Une nouvelle génération de cinéastes africains prend la parole

À la croisée de la création et de l’industrie, le forum de production de Saint-Louis Docs met en lumière les dynamiques émergentes du cinéma documentaire africain, porté par une nouvelle génération de cinéastes aux regards singuliers et engagés.
À ST-Louis Docs, le cinéma documentaire ne se contente plus de raconter le réel : il s’écrit, se pense et se construit dans un écosystème en pleine structuration. À l’occasion de l’édition 2026, le Musée Këur Thiane a accueilli le forum de production, véritable carrefour où des projets de films franchissent une étape décisive, celle du passage de l’écriture à la production. Dans cet espace chargé d’histoire, dix projets documentaires venus d’Afrique de l’Ouest et centrale précisément du Sénégal, de la Mauritanie, du Mali, du Togo, de la Côte d’Ivoire, du Niger ou encore du Burundi, ont été présentés devant des producteurs et diffuseurs. L’objectif est de convaincre et donner vie à des récits ancrés dans des réalités sociales, politiques et intimes du continent.
Avant l’étape du pitch, les projets ont été façonnés au sein de la Résidence d’écriture de Saint-Louis Docs, pensée comme « un espace privilégié de liberté de création, d’exigence, de recherche et d’expérimentation ». Loin des logiques purement marchandes, cette résidence permet aux auteurs de développer des regards personnels, parfois dérangeants, mais toujours ancrés dans une volonté de raconter autrement les sociétés africaines.
Encadrés par des figures reconnues du documentaire africain, à l’image de Sellou Diallo et Rosine Mbakam, les cinéastes bénéficient d’un accompagnement artistique et critique. Dans un contexte où les structures de production restent fragiles, cette étape constitue un maillon essentiel pour consolider les projets et préparer les réalisateurs à défendre leurs œuvres devant des professionnels. Parmi les projets marquants, celui de Yvette Haberisoni se distingue par sa dimension introspective. Installée au Sénégal, la réalisatrice explore les liens entre une mère et sa fille, sur fond de mémoire familiale et de transmission. « Mon projet n’est plus le même qu’au début (…) il y a eu une évolution positive », confie-t-elle, soulignant l’impact de la résidence sur son écriture.
Autre regard, celui de Mahamat Ibrahim Hassanie, qui s’intéresse au quotidien de femmes transportant du sable à l’aide du “Takala”, un outil traditionnel. Ce projet, nourri d’observations de terrain, devient progressivement un récit intergénérationnel, notamment à travers l’intégration de la figure maternelle. Une manière de relier expériences individuelles et réalités collectives. De son côté, Stéphane Boy, avec son projet Sóbu, interroge les pratiques artistiques engagées de jeunes créateurs, notamment à travers le théâtre forum. Son film ambitionne de créer un dialogue entre générations et de questionner les dynamiques sociales contemporaines.
Par ailleurs, au-delà de la simple présentation de projets, le forum de production s’inscrit dans une réflexion plus large sur la structuration de l’industrie documentaire en Afrique. De l’écriture à la diffusion, chaque étape reste à consolider pour permettre l’émergence d’un cinéma durable. Aussi, pour Sellou Diallo, enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger, et encadreur de ces jeunes, cette dynamique s’inscrit dans une transformation profonde du paysage documentaire africain. « Nous accompagnons une génération née de l’ère numérique », souligne-t-il, insistant sur l’importance de former des auteurs porteurs d’un point de vue « politique, poétique et social ».
À l’issue du forum, aucun film n’est encore tourné. Pourtant, l’essentiel est déjà en place : des histoires fortes, des regards engagés et une volonté affirmée de raconter autrement le continent. Saint-Louis Docs confirme ainsi son rôle de laboratoire et de plateforme incontournable pour le documentaire africain.
Plus qu’un festival, il s’impose comme un espace de transmission, de création et d’expérimentation, où une nouvelle génération de cinéastes africains prend corps et donne voix à des récits en devenir.
FATOU BA (Envoyée spéciale à Saint-Louis)






