Publié le 24 Jul 2026 - 07:20
PORTRAIT - DISPARITION D’UNE FIGURE DU SAVOIR ET DE LA CULTURE

Maguèye Kassé, l’universitaire aux multiples passions

 

Germaniste, enseignant-chercheur, critique d’art et de cinéma, spécialiste de Sembène Ousmane et ancien commissaire général de Dak’Art, le professeur Maguèye Kassé est décédé hier à l’Hôpital Principal de Dakar. Avec sa disparition, le Sénégal perd un intellectuel dont le parcours a constamment relié l’université, les arts et le dialogue entre les cultures.

 

Il appartenait à cette catégorie d’universitaires dont la curiosité débordait largement les frontières de leur discipline. Maguèye Kassé était d’abord un germaniste reconnu, mais il était aussi un homme de lettres, un critique d’art et de cinéma, un passionné de jazz et un infatigable défenseur des cultures africaines. Professeur titulaire des universités de classe exceptionnelle, il enseignait au Département de langues et civilisations germaniques de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Pendant plusieurs décennies, il y a formé des générations d’étudiants, tout en contribuant à l’émergence et au développement de la germanistique interculturelle en Afrique. Professeur Maguèye Kassé est décédé hier à l’hôpital Principal de Dakar. La levée du corps est prévue aujourd’hui à 10 heures à la Mosquée El Hadji Rawane Ngom de Mermoz, suivie de l’inhumation aux cimetières de Yoff.

Ses recherches ne se limitaient pas à l’apprentissage ou à l’analyse de la langue allemande. Elles exploraient les rapports entre l’Allemagne et l’Afrique, la présence des Africains et des Afro-Américains dans la société allemande ainsi que le sort des populations africaines sous le national-socialisme. Le professeur Kassé s’était également intéressé au théâtre de Bertolt Brecht, à la période classique allemande, à l’œuvre de Léopold Sédar Senghor et à la réception de l’art africain en Allemagne. À travers ses travaux, il avait fait de la germanistique un espace de rencontre entre des histoires, des mémoires et des cultures souvent étudiées séparément. Cette démarche scientifique lui avait valu une reconnaissance dépassant les frontières du Sénégal. Il était notamment membre titulaire de l’Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal, dans la section Arts, Lettres et Cultures.

Un pont entre l’université et les arts

Si l’université constituait son port d’attache, Maguèye Kassé refusait d’y enfermer le savoir. Il intervenait régulièrement dans les débats consacrés à la littérature, aux arts visuels, à la musique et au cinéma. Sa présence dans les rencontres culturelles, festivals et colloques témoignait de sa volonté de faire dialoguer la recherche universitaire et la création artistique. Cette proximité avec le monde des arts avait trouvé l’une de ses expressions les plus fortes en 2008, lorsqu’il fut désigné commissaire général de la huitième édition de la Biennale de l’art africain contemporain de Dakar. À la tête de Dak’Art, il avait contribué à la promotion de la création contemporaine africaine et au renforcement du rayonnement international de cette importante manifestation culturelle.

Critique d’art et de cinéma, le professeur Kassé portait une attention particulière au rôle des œuvres dans la construction de la mémoire collective. Il considérait le cinéma africain comme un instrument permettant aux peuples du continent de raconter eux-mêmes leur histoire et de participer à la formation des nations issues des indépendances. Pour lui, les films des pionniers comme Sembène Ousmane, Souleymane Cissé et Gaston Kaboré ne relevaient pas uniquement de la création artistique. Ils participaient également à la restitution de la mémoire africaine et à la compréhension des transformations politiques et sociales du continent.

Gardien de l’héritage de Sembène

Professeur Maguèye Kassé entretenait un lien intellectuel particulier avec l’œuvre du réalisateur de ‘’Borom sarrette’’. Président de l’Association Sembène Ousmane, il était considéré comme l’un des spécialistes les plus avertis de la pensée, des écrits et des films de celui que l’on présente comme le père du cinéma africain. Dans ses analyses, il mettait notamment en évidence la dimension politique et sociale de l’œuvre sembénienne. Son engagement ne consistait pas seulement à commenter cette œuvre. Il œuvrait également à sa préservation, à sa transmission et à sa diffusion auprès des jeunes générations. Par ses conférences, ses interventions publiques et ses travaux, il rappelait constamment la place majeure de Sembène dans l’histoire intellectuelle et artistique du continent.

De l’Allemagne au Sénégal, de Bertolt Brecht à Léopold Sédar Senghor, de la recherche universitaire à la critique cinématographique, le parcours de Maguèye Kassé portait une même conviction : les cultures ne s’appauvrissent pas en se rencontrant. Elles se comprennent et se renforcent mutuellement. L’enseignant-chercheur s’était ainsi imposé comme un médiateur entre plusieurs univers. Il savait rendre accessibles les sujets les plus spécialisés et inscrire les productions artistiques dans leur contexte historique, politique et social. Sa parole, recherchée dans les rencontres scientifiques comme dans les manifestations culturelles, était celle d’un universitaire attaché à la circulation du savoir. À l’annonce de son décès, le recteur de l’Ucad, le professeur Alioune Badara Kandji, a salué une « figure majeure du monde universitaire et culturel sénégalais ». Il a estimé que son parcours, son œuvre scientifique et son engagement au service du savoir, de la culture et du dialogue entre les peuples continueront d’inspirer les générations futures.

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