Un fiasco programmé

Au Sénégal, les démons du passé ont ressurgi de manière abrupte et contre toute attente, au moment où le peuple pensait, au sortir de la CAN 2025 victorieuse, que la sélection nationale était désormais placée sur les rampes du succès sur la scène internationale. Au fil des révélations, il apparaît clair que le ver était déjà dans le fruit. Un échec programmé.
La déception née de la piteuse élimination contre la Belgique, lors de ce Mondial 2026, est à la hauteur des attentes que les supporters et tous les observateurs de la planète foot nourrissaient d’assister à un parcours victorieux du Sénégal. Les révélations sur la gestion de l’événement éclairent le fiasco.
La gestion des finances
La gestion des finances est le problème le plus sérieux révélé. Le journaliste Yoro Mangara, l’un des premiers à avoir sonné l’alerte, a mis le doigt sur des pratiques financières douteuses au sein de la fédération, suggérant que des fonds destinés à la préparation de l'équipe auraient été mal gérés.
Il y a quelques jours, Sport News Africa a révélé que la SOGIP, l’organe chargé de gérer le stade de Diamniadio, a refusé aux internationaux sénégalais l’accès au stade, en pleine préparation du Mondial, parce que la Fédération sénégalaise de football (FSF) lui doit une ardoise de 100 millions de francs CFA. Ainsi, Sadio Mané et ses coéquipiers ont dû s’entraîner en salle.
À cela s’ajoute la question pernicieuse des primes. Le journaliste sénégalais affirme qu’elles n’ont pas été payées aux Lions, malgré la victoire à la CAN et la qualification à la Coupe du monde. Pire, le Sénégal est devenu la risée du monde, avec un camp de base sur le sol américain qui n’était pas aux standards requis pour accueillir une équipe du standing du Sénégal. Les difficultés des joueurs pour se sustenter ont fait la Une des journaux du monde.
Pour couronner le tout, la Fédération a été incapable d’amener le chef cuisinier des Lions sur le sol américain. Il a fallu le tollé planétaire pour qu’une solution soit trouvée. Même cas de figure pour l’analyste vidéo du staff technique, qui a été laissé à Dakar. La FSF a solutionné le problème après les révélations dans la presse. Dans le même temps, le staff du coach a été réduit à la portion la plus congrue.
Le contrat de Pape Thiaw, symptomatique des défaillances
S’il est communément admis que Pape Thiaw est arrivé sur le sol américain sans contrat, avec des mois d’arriérés de salaire, les circonstances de sa signature laissent sans voix. Le journaliste d’investigation Romain Molina raconte que le jour du match contre la Norvège, le contrat n’était toujours pas signé, malgré les assurances reçues des fédéraux.
Ainsi, six heures avant le début du match, le sélectionneur, selon le journaliste français, était en train de préparer ses bagages lorsque les fédéraux, pris de panique, sont venus lui présenter un contrat dans lequel figurait une clause stipulant qu’il devait atteindre les quarts de finale s’il voulait rester à la tête des Lions. Il a refusé de le signer. Ce n’est qu’ensuite, renseigne-t-il, qu’on lui a présenté le bon contrat.
Ce dimanche, Amadou Kane, 4e vice-président de la Fédération sénégalaise de football (FSF), invité du "Grand Jury", a fait une révélation qui interroge : « Je ne sais pas si le contrat (de Pape Thiaw) a été effectivement signé ou non », a-t-il déclaré. Dans la foulée de cette sortie étonnante, il a regretté que les négociations aient traîné « jusqu’à la veille ou bien le jour même du départ de l’équipe ». Soulignant un véritable dysfonctionnement, il a ajouté : « C’est une faille, parce que ce sont des problèmes qu’on pouvait régler auparavant ».
Une tanière traumatisée
Ces pratiques d’un autre âge sont en train de déconstruire tout ce que l’ancienne équipe fédérale dirigée par Augustin Senghor a mis des années à construire. Avec le tandem Senghor-Aliou Cissé, la tanière était devenue un sanctuaire où tout était fait pour favoriser la performance des joueurs. Le Sénégal avait tourné la page des primes impayées, de la tanière ouverte aux quatre vents et des conditions exécrables de regroupement.
Mieux, lors de la dernière décennie, les excellents résultats des Lions et des autres catégories (Espoirs, U20, U17…) ont poussé énormément de binationaux à rejoindre l’équipe nationale et d’autres à frapper à la porte des Lions. Malheureusement, les couacs notés lors de ce Mondial et les nombreuses révélations qui ternissent l’image du football sénégalais sont de nature à dissuader les futures pépites d’opter pour l’équipe nationale. Les talentueux Assane Diao de Côme et Ibrahima Mbaye du PSG ont récemment rejoint la tanière, malgré leur potentiel et leurs réelles chances d’intégrer une sélection européenne.
À l’heure de l’évaluation, il faudra mesurer et traiter le traumatisme subi par ces joueurs (El Hadji Malick Diouf, Lamine Camara, Mory Diaw, Yehvann Diouf, Pape Guèye, Pape Matar Sarr, Habib Diarra, Bara Sapoko Ndiaye, Iliman Ndiaye, Nicolas Jackson) qui ont rejoint la tanière avec enthousiasme. Ils évoluent dans les plus grands championnats, voire dans les plus grands clubs au monde, dans des conditions optimales de performance et n’ont pas connu les errements du passé. La mise en retrait fracassante de Pape Guèye est déjà un signe clinique de ce mal-être que personne n’a le droit d’ignorer.
En effet, il est clair qu’un membre de la fédération, peu importe son rang, ne saurait être la personne la plus importante dans une délégation pour une compétition internationale. Le joueur est au centre du jeu. Tout l’écosystème doit travailler à le mettre dans les meilleures conditions pour performer. À l’évidence, au vu de la manière dont le séjour américain a été géré, Sadio Mané et ses coéquipiers ont été considérés comme des variables d’ajustement.
La réaction épidermique de la fédé
Aujourd’hui, le bad buzz généré par ce fiasco va certainement se répercuter sur les finances de la fédération, qui risque de perdre des partenaires et sponsors. D’ailleurs, dans un communiqué, elle souligne cette hypothèse. « La FSF conteste formellement et catégoriquement la matérialité de ces affirmations mensongères, dont le seul et unique but est de jeter le discrédit sur l’institution. Face à cette campagne médiatique coordonnée qui porte une atteinte majeure à sa réputation auprès du peuple sénégalais, des familles, de la FIFA, de la CAF, de ses partenaires économiques et des sponsors officiels, l’instance fédérale a décidé d’agir avec la plus grande fermeté par la voie légale », indique-t-elle.
La FSF annonce avoir déposé, jeudi dernier, une « plainte pénale formelle » auprès du Procureur de la République près le Tribunal de Grande Instance Hors Classe de Dakar. Abdoulaye Fall, le président de la Fédé, et son binôme Abdoulaye Seydou Sow sont particulièrement indisposés par la publication d’un article intitulé « Mondial des fédéraux aux USA : soirées de gala, bouteilles d’alcool millésimées, présence de “galante compagnie” au menu ». Ladite publication reprend les révélations faites, entre autres, par le journaliste d’investigation français Romain Molina, qui a pointé du doigt les attitudes de certains dirigeants de la FSF, accusés d’avoir profité de la compétition pour faire la fête et vivre la grande vie aux frais du contribuable, tandis que le staff technique était réduit au strict minimum.
Cette attitude défensive de la FSF n’augure rien de bon. Cette posture va naturellement conduire à chercher, comme toujours, des faux-fuyants pour régler un problème qui devient systémique. En effet, la fédération est engagée sur trop de fronts : les procès auprès du TAS, les problèmes avec le sélectionneur et certains joueurs, et la guéguerre en son sein. Au sein du Comex de la FSF, seize membres sont entrés en rébellion contre Abdoulaye Fall. Ils dénoncent une gestion opaque, notamment autour des primes de performance (voir ailleurs).
Il est clair que cette attitude belliqueuse de la FSF ne milite pas en faveur de la sérénité nécessaire à une évaluation sans concession de la participation du Sénégal au Mondial, afin d’en tirer toutes les conséquences. Ils sont partis pour se cacher derrière leur petit doigt.
Mettre un terme au cirque
Au sortir de ce Mondial traumatique, il est attendu de tous les acteurs de garder la tête froide, de faire une évaluation responsable afin de diagnostiquer les manquements, défaillances et autres couacs, et, ensuite, de prendre les mesures correctives. Il ne faut surtout pas tomber dans le piège du syndrome du bouc émissaire : trouver un coupable idéal et lui faire porter le chapeau de ce fiasco.
En effet, le Sénégal a participé à assez de tournois pour avoir des solutions standardisées à tous les cas de figure qui peuvent se présenter. Même si une nouvelle équipe a pris les rênes de la FSF, certains parmi eux étaient là lors des précédentes mandatures. De ce fait, plusieurs questions doivent être adressées. Quelles sont les vraies raisons de ce fiasco ? Qui a pris les décisions pour le site d’hébergement des Lions ? Quel était le montant du budget dégagé pour le Mondial ? Comment a été géré cet argent ?
Dans ce chantier, le ministère de tutelle est interpellé. L’autorité doit aux contribuables sénégalais de prendre en charge cette question afin de tirer au clair toutes les affaires soulevées. Un audit de la participation du Sénégal au Mondial serait le bienvenu.
GASTON COLY






