Publié le 12 Feb 2021 - 04:11
CHRONIQUE PAR PHILIPPE D’ALMEIDA

Le temps de la justice

 

La jeune Adji Sarr aura beau être l’indéfendable ribaude dépourvue de conscience et de  morale que l’on dépeint allègrement sur les réseaux sociaux et même dans une certaine presse, sur la base de témoignages plus ou moins fiables, il n’en demeure pas moins que, comme tout justiciable mis en cause, elle a droit à une justice équitable.

Or, il se trouve précisément que la passion sulfureuse qui entoure cette sombre affaire de viol, et qui jette sur les réseaux sociaux et dans les rues les partisans les plus extrêmes de Sonko, ne lui garantit pas cette justice. La pression d’une opinion plus ou moins conditionnée par l’envergure politique d’Ousmane Sonko, par ses dénégations et par l’accusation qu’il porte contre le pouvoir d’être à l’origine d’une ‘’cabale destinée à le réduire politiquement au silence’’, participe de cette atmosphère délétère qui ne peut que nuire à la sérénité de la justice, mais aussi à la crédibilité du leader du Pastef lui-même qui, jusqu’à preuve du contraire,  demeure innocent des accusations formulées contre lui.

Encore faudrait-il qu’il y ait procès ! L’immunité du mis en cause dont la levée représente, à elle toute seule, un défi politique dans lequel sont engagés maints intérêts  et maints courants ; la posture de confrontation adoptée dès le début par le mis en cause, la mobilisation d’une partie de l’opinion,  formatée à toutes les éventualités et à toutes les extrémités,  sont susceptibles d’en compliquer l’occurrence, même si l’on sait qu’en ce bras de fer engagé dans la précipitation d’une mystique idéologique en complexe de persécution, il y a plus du baroud d’honneur que de la stratégie structurée et réaliste. Le réalisme dans le cas d’espèce, c’est que force reste au pouvoir et donc à la loi et que l’on imagine difficilement la machine juridico-politique chauffée à blanc par les récents évènements de Keur Gorgui, faisant machine arrière.

D’autant plus que la procédure de levée d’immunité est enclenchée et qu’en dépit du temps plus ou moins long qu’elle prendra, sa vocation est de déboucher sur la comparution d’Ousmane Sonko devant ses juges.

Et devant ses juges, que dira Sonko ? Naturellement qu’il n’est pas coupable ; que ce procès est d’abord politique, puisqu’il a vocation à décrédibiliser un acteur populaire de la vie politique et à décimer l’empathie qu’il suscite chez la jeunesse et dans les couches les plus fragiles de la société qui se sentent abusées et exploitées par un capitalisme de plus en plus agressif. Donc, que ce procès est aussi social, puisqu’il met sur le banc des accusés le défenseur des fourbus, des vaincus de la vie, des oubliés de la nouvelle opulence nationale…

Et donc, que ce procès est fondamentalement abject ; abject comme l’accusatrice qui a préféré la facilité des nuits rétribuées à la raideur des bancs d’écoles et qui s’est construite une morale de l’instant qu’aucun interdit ne codifie…

Pour en convaincre la cour, Ousmane Sonko s’entoure d’une batterie d’avocats et parmi les plus célèbres du barreau de Dakar dont la réputation, si la justice est indépendante, pourrait laisser deviner l’issue du procès : Me Bamba Cissé, Me Demba Ciré Bathily (qui passe pour être l’un des dix meilleurs pénalistes du pays), Koureychi Ba, pour ne citer que ceux-là.

En face, Me Abdou Dialy Kane a été commis d’office pour assurer le mauvais rôle ; le rôle ingrat du défenseur de celle qui n’a pas les moyens de se défendre : il assurera pour la morale démocratique et la justice qu’elle induit, la cause compliquée et controversée de la jeune Adji, désormais célèbre malgré elle et dans le format le moins reluisant qui soit. Heureusement pour elle, Me El Hadj Diouf, figure emblématique de la justice-polémique, fort en gueule, iconoclaste par ses choix et par ses convictions, tant et si bien politiquement incorrect qu’il est surnommé ‘’l’avocat du peuple’’, vient se joindre à la frêle troupe.

Tout est donc en place ; il ne reste plus qu’à la justice de parler : de confronter les preuves s’il s’en trouve, et de ne donner qu’à elles, la priorité. Car, la justice, c’est la confrontation des preuves. Quand on a pour soi la vérité des preuves, l’on n’a rien à redouter de la justice. Adji Sarr peut inventer des histoires ; elle peut avoir été stipendiée par les sbires de Macky Sall et de son pouvoir, mais elle ne peut inventer des ADN…

Le procès est donc nécessaire pour la sérénité de tous ; pour la crédibilité de Sonko et le triomphe de sa cause politique.  Plaidant pour la justice sociale, il devra, ici et maintenant, plaider pour la justice tout court, en ne s’y dérobant pas.

Et c’est cette justice qui doit pouvoir s’exprimer ; dans la dignité et la grandeur qui sont le Sénégal. Dans l’impartialité qui doit justement être son ADN, affranchie de toute influence politique. On pourrait ici sourire, tant il est vrai que toute cette histoire n’a pas pu démarrer sans une certaine arrière-pensée politique. Mais il serait dangereux à ce niveau de faire une fuite en avant ; seule une justice sereine et impartiale est désormais apte à prendre le relais. Avec, bien évidemment, le risque que tout cela débouche sur du vent…

En politique, cela s’appelle une faute. On n’en est pas là…

 

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