Publié le 31 May 2016 - 21:01
TRANSVERSALE

 Pile à leurres

 

Et si tout n’était que mirage ? Et si tout n’était que trompe-l’œil ? Ce succès 2-0 contre un Rwanda peuplé de quidams aux semelles de plomb, cette impression fumeuse de maîtrise collective, ce sentiment oxygénant d’une démarche porteuse, cette sensation dopante d’une génération merveilleuse dont l’amalgame ingénieux pourrait, le Grand Soir de la Can 2017, accoucher d’un feu d’artifice qui éblouirait l’Afrique du football et ferait chavirer le cœur d’un Sénégal abonné jusque-là à célébrer ses «vaincus magnifiques»…Et Cissé qu’une pile à leurres ?

 

Quelle saveur laissera ce Rwanda-Sénégal dans le palais des suiveurs de l’équipe nationale de football ? Celui d’un fast-foot, sans doute. D’un déjeuner dévitaminé qui ramène au goût du jour le peu de saveur de ces matches dits amicaux qui ont perdu leur intérêt populaire d’antan depuis la surmultiplication des compétitions footballistiques. Le jeu n’est pas de (sur)jouer les pisse-vinaigre à table, mais l’attablée de samedi, au Amahoro Stadium de Kigali, compte presque pour du beurre pour des Lions promis à des gueuletons plus gratinés. Le temps présent a trop d’appétence pour l’odeur de la sueur, le goût du sang et la montée d’adrénaline pour savourer ces piquettes privées d’attrait moderne.

A moins d’être un partisan hors-sol des calculs alambiqués du classement Fifa, du jeu sans enjeu, de la guerre en dentelles et des pistolets à bouchons, il ne restera de l’après-midi rwandaise que l’arrière-goût du succulent pied gauche de Younousse Sankharé. Son quotidien guingampais a souvent exhalé le fumet de sa sapidité dans le train-train de la Ligue 1 française, mais l’on attendait de (sa) voir s’il saurait canaliser son grain de folie dans les exigences du circuit international. Le talent peut souvent régaler en club et se révéler d’une cruelle indigence en sélection : la liste est longue de très bons voire de grands joueurs qui n’ont jamais su laisser une trace en Equipe nationale. Parce que la pression qui tombe sur les épaules et le poids du maillot sont d’une lourdeur inouïe quand il s’agit de défendre l’étendard d’un pays.

A Kigali, Sankharé a sué pour mettre du lien et du liant dans un Sénégal qui s’est longtemps démené comme une horde de Lions qui chassent ses proies dans une sorte de «désordre organisé». Son activité, son sens du placement, sa science de la passe juste et la précision de son pied gauche ont mis de l’huile dans un moteur sénégalais qui a longtemps avancé sous d’insupportables hoquets. Mais la versatilité du sport préféré des Hommes oblige à ne pas tirer de vérité définitive sur son influence positive dans la dynamique de jeu de l’équipe d’Aliou Cissé. Surtout qu’il n’y avait que le Rwanda en face…

Il y a ainsi comme un effet miroir entre le flou interrogateur sur l’apport réel de Sankharé  et la valeur…réelle de la sélection actuelle. Un constat symptomatique d’une équipe dont la marche victorieuse n’occulte pas un évident déficit d’apprentissage collectif du plus haut niveau, dans cette dimension particulière des matches de sélection. A chacune de ses sorties, cette sélection avoue publiquement être en quête de repères collectifs, d’un langage commun, d’un regard partagé sur le niveau supérieur du football qui ne s’acquièrent pas en jouant des adversaires de «troisième zone». Une compétitivité internationale et une compétence d’équipe ne se glanent pas en terrassant le Burundi, le Niger ou le Rwanda… Ces victoires d’une facilité confondante, presqu’au petit trot, sont de la poudre au jeu de Lions dont on ignore encore si leurs yeux sont aussi gros que leur ventre. Et c’est là où gît l’inquiétude qui, comme un vieux sparadrap, s’attache aux godasses des Lions. 

Dans la double nécessité de résultat et de séduction, cette génération de Lions est dans l’urgence d’un match-référence pour espérer enfin mettre le peuple de son côté et avancer, mieux accompagnée, sur la route de la Can 2017 et du Mondial 2018. Parce que l’escorte populaire est jusque-là comme qui dirait un «peu molle du genou»…

Parce que l’on est retourné aujourd’hui à revisiter l’inconfort du débat autour de l’image de la réalité et la réalité de l’image. Les leçons du passé et les malaises hérités des précédentes campagnes ont fini d’installer un décalage latent, une sorte d’océan de sentiments ambivalents entre la Tanière et son football bricolé et le public sénégalais et ses standards de jeu rêvés. La critique locale sourit aux succès des Lions mais ne goûte point ce truc moderne et pervers à la Aliou Cissé, cette libération des fibres musculaires et guerrières qui aiguise les couteaux plus que les appétits des fins gourmets. Cette cuisine dite nouvelle, celle que l’on sert pourtant dans des assiettes aussi démesurées que les multicolores chaussures de clown que portent actuellement les joueurs, laisse constamment sur la faim un peuple amant de la victoire et…amoureux du jeu. Du beau jeu.  

Car, devant le tableau noir de ses nuits blanches, le Sénégal a toujours rêvé du football comme d’un florilège de scènes d’intense harmonie où s’affinent les arpèges, où s’expriment les imaginations les plus fertiles. Il s’est toujours réveillé le regard paumé et les mains vides, mais continue encore et encore à marier ses songes de triomphe à l’obsession du plaisir, dans un improbable ménage d’inconséquences et d’inconstances. Il est ainsi fait, de cette nature indéchiffrable à qui il faut autre chose que ces victoires à la tripe et à la mailloche pour ouvrir l’appétit dans des perspectives infinies.

ABDALLAH DIAL NDIAYE

abdallahdialndiaye@yahoo.fr

 

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