Publié le 16 May 2022 - 21:24
MACKY SALL À LA CONFÉRENCE ÉCONOMIQUE DE DAKAR

“Nos économies sont à la fois sous financées et mal financées”

 

Comment développer les idées qui feront de l’Afrique un continent plus respecté dans la finance internationale ? Une rencontre regroupant des experts de premier plan, présidée par le président de l’Union Africaine, a donné des solutions pour un meilleur accès aux crédits pour les pays africains.

 

Un ''new deal'' avec ses partenaires, sur une base plus égalitaire. Cette vision chère au président de l’Union africaine (UA) était au cœur, samedi 14 mai 2022, des discussions qui ont rythmé la conférence économique de Dakar. Macky Sall a réuni des sommités de l’économie et de la finance africaine et internationale, en compagnie des représentants de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), pour repositionner l’Afrique comme un partenaire leader dans ses relations avec l’Occident. Cette formulation qui reprend le thème de la rencontre de cette année est un objectif désormais en ligne de mire d’un continent noir que deux crises majeures successives (Covid-19 et Guerre en Ukraine) ont convaincu de l’impératif de travailler pour son indépendance économique.

Mais comment ? Lorsque la nourriture, les médicaments, les équipements qui font fonctionner l’Afrique proviennent tous de l’extérieur. Prenant l’exemple de son pays, le président Sénégalais se désole que le blé pour faire les baguettes de pain si indispensables aux ménages, le riz du plat national ‘’thiébou dieune’’, le carburant qui fait marcher l’économie sont tous produits à l’étranger. Seul, un pays ne peut rien contre un modèle conçu pour maintenir l’Afrique dans la dépendance. Mais uni, le continent peut imposer un nouveau partenariat.

C’est pourquoi, Macky Sall veut, ‘’avec le soutien de la commission de l’Union africaine, que nous engagions un échange avec nos partenaires de l’OCDE pour trouver une solution concertée à l’accès de nos pays au crédit.’’ Les intellectuels ayant pris part à cette rencontre de Dakar ont eu pour mission de définir le cadre qui portera cette vision. Ceci, à travers 4 grandes propositions dont l’idée d’un mécanisme africain de stabilité financière et d’en finir avec le morcellement d’un continent où l’on retrouve le bloc de l’Afrique de l’Ouest, de l’Afrique central, du Maghreb, etc.

Macky Sall réclame une agence africaine de notation de renommée mondiale

Depuis la pandémie de Covid-19, sur les droits de tirage spéciaux (DTS) établis à 650 milliards de dollars, l’Afrique n’a eu droit qu’à 33 milliards. Le Fonds monétaire international (FMI) estime qu’il faut un financement additionnel de 252 milliards de dollars, d’ici 2025 pour l’Afrique. Et cela, c’était avant le début de la guerre en Ukraine. En 2020, alors que toutes les économies subissaient les effets de la pandémie de covid-19, 56 % des pays africains notés ont vu leur notation dégradée, contre une moyenne mondiale de 31 %.

Autant de constats qui ont poussé le Président sénégalais à affirmer que ‘’nos économies sont à la fois sous financées et mal financées. D’une part, des règles et procédures rigides entravent l’accès des pays africains à des prêts consistants, de longue durée, à des conditions soutenables. D’autre part, nous continuons de payer des taux d’intérêt trop élevés, à cause d’un système inéquitable d’évaluation du risque d’investissement en Afrique.’’ D’où l’intérêt pour l’Afrique de disposer d’une agence de notation de renommée mondiale.

Car, ces dernières donnent des ‘’Opinions’’ sur la capacité d’un émetteur de remplir ses obligations vis-à-vis de ses créanciers, ou d’un titre à générer le paiement de capital et d’intérêts, conformément à l’échéancier prévu. Une noté élevée de ces organismes, pourtant privés, rassure les investisseurs sur la capacité de remboursement de dette d’un Etat, d’une entreprise d’un pays, d’un organisme public etc. En revanche, une mauvaise note donne lieu à des taux de prêt très élevés, sous prétexte d’un risque élevé de ne pas être remboursé. Ce que subissent la plupart des pays africains dans le marché international. Des études ont montré qu’au moins 20 % des critères de notation des pays africains relèvent de facteurs plutôt subjectifs, d’ordre culturel ou linguistique. La perception du risque d’investissement en Afrique reste toujours plus élevée que le risque réel.   

20 % des critères de notation des pays africains relèvent de facteurs plutôt subjectifs

L’ancien président de la banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, voit également d’un bon œil la création d’une agence de notation panafricaine, à la condition qu’elle soit très professionnelle, à l’image de ce qui a fait ailleurs. Actuellement, le continent en compte 4 et les deux ont été vendues. D’ailleurs, le représentant de l’une des deux restantes, l’agence Bloomfield en Côte d’Ivoire, présent à la conférence, a proposé au président de l’UA le renforcement des agences déjà existantes, vu qu’elles font déjà du très bon travail.  

Selon Macky Sall, les performances de l’Afrique sont restées sur une tendance positive, pendant plus d’une décennie, avec des taux de croissance régulièrement supérieurs à la croissance mondiale. Mais, ces efforts sont bridés par certaines normes de la gouvernance économique et financière mondiale. L’un de ces goulots d’étranglement est la transition énergétique. Comme le rappelle le chef de l’Etat sénégalais, il n’y a guère longtemps à Glasgow, lors de la Cop 26, un certain nombre de pays ont décidé que toutes les énergies fossiles doivent être bannies.

‘’Je crois même que ce débat est clos, car, tout le monde cherche du gaz’’, a-t-il fait allusion à la dépendance de l’Europe au gaz russe mise à rude épreuve par les sanctions contre la puissance nucléaire en guerre avec l’Ukraine. L’Afrique est le continent qui contribue le moins aux rejets de gaz à effet de serre et à celui à qui l’on veut empêcher d’utiliser ses énergies fossiles dans sa stratégie de croissance.   

Tidjane Thiam, ‘’avec un PIB de qui atteint 2 600 milliards de dollars, l’Afrique est en fait une puissante du G7.’’

Malgré tout, le continent noir est loin d’être sans ressources. En témoigne la remarque faite par l’un des plus grands experts financiers africain du moment. Effet, selon Tidjane Thiam, ‘’avec un PIB de qui atteint 2 600 milliards de dollars, l’Afrique est en fait une puissante du G7.’’ Malheureusement, le morcellement de ses économies fait qu’elle peine à peser de tout le poids qui devrait lui revenir dans les relations internationales.   

Un autre frein à la croissance africaine soulevé par l’expert franco-ivoirien est l’accumulation de dettes en devises étrangères. Car, il est indispensable, estime Tidjane Thiam, si l’Afrique veut se développer, d’avoir des marchés financiers en monnaies locales qui fonctionnent normalement : ‘’On ne peut pas baser le développement sur des emprunts de devises dont les coûts vont fluctuer de façon complètement indépendante de notre volonté’’.

Après avoir porté le plaidoyer pour l’annulation de la dette africaine, suite à la crise liée à la pandémie de coronavirus, le président de l’Union africaine porte à un nouveau le leadership pour un autre partenariat entre le continent noir et ses créanciers. D’ailleurs, Macky Sall est le premier président de la République invité à la conférence ministérielle de l’OCDE.  

Macky, la Russie, la Chine et les sanctions de la CEDEAO

Le président en exercice de l’Union Africaine a dénoncé l’ingérence de puissances occidentales dans les affaires africaines. Présidant la conférence économique de Dakar, le chef de l’Etat sénégalais a regretté que des foyers de tensions dans certaines régions africaines soient entretenus par des facteurs exogènes à l’Afrique.

‘’Avant, il était facile avec nos institutions, par des sanctions, des conciliabules, d’arriver à ramener les gens à la raison. Mais, lorsqu’ils s’adossent à des puissances étrangères ayant le droit de véto au Conseil de Sécurité de l’Onu, l’on comprend que certains acteurs africains n’ont cure de ce que peut dire l’Union Africaine et la CEDEAO’’ déplore Macky Sall.

Ces organisations continentales ont pris des sanctions contre le Mali, la Guinée, le Burkina Faso où des militaires ont pris le pouvoir, à la suite de coup de force. Toutefois, l’efficacité de ces mesures pose encore des questions. Les sanctions demandées au conseil de sécurité de l’organisation des nations unies (Onu) contre le Mali, ont été bloquées par des vétos de la Russie et de la Chine. Et pour le président sénégalais, ‘’tout cela s’oppose avec acuité au continent.’’  

Lamine Diouf

 

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