Publié le 24 Apr 2013 - 09:37

Quelles leçons tirer de la déclaration de patrimoine du gouvernement français ?

 

 

Le 15 avril 2013 marque sans doute une date symbolique dans l’histoire trépidante de la démocratie française. Sous la férule de François Hollande, les membres du gouvernement ont tous et toutes rendu publique leur déclaration de patrimoine. Cette attitude de transparence est à saluer comme il se doit. Il est vrai cependant qu’elle n’a pas été adoptée de gaîté de cœur. Autrement, on comprendrait mal la polémique qu’elle continue de susciter en France au sein de la majorité et chez l’opposition.

 

Dans les faits, les hommes et femmes politiques, malgré leurs discours ressassés sur la « bonne gouvernance », n’aiment pas la transparence. Les messes basses, les intrigues, les complots, voilà ce qui donne d’ordinaire du piment à leur carrière. C’est pourquoi une République qui ne veut point dévier de ses principes fondamentaux doit se réjouir de recenser de temps à autre des scandales de type « Cahuzac ». Ce sont là des moments précieux qui rappellent aux peuples qu’ils ont manqué de vigilance et qu’il leur importe de se ressaisir rapidement. Car, lorsque le démos pèche dans son rôle de contrôle des Grands, c’est le destin de la chose commune qu’il laisse à la merci d’intérêts particularistes.

 

Cette déclaration de patrimoine de la part du gouvernement français est un événement de la plus haute importance pour les pays africains, ne serait-ce que par les enseignements utiles qu’ils peuvent en tirer dans leur « apprentissage » de la démocratie. Pour commencer, elle apporte la preuve une fois de plus que tous les hommes et les femmes ne sont pas égaux devant l’exercice des charges publiques. La valeur du patrimoine déclaré par les membres de l’exécutif français oscille entre un maximum de six millions d’euros et un minimum de l’ordre de cent mille euros, soit un patrimoine moyen de l’ordre d’un million d’euros. D’après l’Observatoire des Inégalités, un patrimoine pareil vous place parmi les 4% les plus riches des Français. En termes relatifs, la valeur du patrimoine médian en France (de l’ordre de 87 000 euros) est 8,7 fois moins élevée que la valeur du patrimoine médian de l’équipe gouvernementale. Force est donc de constater qu’au pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, la fonction de membre du gouvernement semble fermée aux « 96% », même sous une majorité politique de gauche.

 

La France n’est certainement pas le pays le plus inégalitaire de ce point de vue. Son exemple permet toutefois d’illustrer le fait que même dans les pays qui se nomment « démocraties » le pouvoir politique est exercé par les propriétaires et les personnes les plus riches de la société. La domination bourgeoise n’est pas un mythe inventé par des excentriques. C’est une réalité du monde contemporain que tend à faire occulter une rhétorique démocratique tendancieuse.

 

La démocratie, telle que l’entendaient les Anciens, est le régime politique où les plus démunis peuvent espérer occuper la plupart des charges publiques : que vous soyez d’une basse extraction sociale n’est pas un handicap lorsqu’il s’agit d’exercer des charges publiques. C’est la différence majeure avec l’oligarchie, régime politique dans lequel les titres de propriété et la richesse jouent un rôle déterminant dans l’allocation des charges publiques. « Ce qui distingue essentiellement la démocratie et l’oligarchie, écrit Aristote, c’est la pauvreté et la richesse ; et partout où le pouvoir est aux riches…c’est une oligarchie » (Politique, Livre III, 8.7). Du point de vue du langage d’Aristote, et de celui des philosophes de l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle, la nature oligarchique du gouvernement français ne souffre nulle contestation. Pourquoi alors ce pays s’appelle-t-il « démocratie », demandera-t-on ? La réponse n’est pas compliquée à trouver : pour gouverner les peuples, il faut pouvoir leur servir les mots qui les agréent et les calment. C’est ce dont John Quincy Adams, le sixième président américain, s’était rendu compte, lorsqu’il s’insurgeait au milieu du XIXe siècle contre les démagogues qui décrivaient les États-Unis comme une « démocratie », un mot qui ne se trouve pas dans la Constitution de ce pays et dans ses documents historiques les plus importants.

 

Au-delà de nous aider à mieux éclairer la nature des régimes politiques qui se drapent du label démocratique, la déclaration de patrimoine de l’actuel gouvernement français permet d’apprécier le caractère absolument scandaleux de la « gouvernance » en Afrique. François Hollande et ses 38 ministres pèsent environ 40 millions d’euros (26 milliards de FCFA). L’ironie est que la plupart d’entre eux seraient perçus comme relativement démunis eu égard aux « standards africains ». En effet, le patrimoine de nos « élus » et autres « représentants du peuple » les plus en vue, eux qui souvent n’ont jamais été des capitaines d’industrie, des inventeurs de génie ou des héritiers fortunés, ferait pâlir d’envie voire de consternation le ministre européen moyen. La plupart sont des millionnaires en euros. Et, à l’image des firmes multinationales, ils ont des résidences secondaires dans maints endroits du globe. Ce qui les classe parmi les 1% les plus riches du monde. D’où le paradoxe suivant : autant nos pays sont surreprésentés parmi les pays les plus pauvres du monde, autant nos dirigeants font partie de la toute petite minorité de personnes les plus fortunées au monde.

 

Si l’on tient compte des différences dans les prix intérieurs, les Français ont en moyenne un niveau de vie vingt fois supérieur à celui des Sénégalais. Au vu du train de vie de nos dirigeants et des privilèges attachés à leurs fonctions, il est clair que le patrimoine du ministre français moyen n’est pas vingt fois plus élevé que le leur. Le contraire est sans doute valable pour certains d’entre eux. Il suffit juste d’observer que des « représentants du peuple » qui disposent de « parcs automobiles » sont particulièrement légion sous nos cieux. Vu sous cet aspect, on peut comprendre pourquoi des régimes oligarchiques peuvent s’appeler « démocraties » en toute impunité et donner des leçons de « gouvernance » aux autres. C’est que dans nos pays l’argent et les moyens d’intrigue ont été hyper-institutionnalisés dans le théâtre politique à un point tel que l’appareil étatique n’est en règle générale qu’un mécanisme de redistribution de rentes entre les différentes factions en présence se réclamant du «peuple».

 

Plus fondamentalement, les « bonnes pratiques » initiées par Hollande devraient pouvoir être une source d’inspiration pour ceux qui veulent des changements profonds de la «gouvernance» en Afrique. L’argument revient souvent que la plupart des pays africains peinent à s’affranchir des institutions politiques dysfonctionnelles héritées de l’époque coloniale. Si l’on ne saurait trop en disconvenir, le fait est que nos « représentants » manquent singulièrement de volonté lorsqu’il s’agit d’imiter le type d’institutions qui partout ont les suffrages des peuples. La déclaration annuelle du patrimoine de tous les titulaires de charges publiques devrait être institutionnalisée dans nos États. Ce serait un grand pas dans le contexte de la lutte pour la transparence publique et contre la corruption. Mieux, de façon encore plus radicale, l’on pourrait songer à instaurer des structures de contrôle gérées par des citoyens ordinaires (et non-partisans) qui auraient le pouvoir légal de faire des investigations sur le patrimoine de nos leaders, de leur demander de fournir les informations souhaitées et de saisir la justice en cas de besoin.

 

Actuellement, le peuple sénégalais est en train de marquer des points en faisant que la sphère judiciaire puisse réprimer les abus commis par les gens d’en haut. Bien qu’encourageant, cela n’est pas suffisant. Réprimer ne permet pas nécessairement de solutionner le problème car c’est une démarche qui intervient a posteriori, quand les forfaits ont d’ores et déjà été perpétrés. Au-delà, sanctionner des actes individuels de corruption ne suffit pas toujours à compenser les préjudices subis par la société dans son entièreté. Des décennies de mauvaise allocation des ressources économiques ne peuvent être réparées par le verdict des tribunaux. Mobutu aurait détourné semble-t-il une somme représentant 4,5 fois le niveau de richesse nationale qu’il a trouvée à son arrivée au pouvoir au Zaïre. A la fin de son règne, le Produit Intérieur Brut par habitant avait reculé de près de deux tiers par rapport à son niveau du début des années 60.

 

Plus qu’une justice fortifiée, il faut se doter d’un système de veille qui du fait de ses exigences extrêmes en termes de transparence publique pourra jouer un rôle de filtre (pour ce qui est de la sélection de nos élites politiques et administratives) et d’avant-garde dans le combat contre la corruption. Pour arriver à mettre en place des gouvernements basés sur la vertu et la performance démocratique, il est crucial d’inventer des procédés institutionnels qui rendent la vie dure et insupportable à ceux qui veulent faire carrière dans « la politique » sans accepter de payer le prix que cela exige : une transparence publique complète et une dévotion sans faille à la chose commune.

 

Chaque jour, nous nous lamentons de nos dirigeants alors que nous ne faisons rien pour nous débarrasser des institutions qui permettent aux principes corrupteurs de prospérer. Pour une fois, il serait de bon ton de méditer l’exemple français. Oligarchie pour oligarchie, mieux vaut une oligarchie contrôlée par un peuple vigilant et exigeant qu’une oligarchie en roue libre. Pour ce qui est de la démocratie, la vraie s’entend, ça émergera, espérons-le, au fur et à mesure. A ce stade, occupons-nous d’abord d’assainir les mœurs des Grands. C’est un des chantiers prioritaires de la refondation de nos systèmes politiques.

 

Dakar, le 16 avril 2013.

NDONGO SAMBA SYLLA

 

Sources utilisées :

http://www.linternaute.com/actualite/politique/patrimoine-des-ministres/

http://www.inegalites.fr/spip.php?article1642&id_mot=77

http://databank.worldbank.org/data/home.aspx

 

 

 

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