Publié le 14 Sep 2026 - 15:41
POUR UNE DÉMOCRATIE DE RÉSULTATS

Le Sénégal face à ses urgences économiques

 

Une nation se juge, dans les périodes décisives, à sa capacité de regarder la réalité en face, sans fard, sans faux-semblants et sans refuge dans les slogans. Le Sénégal est aujourd’hui appelé à cet exercice de vérité. La parole publique ne peut plus masquer ce que vivent quotidiennement les familles, les travailleurs, les jeunes diplômés, les commerçants, les artisans, les agriculteurs et les entreprises : une inquiétude grandissante devant la cherté de la vie, l’incertitude économique et l’éloignement progressif des promesses de progrès.

La démocratie ne se résume pas à l’organisation régulière d’élections, à l’alternance des majorités ou à la vitalité des débats publics. Elle n’est pas seulement un ensemble de garanties juridiques, de libertés proclamées et d’institutions établies. Elle n’accomplit pleinement sa promesse que lorsqu’elle améliore concrètement la condition humaine ; lorsqu’elle protège le citoyen, sécurise l’entreprise, offre une perspective à la jeunesse, soulage les ménages et rend l’État crédible dans ses engagements.

Autrement dit, une démocratie digne de ce nom doit aussi être une démocratie de résultats.

Or, notre pays traverse une période où les résultats attendus tardent à venir, tandis que les difficultés, elles, se multiplient. Le Premier ministre lui-même a récemment reconnu, devant la représentation nationale, une réalité d’une gravité exceptionnelle : le Sénégal se serait appauvri en 2025 et continuerait de s’appauvrir en 2026. Cette déclaration ne procède pas d’une lecture partisane de la conjoncture ; elle traduit un constat exprimé au sommet de l’État. Elle signifie, en termes simples, que la richesse produite par notre économie ne progresse pas suffisamment pour améliorer durablement la vie des Sénégalaises et des Sénégalais.

Cette vérité doit être entendue sans complaisance, mais sans désespoir. Une nation ne se redresse jamais en niant ses difficultés. Elle commence à se relever lorsqu’elle les nomme avec lucidité, les mesure avec rigueur et les affronte avec méthode, courage et justice.

Le pays réel souffre

Le Sénégalais ne mesure pas l’état de l’économie à travers les seules statistiques macroéconomiques. Il le mesure au marché, dans les transports, à l’hôpital, devant les frais de scolarité, dans la recherche d’un emploi, dans l’incertitude du lendemain. Il le mesure dans son commerce qui tourne au ralenti, dans son atelier qui réduit ses activités, dans son entreprise qui peine à honorer ses charges, dans son exploitation agricole fragilisée par l’accès difficile au financement, aux intrants, à l’eau, aux équipements et aux débouchés.

Le pays réel souffre.

Il souffre de la hausse persistante du coût de la vie ; de l’angoisse des parents devant les dépenses incompressibles ; de la difficulté grandissante à se loger dignement ; de la précarité des emplois ; du chômage et du sous-emploi massif des jeunes ; de l’essoufflement de nombreuses petites et moyennes entreprises ; de l’inquiétude des investisseurs ; de la pression fiscale ressentie comme excessive par des acteurs économiques déjà fragilisés.

Il souffre aussi d’une dégradation progressive du climat de confiance. Or, la confiance est la première matière première du développement. Sans confiance, l’investisseur attend. Sans confiance, l’entreprise diffère ses recrutements. Sans confiance, l’épargnant se replie. Sans confiance, la jeunesse doute de l’effort productif et cherche ailleurs ce qu’elle devrait pouvoir construire ici, dans sa propre patrie.

Le gouvernement fait face à une situation financière qu’il qualifie lui-même de difficile. Les chiffres rendus publics dans le cadre de la Déclaration de politique générale font état d’une dette publique évaluée à 132% du produit intérieur brut, pour un encours d’environ 23500 milliards de francs CFA. Ces données ne doivent être ni instrumentalisées ni banalisées. Elles imposent une exigence absolue de rigueur, de transparence, de sobriété budgétaire et de compétence dans la conduite de l’action publique.

Mais la rigueur ne doit jamais devenir un autre mot pour désigner le recul social. Le rétablissement des équilibres financiers ne saurait se faire contre les travailleurs, contre les ménages modestes, contre la classe moyenne, contre les collectivités territoriales, contre les petites entreprises ou contre la jeunesse. Un État responsable doit assainir ses comptes ; il doit surtout protéger sa population pendant qu’il le fait.

L’urgence d’un État protecteur

La Déclaration de politique générale a posé, à juste titre, la question du traitement de la dette et de la relation avec le Fonds monétaire international. Le gouvernement parle de reprofilage plutôt que de restructuration : une démarche de réaménagement de la dette destinée à adapter son service aux capacités du pays. Il affirme également que les engagements conclus avec le FMI ne devraient pas conduire au sacrifice des Sénégalais.

Prenons acte de ces assurances. Mais prenons également la mesure de notre histoire.

Notre mémoire collective conserve le souvenir des politiques d’ajustement structurel et de leurs coûts sociaux : compression des dépenses publiques, fragilisation des services essentiels, recul du pouvoir d’achat, pression accrue sur les familles, incertitude pour les agents publics et les entreprises. Le gouvernement lui-même emploie désormais l’expression d’« ajustement structurel ». Dès lors, le débat ne peut être escamoté. Il doit être public, documenté et démocratique.

Quels engagements précis ont été pris ? Quelles dépenses sociales seront préservées ? Quelles protections seront garanties aux ménages vulnérables ? Quel mécanisme empêchera les contraintes budgétaires de se traduire mécaniquement par de nouveaux prélèvements sur les entreprises et les citoyens ? Quel calendrier permettra au Parlement, aux organisations syndicales, au patronat, à la société civile et aux collectivités territoriales de suivre l’exécution réelle des mesures annoncées ?

Ces questions ne relèvent pas d’une opposition de principe. Elles relèvent du contrôle démocratique.

Le Premier ministre a évoqué près d’un million de ménages sénégalais statistiquement reconnus comme vulnérables, représentant environ huit millions de personnes, soit une part considérable de la population. Ce constat rappelle une évidence : la politique économique n’a de sens que si elle se traduit par une politique sociale cohérente, ciblée, financée et vérifiable.

La justice sociale ne consiste pas à distribuer des promesses. Elle consiste à garantir l’accès effectif aux soins, à l’éducation, à l’alimentation, à l’eau, à l’emploi, au logement, à la mobilité et à la dignité.

Les outils existaient

Notre pays n’est pas démuni d’expériences, de cadres d’action ni de politiques publiques. Il serait injuste et intellectuellement paresseux de prétendre que rien n’a été construit avant l’heure présente.

Le Sénégal a mis en place, au fil des années, des instruments qui portaient une ambition de transformation sociale et territoriale : la Bourse de sécurité familiale, le Programme d’urgence de développement communautaire, la Délégation générale à l’entrepreneuriat rapide des femmes et des jeunes, la Couverture maladie universelle, les programmes de modernisation de l’agriculture, les investissements dans les infrastructures, les initiatives de formation, les projets d’accès à l’énergie et à l’eau, ainsi que de nombreux mécanismes de soutien à l’économie locale.

Ces politiques étaient perfectibles. Aucune action publique n’est hors de portée de l’évaluation, de l’amélioration ou de la correction. Mais elles constituaient des bases utiles pour faire face à la pauvreté, aux inégalités territoriales, aux vulnérabilités sanitaires, au chômage des jeunes et à la fragilité du tissu productif.

La question qui se pose aujourd’hui est simple : qu’en a-t-on fait depuis plus de deux ans ?

Quels programmes ont été poursuivis, renforcés, réorientés ou abandonnés ? Quels résultats concrets ont été obtenus ? Quelles populations ont gagné en protection, en revenus ou en opportunités ? Quelles collectivités ont bénéficié d’un accompagnement accru ? Quel bilan précis peut être présenté aux Sénégalais sur l’emploi, le pouvoir d’achat, l’investissement privé, la qualité du service public et la lutte contre les inégalités ?

Gouverner, ce n’est pas seulement annoncer une rupture. Gouverner, c’est savoir conserver ce qui fonctionne, corriger ce qui échoue et bâtir ce qui manque. La rupture sans continuité utile produit souvent la désorganisation ; la continuité sans réforme produit l’immobilisme. L’intelligence politique consiste à choisir, avec discernement, ce qui sert le pays.

Les zones d’ombre

Le malaise économique est aggravé par un besoin croissant de clarté dans la gestion publique. Dans une démocratie mature, l’opacité n’est jamais une méthode de gouvernement ; elle est toujours une dette envers les citoyens.

Les dossiers relatifs à l’assainissement, à l’électrification rurale, aux marchés publics, aux entreprises stratégiques, aux ressources naturelles et aux décisions touchant aux investissements majeurs doivent être traités dans la lumière de l’information publique. Les interrogations portant notamment sur l’ONAS, l’ASER ou encore les relations entre l’État et certains acteurs du secteur pétrolier, tels que Woodside, appellent des réponses précises, documentées et accessibles.

Le citoyen ne demande pas que l’État transforme toute procédure administrative en spectacle. Il demande mieux : il demande que l’État rende compte. Il demande que les contrats soient lisibles, que les contrôles soient effectifs, que les responsabilités soient établies lorsqu’il y a faute et que les institutions compétentes puissent travailler sans pression ni sélectivité.

La République ne peut prospérer dans une atmosphère de soupçon permanent. La transparence n’est pas une concession ; elle est une obligation. Et la reddition des comptes ne doit jamais devenir une justice des vainqueurs, c’est-à-dire une justice qui ne s’appliquerait qu’aux adversaires du moment, au gré des rapports de force politiques.

Une telle logique ne construit ni la paix civile ni la confiance institutionnelle. Elle entretient les rancœurs, divise la nation et détourne l’attention des priorités fondamentales : nourrir, former, soigner, employer, produire et protéger.

« La justice élève une nation », nous enseigne une sagesse ancienne. Mais elle ne l’élève réellement que si elle est impartiale, indépendante, égale pour tous et irréprochable dans ses procédures.

Retrouver le sens démocratique

Le Sénégal a longtemps tiré sa force d’une tradition démocratique reconnue bien au-delà de ses frontières : pluralisme politique, attachement aux libertés, rôle de la presse, capacité de dialogue, vitalité de la société civile, alternance pacifique et respect, dans l’ensemble, des règles constitutionnelles.

Cet héritage n’est pas un décor. Il est notre capital national le plus précieux.

Il doit être protégé contre la banalisation de la violence verbale, la dégradation du débat public, l’invective devenue langage politique, la stigmatisation des adversaires et la tentation de faire de la majorité électorale un permis d’humiliation. Une démocratie où l’on n’écoute plus l’autre finit par ne plus entendre le peuple.

Nous devons revenir à une éthique de la responsabilité. Le pouvoir doit gouverner avec retenue. L’opposition doit critiquer avec sérieux. La presse doit informer librement. La justice doit arbitrer sans calcul. Les institutions doivent être respectées. Le calendrier électoral doit être garanti, car l’incertitude électorale est toujours un ferment d’instabilité.

Dans les heures de tension, il faut se souvenir que la politique n’est pas une guerre civile différée. Elle est l’art difficile de faire vivre ensemble des convictions différentes sous la même loi, dans la même République et au service du même peuple.

C’est précisément pourquoi nous avions appelé les Sénégalais à ne pas rater le tournant historique que représentaient les dernières élections présidentielle puis législatives. Il ne s’agissait pas de contester le droit souverain du peuple à choisir. Le peuple a toujours raison de choisir. Il s’agissait d’alerter sur les conséquences possibles d’une période où la promesse de rupture risquait de se heurter brutalement aux contraintes de l’État, de l’économie mondiale, de la dette, de l’investissement, de la stabilité sociale et de la confiance des partenaires.

Ce que nous redoutions n’était pas l’alternance ; c’était l’impréparation. Ce n’était pas le changement ; c’était le changement sans méthode. Ce n’était pas la volonté de souveraineté ; c’était la souveraineté proclamée sans appareil productif, sans stratégie d’investissement, sans consensus national et sans protection suffisante des plus fragiles.

Aujourd’hui, les faits exigent que chacun fasse preuve d’humilité. Le pouvoir doit reconnaître que la communication ne remplace pas l’action. L’opposition doit comprendre que la critique n’est utile que si elle débouche sur une alternative. Et le pays doit refuser que ses urgences économiques soient noyées dans les querelles de personnes.

Une alternative de socialisme démocratique

Le Sénégal a besoin d’une alternative crédible, responsable et profondément ancrée dans le socialisme démocratique. Cette alternative s’inscrit dans la grande tradition sociale-démocrate de justice, de liberté, de solidarité et de dialogue, tout en demeurant pleinement enracinée dans les réalités nationales, dans l’éthique communautaire sénégalaise et dans l’exigence d’un État stratège au service du peuple.

Elle ne cède ni au populisme économique ni à la résignation libérale. Elle assume la discipline budgétaire sans abandonner la solidarité nationale. Elle encourage l’entreprise sans sacrifier les travailleurs. Elle attire l’investissement sans brader les intérêts stratégiques de la nation. Elle reconnaît que l’économie de marché peut créer de la richesse, mais affirme que l’État démocratique doit en organiser le partage, protéger les plus vulnérables, corriger les inégalités et orienter l’investissement vers les priorités nationales.

Cette alternative doit reposer sur des engagements concrets :

  • Restaurer la confiance par l’apaisement politique, le respect strict de l’État de droit et la garantie d’une justice indépendante.
  • Relancer l’économie réelle par un pacte national ambitieux en faveur des PME, de l’industrie, de l’agriculture, de l’économie numérique, de la pêche, de l’artisanat, du tourisme, de la culture et de l’économie sociale et solidaire.
  • Protéger le pouvoir d’achat en ciblant les produits essentiels, en réduisant les coûts structurels qui pèsent sur les ménages et les entreprises, et en améliorant l’efficacité de la dépense publique.
  • Faire de l’emploi des jeunes une priorité nationale, grâce à une articulation cohérente entre formation, apprentissage, financement, insertion professionnelle, commande publique et accompagnement de l’entrepreneuriat.
  • Refonder la décentralisation autour de collectivités territoriales réellement dotées de moyens, car le développement ne se décrète pas uniquement depuis le sommet de l’État : il se construit dans les communes, les départements, les quartiers, les villages, les marchés, les écoles, les centres de santé, les exploitations agricoles et les bassins de production.
  • Remettre la planification, l’évaluation, la compétence et la transparence au cœur de l’État. Une politique publique ne se juge pas à la beauté de son annonce, mais à sa capacité à produire des effets mesurables : emplois créés, revenus augmentés, entreprises soutenues, familles protégées, écoles construites, patients soignés, jeunes formés et territoires désenclavés.

C’est dans cet esprit que le Parti socialiste, rassemblé, modernisé et fidèle à son héritage de justice, de liberté, de dialogue et de progrès, a vocation à contribuer pleinement à la reconstruction nationale. Non dans la nostalgie, mais dans la responsabilité. Non pour reproduire le passé, mais pour mettre l’expérience de l’État, la force des territoires, l’exigence sociale et la culture du dialogue au service d’un avenir plus juste.

Le Parti socialiste doit ainsi aider à faire de la démocratie non seulement un espace de libertés et de compétition politique, mais aussi un instrument de progrès humain, de justice sociale et de développement partagé.

Le Sénégal n’a pas besoin de plus de bruit. Il a besoin de plus de vision.

Il n’a pas besoin de procès permanents. Il a besoin d’institutions fortes, équitables et respectées.

Il n’a pas besoin de promesses sans lendemain. Il a besoin de résultats.

Le temps est venu de remettre le Sénégal sur les rails du développement, de la paix et de la justice sociale. Cela suppose une démocratie qui protège les libertés, mais aussi une démocratie qui garantit la dignité ; une démocratie qui respecte les urnes, mais aussi une démocratie qui fournit le pain quotidien ; une démocratie qui débat, mais surtout une démocratie qui agit.

Car, au bout du compte, la grandeur d’une nation ne se mesure pas au volume de ses polémiques, mais à sa capacité à faire reculer la peur, la pauvreté et l’injustice, et à rendre possible, pour chaque Sénégalais, une vie de travail, de sécurité, de respect et d’espérance.

 

Alioune NDOYE

Maire de Dakar-Plateau - Membre du Secrétariat exécutif national et du Bureau politique du Parti socialiste

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