Publié le 6 Jul 2026 - 18:29
COUPE DU MONDE 2026 – PARTICIPATION DU SÉNÉGAL

Chronique d'un naufrage organisationnel et tactique

 

Après un début de tournoi affreux, le Sénégal a pu sauver les meubles en décrochant une place parmi les meilleurs troisièmes. Mais dès le tour suivant, on s'est rendu compte que ce succès contre les Irakiens était un peu cet arbre qui cache la forêt. Il a facilement offert cette qualification à la Belgique en se sabordant à 4 minutes de la fin du temps réglementaire. Si Pape Thiaw a accentué ce naufrage, il est loin d'être le seul au banc des accusés. Entre vide d'autorité fédérale, autogestion des cadres et faillite de Pape Thiaw face à la Belgique : autopsie d'un fiasco national.

 

Les racines profondes du mal : Un vide d’autorité et d'expérience

Pour comprendre l’ampleur de la déroute du Sénégal lors de ce Mondial 2026, il ne faut pas s’arrêter aux seules minutes fatidiques du match contre la Belgique. Le mal est structurel et prend sa source bien plus haut, dans les bouleversements qui ont déstabilisé l'encadrement technique et administratif de la sélection.

« Il y a des causes profondes, mais si on veut vraiment réfléchir au début de ce fiasco, je commencerais à remonter même un peu loin, c’est-à-dire au départ d’Aliou Cissé et, après, plus tard, au départ de Maître Augustin Senghor. Parce que ces deux départs-là ont fait que l’équipe a perdu un peu d’autorité, un peu d’expérience, un peu de savoir-faire organisationnel », analyse le journaliste sportif de Radio France International, Ndiassé Sambe.

Selon lui, ce double séisme a laissé la tanière vulnérable. L'absence de figures historiques a rompu un équilibre fragile, laissant place à un déficit criant de légitimité et de gestion de groupe : « L’autorité que représentait Aliou Cissé dans sa façon de gérer le groupe, on l’a perdue. Je ne veux pas dire que c'était parfait, ça c'est un autre débat. Mais on a perdu un peu de ça. Le savoir-faire organisationnel de l'ancienne équipe fédérale, qui était là depuis plus de 10 ans, est quand même différent du savoir-faire d'une équipe qui vient d'arriver, qui n’a que quelques semaines ou quelques mois de gestion. Donc, ces deux choses-là ont forcément impacté plus tard. »

Logistique et déconnexion : Le péché originel des trois semaines d'isolement

L'amateurisme dénoncé s'est matérialisé par des choix logistiques aberrants. Le fait d’anticiper de manière excessive le voyage vers les États-Unis a transformé le stage de préparation en une longue épreuve psychologique pour un groupe de près de 50 personnes coupées du monde.

Ainsi, pour le confrère, « L’équipe est partie trop tôt aux États-Unis pour se préparer, pour s'acclimater. C'était une erreur. Tu n'arrives pas plus de 3 semaines avant le début de la compétition parce qu'en fait, une gestion de groupe avec 26 joueurs, une délégation pléthorique de plus de 40 personnes, voire 50, qui sont obligées de vivre au jour le jour ensemble, se réveillent ensemble, se couchent ensemble, c'est très, très compliqué. »

Au-delà de la longueur de ce huis clos étouffant, la date choisie pour le départ témoigne d’une déconnexion culturelle majeure de la part de l'instance dirigeante : « Pire, partir le jour de la Tabaski, je ne sais pas comment les gens ont pu choisir cette date. La Tabaski, avec tout ce qu’elle représente comme symbole de fête, d’unité, de retrouvailles familiales. Partir le même jour avec des joueurs qui sont attachés à ça, idem pour leurs familles était une erreur. Ce choix a eu un impact. »

Cette planification défaillante a sapé la sérénité indispensable avant le jour J, phagocytant l'esprit des Lions au lieu de les focaliser sur le terrain.

Le piège de la flexibilité : Des cadres aux commandes

Succédant à un Aliou Cissé jugé trop rigide, Pape Thiaw a opté pour une approche radicalement opposée : donner du pouvoir aux joueurs. Si cette méthode avait initialement souri au technicien dans un passé récent, elle a, cette fois-ci, glissé vers une autogestion incontrôlée. Un quasi pilotage automatique de l'avion Sénégal.

« Aliou Cissé, on lui reprochait d'être trop rigide. Qu’il n'écoutait personne, et surtout pas ses cadres. Il prenait ses décisions tout seul. De ce côté-là, d'accord, Aliou Cissé n'a pas fait preuve de flexibilité. Et Pape Thiaw, quand il est arrivé, c'est la première chose qu'il a faite : donner plus de flexibilité à l'équipe, aux joueurs. Sauf qu'il en a trop donné. Le problème, c'est qu'il a donné trop de pouvoir à ces cadres-là. »

Selon son analyse, ce basculement s'est traduit par des situations confuses où l'autorité de l'entraîneur s'est effacée au profit des leaders du vestiaire, comme lors de choix majeurs survenus pendant les matchs ou les discussions internes sur la liste des 26. La mise à l'écart finale du joueur Malang Sarr en préparation, bien que justifiable pour protéger l'équilibre du vestiaire face à un fort potentiel à caractère, a mis en lumière les tiraillements constants entre les choix du staff et l'avis des cadres.

L'entêtement tactique : Le fiasco physique face à la France et la Norvège

Sur le rectangle vert, la sentence fut immédiate. Dès le match d'ouverture contre la France, Pape Thiaw a aligné des cadres hors de forme par pure déférence envers leur statut, au détriment de la réalité athlétique. « Tu te permets de mettre trois joueurs qui sont en méforme, c'est-à-dire Koulibaly qui n'a pas joué depuis plus de 2 mois, Gana Gueye qui revient de blessure, et Pape Gueye qui revient de blessure. Tu mets trois joueurs en méforme face à une grosse équipe de France, c'est suicidaire. Tu peux faire illusion un quart d'heure, une demi-heure, voire une mi-temps... mais ils ne peuvent pas tenir 90 minutes. Et c'est ce qui a provoqué la chute de l'équipe du Sénégal pour ce premier match. »

Loin de tirer les enseignements de ce revers, le sélectionneur a récidivé contre la Norvège en reconduisant inexplicablement le même onze de départ. « Tu vois les carences qu'il y a eu et tu persistes dans le deuxième match contre la Norvège et tu remets Kalidou Koulibaly, qui a avoué qu'il n'était pas en forme... C'était incompréhensible. Tu ne peux pas remettre le même 11 qui a perdu avec un écart aussi abyssal. Tu es obligé de faire des ajustements, parce qu'il y a eu des limites objectives. »

Cette obstination a créé un sentiment d'injustice et un véritable désaveu au sein du groupe, notamment auprès d’éléments clés comme Pape Gueye.

Le sabordage belge : 4 minutes d'enfer et un coaching hors sol

Le point d’orgue de cette faillite tactique s'est joué face à la Belgique. Alors que le Sénégal menait sereinement 2-0 à un quart d’heure du terme, le banc sénégalais a opéré des changements déconnectés de la physionomie de la rencontre.

« Quand tu mènes devant la Belgique 2-0 à un quart d'heure du match, c’est logique de faire des changements. Après, il faut que ces changements soient pertinents. Tu changes en sortant pratiquement tous tes cadres, donc tu te prives d'une certaine expérience. Et tu fais un changement sans tenir compte forcément de la physionomie du match. »

Face au pilonnage aérien des Diables Rouges articulé autour de Romelu Lukaku, la solution évidente consistait à densifier notamment l'axe central. Un ajustement que Pape Thiaw n'a pas su lire. « Les Belges étaient en train de bombarder la défense pour essayer de servir Lukaku en pointe. C’est à ce moment-là qu'il fallait peut-être mettre un troisième défenseur central, peut-être Abdoulaye Seck, voire Mamadou Sarr, quelqu'un qui est bon de la tête pour un peu suppléer Niakhaté et qu'il y ait au moins deux défenseurs centraux sur Lukaku pour l'empêcher de faire des déviations. Ça, c'était la première erreur. Et après, la deuxième erreur, c'est d'avoir mis trop de jeunes dans ce match-là, qui ne pouvaient peut-être pas gérer le contexte émotionnel d'une qualification directe. »

Malgré les erreurs individuelles défensives et une sortie manquée du gardien payées "cash", c'est bien la gestion globale des dernières minutes qui a acté le sabordage.

L’heure des comptes : Pape Thiaw, bouc émissaire d’un système défaillant ?

Au lendemain de cette débâcle, la vindicte populaire et politique exige des sanctions immédiates. Si le sort de Pape Thiaw semble scellé, le condamner seul reviendrait à ignorer la responsabilité de l'équipage fédéral.

« Quand on perd, le premier responsable, c'est toujours l'entraîneur. Donc, je vois mal Pape Thiaw échapper à ça, d'autant plus que l’objectif des fédéraux et même plus loin, du ministère, sera de trouver très vite un coupable pour un peu apaiser la tension. Et le coach est tout trouvé. S'il faut limoger quelqu'un, ça va être lui en premier. Mais il n’est pas le seul coupable. »

En d'autres termes, d'après toujours Ndiassé Sambe, si le sélectionneur assume la faillite technico-tactique, les instances dirigeantes portent la responsabilité du chaos extrasportif. « Tout ce qui est organisationnel, tout ce qui est logistique, ce n’est pas le coach. C'est les gens de la fédération, c'est le président, le secrétaire général, les vice-présidents. C'est tous ceux qui sont chargés de faire en sorte que l'équipe soit dans les meilleures conditions, qui ont échoué. Sauf qu'une fédération, tu ne peux pas la limoger à cause des règles de la FIFA. Pape Thiaw va être le bouc émissaire idéal, et il va sauter. »

Quel avenir pour la tanière ?

Le chantier de la reconstruction s'annonce immense et urgent, alors que les éliminatoires de la prochaine Coupe d'Afrique des Nations se profilent déjà dans deux à trois mois. Le Sénégal ne repartira pas de zéro grâce à un vivier de talents indéniable, mais il devra panser des plaies profondes au sein d'un vestiaire fracturé, où des joueurs comme Pape Gueye se sentent aujourd'hui trahis ou abandonnés.

Entre la gestion de la fin de cycle de plusieurs cadres historiques et la recherche d’un nouveau profil de sélectionneur, capable d'allier fermeté, autorité et souplesse, les décideurs du football sénégalais n'auront pas le droit à l'erreur. La transition sera tout sauf un long fleuve tranquille.

MAMADOU DIOP

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