À Dakar, l’art ralentit la ville

Au Centre Culturel Régional Blaise Senghor, l'artiste espagnol Juan Carlos Robles transforme la circulation, l'attente et le repos en une réflexion décoloniale sur le mouvement, la mémoire et le droit de souffler.
Du tumulte des artères de Dakar au silence apaisant de la corniche, il n'y a parfois que quelques mètres. Entre les klaxons, les taxis qui se croisent, les voyageurs qui partent, ceux qui attendent un emploi, les migrants qui rêvent d'un ailleurs et les vagues de l'Atlantique qui semblent suspendre le temps, l'artiste espagnol Juan Carlos Robles a trouvé la matière première de son nouveau projet artistique.
Depuis le 10 juillet et jusqu'au 24 juillet 2026, le Centre Culturel Régional de Dakar Blaise Senghor accueille « Quiétude accélérée, Work in Progress, Laboratoire de la circulation », une exposition qui dépasse largement le cadre d'une simple présentation d'œuvres. Ici, le visiteur est invité à entrer dans une véritable recherche artistique où Dakar devient à la fois laboratoire, sujet d'étude et partenaire de création.
Inaugurée le 10 juillet passé, l'exposition rassemble des photographies, des installations audiovisuelles, des recherches sonores ainsi que des réflexions théoriques publiées dans un catalogue édité par UMA Editorial. L'ensemble constitue une œuvre encore inachevée, volontairement ouverte aux regards et aux critiques des Dakarois.
Car c'est précisément le principe du « Work in Progress », une création qui continue de se construire au contact de celles et ceux qui vivent la ville au quotidien. Au premier regard, les images semblent raconter la circulation urbaine. Des taxis, des routes, des passants, des espaces d'attente, des paysages maritimes. Mais très vite, le visiteur comprend que Juan Carlos Robles ne parle pas uniquement des voitures ou des déplacements. Il parle surtout du mouvement des vies. Chaque photographie interroge la manière dont les êtres humains circulent dans une société mondialisée où certains traversent les frontières avec facilité tandis que d'autres restent bloqués dans l'attente.
Pour l'artiste, la vitesse n'est pas seulement une question de transport. Elle est devenue une manière d'organiser nos existences. Les villes accélèrent. Les informations accélèrent. Les décisions accélèrent. Les échanges accélèrent. Mais les êtres humains, eux, ont toujours besoin de temps. L'un des concepts centraux de l'exposition est sans doute le plus surprenant. Juan Carlos Robles revendique le droit au repos. Pas un repos compris comme de la paresse, mais un repos conçu comme un acte politique.
La Corniche comme un espace de respiration
Face à un système économique mondial qui exige toujours plus de rapidité, de productivité et de mobilité, s'arrêter devient une manière de résister. À Dakar, cette réflexion prend une dimension particulière. La Corniche apparaît dans plusieurs œuvres comme un espace de respiration. Alors que la circulation ne cesse jamais, que les embouteillages rythment la vie quotidienne, la mer offre un autre tempo. Le bruit des vagues dialogue avec celui des moteurs. Le calme rencontre la vitesse.
Deux mondes coexistent sans jamais totalement se mélanger. Parmi les œuvres les plus marquantes figure une réflexion autour de l'aéroport. Pour Juan Carlos Robles, cet espace représente parfaitement les contradictions contemporaines. Comme il l'explique : « Juste là où est l'aéroport, vous avez le mouvement, l'avion et le repos. Certains sont autorisés à voyager et d'autres vivent à la frontière. C'est la politique ».
En quelques mots, l'artiste résume une réalité mondiale. Les frontières ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Le droit de circuler dépend souvent du passeport, des ressources économiques ou de la nationalité. Ainsi, derrière le simple décollage d'un avion se cachent des rapports de pouvoir. Réaliser cette exposition n'a pourtant pas été simple. Juan Carlos Robles reconnaît avoir rencontré plusieurs difficultés. La principale concerne la photographie de rue. Selon lui, beaucoup de personnes refusent naturellement d'être photographiées. Cette réticence l'a obligé à modifier sa manière de travailler. Observer davantage. Dialoguer davantage. Prendre le temps.
Cette approche respectueuse a finalement enrichi son projet. Elle lui a permis de construire une œuvre fondée sur la rencontre plutôt que sur la simple captation d'images. Dans « Quiétude accélérée », les taxis occupent une place centrale. Ils ne sont pas seulement des véhicules. Ils deviennent des témoins de la ville. Chaque chauffeur connaît Dakar différemment. Chaque trajet raconte une histoire. Chaque client apporte un nouveau récit. Pour Juan Carlos Robles, le chauffeur de taxi est le véritable protagoniste du mouvement urbain. Il explique qu'« il a produit seulement dix, mais il a quarante chauffeurs de taxi. Dans le futur, il produira cinquante ».
Cette phrase révèle que l'exposition présentée à Dakar n'est qu'une première étape. Le projet continuera à évoluer. Un miroir tourné vers le passé. Parmi les installations figure un miroir rappelant celui que l'on retrouve dans les taxis. Ce miroir possède une forte portée symbolique. Lorsque le chauffeur regarde derrière lui, il ne surveille pas seulement ses passagers. Il regarde aussi ce qui le précède. Pour Juan Carlos Robles, regarder derrière soi signifie regarder l'histoire. Il affirme : « Quand le chauffeur de taxi regarde à l'arrière, il regarde ce qu'il a derrière. Il regarde l'histoire, les routes traditionnelles de la culture ».
Développement et mémoire
Cette idée rejoint toute la dimension décoloniale du projet. Le développement ne peut exister sans mémoire. L'accélération ne doit jamais effacer les traditions. Quand la mer devient un refuge, la corniche de Dakar apparaît comme un personnage à part entière. Pour l'artiste, cet espace offre une respiration indispensable. Il décrit cet endroit avec beaucoup de sensibilité : « Dans le son, il y a la mer, la vague et le trafic. C'est le moment pour penser, pour réfléchir, pour être calme ». Cette coexistence du bruit urbain et du bruit des vagues constitue l'un des fils conducteurs de l'exposition. Le visiteur comprend que le calme n'est jamais totalement séparé du mouvement. Les deux se nourrissent mutuellement. Juan Carlos Robles insiste sur un point essentiel. L'exposition n'est pas terminée. Elle ne le sera que plus tard, lorsqu'elle sera présentée en Espagne.
Avant cela, il souhaite recueillir les réactions des visiteurs sénégalais. Il affirme : « Je veux la montrer d'abord ici, avec la communauté, avec les personnes qui m'ont aidé, avec les visiteurs, pour terminer le travail. Parce que c'est important d'avoir l'opinion des locaux ». Avec « Quiétude accélérée, Work in Progress, Laboratoire de la circulation », Juan Carlos Robles signe une proposition artistique exigeante, profondément ancrée dans les réalités dakaroises tout en ouvrant une réflexion universelle sur la mobilité, les frontières, la mémoire et le droit au repos.
En faisant dialoguer photographie, vidéo, recherche universitaire et participation citoyenne, l'artiste transforme Dakar en un immense laboratoire où l'art devient un outil de lecture du monde. Plus qu'une exposition, cette création est une invitation à ralentir pour mieux comprendre la ville, son histoire et les femmes et les hommes qui la font vivre chaque jour.
Fatou Ba






