Afrikajom Center dissèque la souveraineté

Pour le troisième numéro d’Agora/Penc, Afrikajom Center a jeté son dévolu sur la notion de souveraineté, un concept de plus en plus en vogue sous nos cieux.
Juste à côté de « patriote », la souveraineté est aussi ce terme galvaudé depuis l'avènement de la troisième alternance politique au Sénégal. Pour lever tout équivoque vis-à-vis de ce vocable « polysémique », Afrikajom Center a posé le débat. Ainsi, face à la confusion entourant le terme, le fondateur d'Afrikajom Center, Alioune Tine, appelle à une déconstruction profonde de la notion.
Pour le défenseur des droits humains, « Le concept de souveraineté est aujourd'hui à la fois polysémique et largement galvaudé. Il devient donc essentiel de l'examiner en profondeur, de le questionner et de le clarifier dans toutes ses dimensions : historiques, sécuritaires, monétaires, technologiques ». Selon lui, l’ambition de ces rencontres est de sortir ces réflexions des cercles d’initiés pour les porter sur la place publique.
« Ces journées de réflexion ont pour ambition de créer un véritable espace de débat citoyen, ouvert, inclusif et délibératif. À travers Agora/Penc, nous visons à favoriser des échanges constructifs autour des grandes questions qui traversent nos sociétés, qu'elles soient nationales, régionales ou internationales », a ajouté Alioune Tine.
Les discussions ont donc été marquées par l’analyse sans concession du Professeur en sciences politiques, Ndeye Astou Ndiaye. Pour l’universitaire, le constat est cinglant : la souveraineté, autrefois pilier inébranlable de l’État, est aujourd'hui en danger. En effet, selon elle, « La souveraineté apparaît aujourd’hui fragilisée, mise à l’épreuve et profondément malmenée dans sa substance. Elle tend, dans de nombreux contextes, à se transformer en une forme d’illusion politique, davantage invoquée qu’effectivement exercée. »
Poursuivant son propos, le Professeur Ndiaye a tenu à rappeler la genèse de ce concept : « Si l'on remonte aux fondements historiques de la souveraineté, on constate qu'elle est née de crises multiples et protéiformes, lesquelles ont façonné ses trois dimensions essentielles : l'absolu, la perpétuité et l'indivisibilité. »
Le numérique : Le nouveau front de l’indépendance
Si le cadre théorique est ébranlé, la pratique, elle, se joue désormais sur le terrain technologique. Cheikh Fall, président fondateur d’Africtivistes, a apporté une contribution technique et pragmatique au débat. Pour lui, à l'heure actuelle, l'autonomie ne peut exister sans une maîtrise globale de l'outil informatique. « Le numérique repose sur six composantes essentielles : les réseaux, les équipements (hardware), les logiciels (software), les services, les données et les utilisateurs. Tant que ces six dimensions ne sont pas maîtrisées de manière cohérente et intégrée, il est difficile de parler de véritable souveraineté technologique », a-t-il précisé.
M. Fall a particulièrement illustré son propos par un exemple frappant lié à l'identité régalienne : « Confier à une entreprise privée la gestion et la production des cartes nationales d'identité revient, pour un État, à déléguer une part essentielle de sa souveraineté. Une telle décision apparaît d'autant plus contradictoire dans un contexte où la souveraineté est affirmée comme une priorité stratégique.
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Talla Sylla contre le « souverainisme populiste » Talla Sylla a plaidé pour une rupture nette entre la gesticulation politique et la réalité de l'État, affirmant que « la véritable souveraineté se construit dans le silence de l'effort », par opposition au « souverainisme populiste » qu'il qualifie d'illusion. Invoquant l'article 3 de la Constitution, l'ancien maire de Thiès rappelle que ce principe sacré exige une responsabilité constante plutôt que des slogans de rue. Il souligne que l'indépendance nationale est indissociable de l'autonomie économique et monétaire, car « il n'y a pas de souveraineté nationale qui tienne sur la mendicité internationale ». Pour lui, la liberté d'un peuple se cultive d'abord dans les champs et se forge par le contrôle de sa propre monnaie, loin des promesses décrétées sur les estrades politiques. Enfin, il alerte sur les nouveaux enjeux technologiques, prévenant que « le nouveau colonisateur ne viendra plus par bateau, il viendra par les algorithmes ». Face au risque de devenir des « serfs numériques du XXIe siècle », il exhorte à reprendre le concept de souveraineté des mains des démagogues pour le confier aux bâtisseurs capables de maîtriser l'innovation et les données. Un tacle appuyé aux tenants du pouvoir actuel. |
MAMADOU DIOP







