Publié le 9 Apr 2026 - 17:17
GESTION FADP  

Entre déni et illégalité 

 

Créé sous la présidence d’Abdou Diouf pour aider la presse privée qui accomplit une mission de service public, le fonds d’appui et de développement de la presse a fait l’objet cette année d’une gestion inique, qui irrite les acteurs. Face à la presse, hier, les patrons ont annoncé une plainte devant l’OFNAC et la justice pour détournement de fonds.

 

Qui a intérêt à tuer la presse privée au Sénégal ? Depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau régime, les entreprises de presse privées vivent un calvaire indescriptible. Rarement pour ne pas dire jamais, la presse indépendante n’a autant souffert dans ce pays. Directrice générale de la 7 TV, Maimouna Ndour Faye déclare : “Si aujourd’hui beaucoup de médias ne sont pas en mesure de remplir certaines formalités, c’est en grande partie à cause de leurs mesures iniques, du ministère de la Communication et de la Primature. La vérité est que nos médias sont très résilients, sinon ils seraient tous morts.”

 

Aucun secteur dans ce pays, fulmine-t-elle, n’aurait pu résister à autant de haine, autant d’hostilités, autant de pressions, avec des résiliations de contrats de publicité, des refus de paiement…. “Nous tenons parce que nous avons le sens du sacrifice, nous tenons parce que nous aimons ce que nous faisons, tellement passionnés que nous sommes prêts à faire l’impossible pour continuer d’exister”, a-t-elle ajoutée avec beaucoup de détermination.

 

Une presse éprouvée, mais résiliente

Généralement pour justifier les actes qu’il pose contre les médias, la tutelle évoque les textes qui régissent le secteur, un souci d’être en conformité avec les textes. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette préoccupation varie surtout en fonction des intérêts du moment. Preuves à l’appui, le patronat de la presse démonte l’argument selon lequel le ministère se soucie des prescriptions législatives.

 

L’exemple le plus éloquent c’est la maison de la presse Babacar Touré qui a bénéficié d’une subvention de 39 milliards de francs CFA. “Nulle part dans le décret (régissant le FADP), il n’est cité la Maison de la presse. Son financement sur le FADP est dépourvu de toute base légale”, dénonce Mahmoudou Wane. Pour lui, le traitement réservé à cette structure est une preuve supplémentaire du mépris des autorités actuelles envers la presse. “La maison de la presse mérite un traitement plus conséquent et plus digne de la part de l’État, loin de ce rafistolage qui, au fond, exprime le peu d’intérêt qui lui est accordé”, clame M. Wane.

 

Maison de la presse, Le Soleil, RTS : ces actes aux antipodes de la légalité

Dans le même sillage, le CDEPS a dénoncé énergiquement le fait qu’une partie importante du fonds ait été allouée aux médias publics. Or, dans son esprit comme dans ses fondements, le fonds était destiné aux médias privés. Même si cela n’a presque jamais été respecté. La nouveauté cette année, c’est que les montants qui leur sont alloués ont été particulièrement élevés.

 

Selon le CDEPS, la gestion 2025 du fonds a rompu radicalement avec l’architecture du décret en allouant 29,6% du budget total à ces médias publics : RTS 186 millions ; Soleil/ADP 190 millions et APS 197 millions. Hormis l’APS qui est citée à l’article 10 du décret au titre du service qu’elle fournit aux médias privés, les deux autres ne sont cités nulle part. Les patrons renvoient aux articles 9 et 10 du décret qui fixent la liste des bénéficiaires. Pendant ce temps, des médias parmi les plus importants du pays sont écartés.

 

Aux termes de l’article 9 qui pose le principe, le FADP est destiné prioritairement aux entreprises de presse sénégalaises, au sens du code de la presse. C’est d’ailleurs sur cette brèche que s’appuie généralement l’Etat pour justifier l’éligibilité des médias publics, prétendant qu’ils sont des entreprises au sens du Code de la presse. L’on peut légitimement se demander pourquoi alors le législateur a jugé utile de revenir à l’article 10 pour citer l’Agence de presse sénégalaise.

 

Le mépris des autorités pour la presse

En effet, ladite disposition étend l’éligibilité à d’autres bénéficiaires, outre les entreprises de presse citées à l’article 9. Parmi eux : l’APS, l’organe d’autorégulation, les radios communautaires, les journalistes et techniciens dans le cadre de la formation continue, et la commission de la carte de presse.

 

Pour les patrons, il ne s’agit pas de s’opposer aux médias publics qui sont des confrères et qui font un travail remarquable. “Ce qui est contesté, c’est la méthode. Des procédures discriminatoires et inégalitaires ont détourné un fonds conçu pour la presse privée, au profit de structures dont le financement relève du budget général de l’État”, persiste Monsieur Wane, qui précise : “Il convient de rappeler que si L’APS figure à l’article 10, c’est exclusivement en contrepartie du service d’information qu’elle fournit aux médias privés. Il ne s’agit pas d’une subvention générale ou discrétionnaire à son profit. La RTS et le Soleil ne figurent nulle part dans le décret. Leur financement constitue une violation du décret.”

 

Un ministre multirécidiviste

Le plus déroutant, selon les patrons, cest que le ministre de la Communication est un multirécidiviste. “Depuis sa prise de fonction, il a pris trois arrêtés majeurs pour encadrer et réorganiser le secteur de la presse. Tous les trois arrêtés ont déjà été annulés par la Chambre administrative de la Cour suprême”, raille le CDEPS.

 

Le premier désaveu, selon l’organisation, est intervenu avec l’arrêt n°71 du 11 décembre 2025. Lequel a annulé les arrêtés ministériels n°017412 et n°024462 portant sur la plateforme numérique « Déclaration Médias Sénégal » (DMS) et la Commission d'examen et de validation. Le second désaveu, poursuit l’organisation, est intervenu le 12 février 2026, avec l'Arrêt n°12/2026 rendu dans l'affaire Aïssatou Diop Fall contre l'État du Sénégal. “Ces désaveux cinglants et répétés constituent un constat sans appel. Un ministre qui revendique sans agir dans le strict respect du droit”, dénoncent les patrons.

 

Pire, souligne-t-il, la tutelle est passée outre les décisions de la Cour suprême en passant par la plateforme DMS dans le cadre de l’attribution du fonds. L’essentiel des bénéficiaires retenus ont en effet déposé via la plateforme. Ceux qui ont déposé physiquement ont eu très peu de temps, entre le 24 et le 29, soit une fenêtre de trois à quatre jours selon l’organisation qui s’en désole.

 

“Le résultat est édifiant : 38,15% de taux de succès pour les dossiers physiques, contre 80% pour les dépôts numériques via la plateforme DMS pourtant annulée par la Cour suprême. Cette inégalité procédurale de 41,8 points n'est pas accidentelle. Elle est le produit d’un dispositif conçu pour décourager et éliminer les candidatures des entreprises de presse privée”, a insisté l’organisation patronale. Pour elle, il ne s’agit plus d’une erreur d’appréciation des textes, mais d’un défi assumé à l’endroit de la Cour suprême. 

 

D’après Maimouna Ndour Faye, l’autorité fait preuve d’un manque de respect notoire non seulement pour la loi, mais aussi pour l’autorité judiciaire. “S’il ne respecte la Cour suprême, je pense que le président de la République qui respecte la Cour doit le rappeler à l’ordre”, peste la patronne de la 7TV.

 

Pour sa part, le président du CDEPS a mis en garde contre les velléités de musellement de la presse. “Nous avons survécu à tous les régimes. Abdoulaye Wade nous a combattus et nous lui avons survécu, Macky Sall nous a combattus et nous avons survécu. Nous allons survivre à cette troisième alternance. Parce que nous sommes là pour le peuple, nous ne sommes pas des politiciens. Nous œuvrons pour le Sénégal et pour le bien du Sénégal ».

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Le CDEPS salue une décision majeure et décline ses attentes

C’est un nième revers pour le gouvernement du Sénégal dans ses nombreux contentieux avec les acteurs de la presse. Dans un communiqué, le Conseil des diffuseurs et éditeurs de presse se réjouit de la décision rendue par le Conseil constitutionnel relative au Conseil national de Régulation des Médias (CNRM). “Saisi par vingt-trois députés, il (le Conseil) a déclaré contraires à la Constitution, pour violation du principe de proportionnalité, les dispositions les plus dangereuses de ce texte : celles qui autorisaient le CNRM à prononcer la fermeture d'un journal ou d'un site d'information en ligne, à résilier la convention d'un opérateur audiovisuel, ou à ordonner la fermeture des locaux d'une entreprise de presse”, commente le document.

Outre cette censure, le Conseil a posé des réserves d'interprétation contraignantes. “Tout recours à la force publique par le CNRM est subordonné à un mandat judiciaire ; son pouvoir d'injonction éditoriale ne peut porter atteinte aux intérêts matériels et moraux des entreprises de presse ; ses mesures conservatoires sont strictement limitées aux impératifs de protection de l'ordre public et de l'honneur”, explique l’organisation patronale dans son communiqué. Selon Me Cheikh Ahmadou Ndiaye, la loi a été fondamentalement retoquée, la liberté d'expression rétablie, rapporte le CDEPS qui salue une décision qui tend à consolider l'État de droit.

Selon le CDEPS, cette nouvelle décision confirme tout simplement le bien-fondé d'un combat mené avec constance depuis plus d'un an. “Cette décision n'est pas isolée. Elle est le troisième acte d'une série judiciaire qui, depuis fin 2024, a tracé avec une remarquable cohérence les limites que l'État ne peut franchir face à la presse”, indique le communiqué, qui rappelle les décisions du 11 décembre 2025 de la Cour suprême sur la plateforme numérique d'identification des entreprises de presse ; ainsi que celle du 12 février 2026 sur la cessation de diffusion et de publication de médias jugés non conformes au Code de la Presse.

Selon le CDEPS, ces trois décisions successives forment un avertissement que le gouvernement ne peut ignorer. Elles révèlent, au-delà des affaires individuelles, une tendance de fond qu’il a dénoncée dès le premier jour : la volonté de soumettre les entreprises de presse à un contrôle administratif croissant, en dehors des garanties que la Constitution et la loi imposent. L’organisation préconise ainsi une révision immédiate de la loi n° 07/2026 pour en expurger les dispositions censurées et mettre l'ensemble du texte en conformité avec la Constitution et avec la jurisprudence désormais établie. Elle exige l’intégration pleine et entière, par le CNRM, des réserves d'interprétation posées par le Conseil constitutionnel, avant tout démarrage de ses activités.

“Une autorité de régulation qui s'affranchit des limites fixées par le juge constitutionnel cesse d'être un régulateur pour devenir un instrument de censure”, mettent en garde Mamadou Ibra Kane et Cie. Pour le CDEPS, le gouvernement doit renoncer définitivement à tout mécanisme permettant la suppression administrative d'un organe de presse. “La fermeture d'un média, si elle devait jamais intervenir, ne peut être que l'acte d'un juge. Jamais celui d'un ministre. Jamais celui d'un régulateur”, souligne le Bureau du CDEPS, qui adresse ses vives félicitations à Me Cheikh Ahmadou Ndiaye

FADP

Le Cdeps va saisir l’Ofnac et les tribunaux pour détournement de fonds

Face à ces violations manifestes, le Conseil des diffuseurs et éditeurs de presse du Sénégal compte saisir dans la semaine l'Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC). “Nous entendons aussi saisir la justice pour contester cet abus manifeste dans la gestion de ces fonds publics, pour détournement de deniers publics et violations flagrantes des règles d’attribution du FADP”, ont-ils insisté.

Ces démarches, persistent les patrons, ne relèvent pas de la contestation politique : elles constituent l'exercice légitime des voies de droit ouvertes à toute organisation face à des actes contraires à la loi.

“Au-delà des chiffres et des procédures, c’est la crédibilité même de l’action publique en matière de soutien à la presse qui est aujourd’hui interrrogée. Le respect de la légalité ne saurait être à géométrie variable, encore moins subordonnée à des considérations conjoncturelles”, fulmine le patronat qui en appelle à “un sursaut institutionnel fondé sur la transparence, l’équité et la primauté du droit, car il en va de l’avenir d’une presse libre, pilier essentiel de toute démocratie”. 

MOR AMAR

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