Publié le 15 Oct 2018 - 23:51
3 QUESTIONS A… DR ISMAELA SENE (DOCTEUR EN SOCIOLOGIE)

‘’Des femmes utilisent la drogue sous forme de refuge, face à un milieu social dysfonctionnel’’

 

Docteur, comment vous expliquez la féminisation de la drogue ?

C’est vrai qu’au Sénégal, rares sont les études scientifiques qui ont été faites sur l’usage de la drogue, encore moins sur la féminisation de ce phénomène. Mais si on interroge les réflexions qui ont été menées dans d’autres contextes, on se rend compte que l’usage de la drogue chez les femmes et les adolescentes commencent à prendre des proportions inquiétantes. A l’échelle mondiale, le récent rapport de l’Onudc a fait état d’une hausse du nombre de femmes arrêtées pour consommation de drogue. Au Sénégal, même si on ne peut s’appuyer sur des statistiques fiables, pour le moment, la fréquence des arrestations de femmes usagères de drogue et la récurrence des témoignages relatés à travers la presse, nous laisse poser l’hypothèse que notre pays n’échappe pas à cette tendance évolutive.

Par ailleurs, la littérature a montré que bon nombre de femmes qui consomment de la drogue ont eu leur premier contact avec cette substance pendant leur adolescence. L’adolescence est une période assez délicate du développement de la personne. C’est la période des premières expériences de la vie, où les jeunes filles et garçons essayent d’assouvir leur curiosité. Ceci les rend vulnérables aux tentations et à la recherche de nouvelles sensations.

Qu'est-ce qui peut pousser une dame à prendre de la drogue ?

Les facteurs explicatifs de l’usage de la drogue par les femmes sont multiples et varient en fonction des contextes et des situations. Toutefois, on peut noter que, dans plusieurs cas, des femmes utilisent la drogue sous forme de refuge, face à un milieu social dysfonctionnel. C’est souvent le cas des femmes qui sont confrontées à des séries de violences physiques, sexuelles ou psychologiques. Les femmes qui vivent dans un espace contraignant, avec un parent ou un conjoint agressif, extrêmement autoritaire et peu attentif à leur mal-être, sont parfois très vulnérables à l’usage de substances psychoactives. Dans de pareilles situations, la drogue constitue une manière d’exprimer un mal-être ou un moyen de se détourner d’un problème bien plus profond.

Le constat est établi que les femmes ayant subi des violences et des abus sexuels présentent un niveau de prévalence plus élevé. En d’autres termes, elles manifestent un taux de risque largement supérieur à celui des femmes qui n'ont pas été confrontées à de tels traumatismes. A cette explication, il faut ajouter les mauvaises fréquentations. En effet, le fait de fréquenter des amis qui consomment de la drogue expose l’adolescente à l’usage de cette substance, car son groupe de pairs exerce sur elle une influence active qui pourrait la pousser à en consommer pour renforcer son appartenance à cette micro-communauté. La consommation commence par une expérimentation et, au fil du temps, se développe un usage régulier qui peut, dans le long terme, aboutir au phénomène dramatique de l’addiction.

D’autres facteurs sont plutôt d’ordre personnel et sont généralement liés aux perceptions erronées sur les risques et les conséquences de la drogue. C’est particulièrement le cas des femmes (et hommes également) qui consomment du cannabis, parce qu’elles pensent que c’est une substance susceptible de stimuler leur cerveau ou d’évacuer le stress et la pression sociale.

Quelles peuvent être les conséquences de la féminisation de la drogue dans la famille et la société ?

La première conséquence et d’ordre personnel. La drogue provoque des dommages sanitaires énormes pouvant engendrer des cas de troubles mentaux et de décès. Selon l’Observatoire français des drogues et de la toxicomanie, les femmes et adolescentes usagères de substances psychoactives présentent un risque de décès 18,5 fois plus élevé que celui des autres femmes. On pourrait donc parler de surmortalité de la population féminine usagère de drogue. De plus, il est admis que les conséquences psychologiques et médicales de ces substances s’avèrent plus dramatiques pour les femmes enceintes, car elles ont souvent des incidences négatives sur la personnalité et l’état sanitaire de l’enfant.

Dans un pays comme le Sénégal, la stigmatisation et la condamnation sociale liée à l’usage de la drogue sont beaucoup plus sévères pour les femmes que pour les hommes. Cette stigmatisation peut provoquer un effet d’exclusion pouvant pousser les femmes à s’inscrire dans un déni et masquer leurs pratiques. Ceci peut les empêcher d’avoir le courage de solliciter une aide qui peut s’avérer utile.

Ces femmes courent également le risque d’une condamnation pénale qui, avec toutes ses implications sociales et psychologiques, nous laisse sceptique quant à sa capacité à servir de solution dissuasive efficace.

Par ailleurs, il faut dire que les études de prévalence posent souvent l’hypothèse d’un lien entre la consommation de drogue et la perpétration d’actes de violence. De ce point de vue, on peut considérer que les femmes qui se droguent sont plus susceptibles d’exercer des actes de violence ou de subir ces actes sans défense, ni protection.

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