Publié le 24 Mar 2026 - 13:09
OPACITÉ DE LA DETTE  

650 millions d’euros levés en secret pour maintenir la solvabilité de l’État

 

Des financements contractés en toute discrétion pour éviter un défaut de paiement relancent le débat sur la transparence et la soutenabilité de la dette publique sénégalaise.

 

Le Sénégal se retrouve au cœur d’une nouvelle polémique financière. Selon des informations rapportées par le Financial Times et reprises par plusieurs médias africains, le pays aurait mobilisé environ 650 millions d’euros à travers des emprunts non divulgués en 2025, afin d’éviter un défaut de paiement sur sa dette extérieure. Ces financements auraient été obtenus auprès de l’Africa Finance Corporation (AFC) et de la First Abu Dhabi Bank (FAB), via des instruments financiers complexes appelés swaps de rendement total. Contrairement aux emprunts classiques, ces mécanismes permettent d’obtenir des liquidités en échange de garanties sur des obligations souveraines, sans nécessairement passer par une communication officielle sur les marchés.

D’après les éléments révélés, un premier accord signé avec l’AFC aurait permis au Sénégal de mobiliser jusqu’à 350 millions d’euros, dont une première tranche de 105 millions d’euros effectivement décaissée. Un second accord conclu avec la First Abu Dhabi Bank aurait permis d’obtenir 300 millions d’euros supplémentaires, sur une durée de trois ans. Ces opérations auraient été adossées à des obligations en francs CFA, cédées temporairement aux créanciers en garantie. Le recours à ces produits dérivés, rarement utilisés par les États africains, interroge sur la lisibilité de la gestion de la dette publique. D’autant que, selon le Fonds monétaire international (FMI), les conditions exactes de ces accords n’ont pas été rendues publiques.

Ces emprunts s’inscrivent dans un contexte de fortes tensions sur les finances publiques. Le Sénégal a récemment dû honorer des échéances importantes sur ses eurobonds, notamment en mars 2026, dans un environnement marqué par la suspension du programme du FMI. Cette suspension fait suite à la découverte d’environ 13 milliards de dollars de dette non déclarée, héritée de la précédente administration. Une révélation qui a profondément fragilisé la crédibilité financière du pays et compliqué son accès aux financements concessionnels. Dans ce contexte, le recours à des financements alternatifs apparaît comme une solution de court terme pour maintenir la solvabilité de l’État. Mais il comporte des risques importants.

Les swaps de rendement total sont généralement assortis de clauses contraignantes. En cas de dégradation de la note souveraine ou de tensions sur les marchés, ils peuvent entraîner des obligations de remboursement anticipé, accentuant la pression sur les finances publiques. Des analystes estiment que le Sénégal aurait contracté entre 750 millions et 1 milliard de dollars de ce type d’instruments en 2025, avec des garanties supérieures aux montants empruntés. Une configuration qui pourrait accélérer un scénario de restructuration si la situation se détériore. Par ailleurs, la dette publique du Sénégal atteignait déjà environ 132 % du PIB à fin 2024, selon le FMI, un niveau particulièrement élevé pour une économie émergente.

Au-delà de l’aspect financier, ces révélations posent la question de la gouvernance de la dette. Le Sénégal s’est engagé auprès du FMI et de la Banque mondiale à améliorer la transparence, notamment à travers la publication régulière de données consolidées sur l’endettement. Or, le recours à des emprunts non divulgués semble aller à rebours de ces engagements. Il pourrait fragiliser davantage la confiance des partenaires techniques et financiers, au moment où le pays cherche à renégocier un nouveau programme avec le FMI. Le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko ont réaffirmé leur volonté d’éviter une restructuration de la dette, jugée préjudiciable à la souveraineté nationale. Mais cette position se heurte à une réalité budgétaire de plus en plus contraignante.

Entre austérité, tensions sociales et besoins de financement croissants, l’État sénégalais évolue désormais sur une ligne de crête. Si ces emprunts ont permis de gagner du temps, ils pourraient aussi compliquer les marges de manœuvre à moyen terme. Dans un contexte de surveillance accrue des marchés et des institutions internationales, la question n’est plus seulement d’éviter le défaut, mais de restaurer durablement la confiance.

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