptibles, fermé au reste du monde. Ses habitants ressemblaient de plus en plus à un peuple de proscrits enchainés dans une impitoyable étreinte… Certains jours, tout renvoyait au néant et rien ne suscitait la joie, même feinte, ni ne déclenchait un rire, même crispé…’’. 

Dans un dernier sursaut d’orgueil, les communautés décident de prendre leur destin en main, sous l’impulsion de quelques héros : Doe, imam Malick, frère Paul, Maria et Adja. Il leur fallut toute une plaidoirie pour convaincre leurs congénères à les rejoindre dans ce combat pour le salut local. Chacun, dans le domaine qui le concerne, était invité à apporter sa pierre à l’édifice, sous l’impulsion de Doe.

L’alternative était simple pour ce dernier : mourir lâchement de la maladie sans se battre ou se battre en vue de survivre ou de mourir dignement. ‘’Voulez-vous que nous ne soyons que des rats palmistes du bord de la route, qui ne se satisfont que des restes de la nourriture des passants ? Pire, n’attendez-vous que de vous laisser enterrer avec votre propre ombre ? Avez-vous envie de relever la tête, de vivre dignement, de vivre… simplement… ? L’air plus grave, le verbe plus posé, il ajouta la voix cassée : Ou de mourir dignement…’’, assène Doe à ses amis, lors de l’assemblée de prise de conscience. Page 196.

Ainsi, Amidou, puisatier, allure indolente, mine défaite, torse nu, pantalon bouffant déchiqueté, a été désigné pour creuser des puits, en vue de rendre disponible l’eau ; Douglas et Tosh, vendeurs d’alcool, se chargent de superviser la désinfection de l’eau… Morgan le tailleur est chargé de la confection des masques et autres combinaisons, les instituteurs pour rouvrir les écoles et enseigner l’épidémie aux potaches… Transformant ainsi Darkunda en un vaste chantier de propreté et d’engagement citoyen. 

MOR AMAR

 

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