Publié le 14 Aug 2026 - 16:55
KHALIFA SALL

Crépuscule d’une carrière politique ?

 

Longtemps présenté comme l’un des héritiers naturels du socialisme sénégalais et comme un présidentiable crédible, Khalifa Sall semble aujourd’hui confronté à une érosion profonde de son capital politique. La perte de Dakar, l’échec présidentiel de 2024, l’effritement de Taxawu Sénégal et la rupture avec plusieurs de ses anciens compagnons ont considérablement réduit son poids dans le jeu politique. Ce qui plonge sa carrière politique dans un crépuscule.

 

La trajectoire de Khalifa Sall est exceptionnelle par sa longévité. Engagé très jeune dans le mouvement socialiste, député dès 1983, ministre sous Abdou Diouf puis maire de Dakar à partir de 2009, il appartient à cette génération de responsables qui ont construit leur carrière dans les appareils politiques et les institutions. Sa conquête de la capitale, puis sa réélection en 2014, avaient fait de lui l’une des figures les plus importantes de la politique sénégalaise. Dakar fut ainsi son principal capital politique territorial. La mairie lui offrait une visibilité nationale, un réseau d’élus et une capacité de mobilisation qui nourrissaient naturellement son ambition présidentielle.

Mais cette même mairie allait devenir le théâtre de sa chute. L’affaire dite de la « caisse d’avance », son incarcération en 2017, sa condamnation et sa révocation de la mairie ont interrompu brutalement une trajectoire ascendante. L’affaire judiciaire a certes contribué à construire son image d’opposant et de victime politique auprès d’une partie de l’opinion, mais elle a également privé Khalifa Sall de son principal instrument de pouvoir : Dakar. C’est là que commence véritablement le crépuscule : non pas avec la condamnation elle-même, mais avec la rupture entre Khalifa Sall et son principal territoire de pouvoir.

La force politique de Khalifa Sall reposait historiquement sur trois ressources : son expérience institutionnelle, son implantation à Dakar et son appartenance à la grande tradition socialiste. Toutefois, ces trois ressources ont progressivement perdu de leur efficacité. Son exclusion du Parti socialiste l’a privé de l’appareil historique auquel il avait appartenu pendant des décennies. Sa révocation de la mairie l’a éloigné de son principal bastion. Enfin, son impossibilité de concourir à la présidentielle de 2019 a interrompu sa première véritable tentative d’accession à la magistrature suprême.

Le paradoxe de Yewwi Askan Wi…

La réhabilitation de son éligibilité en 2023 lui a cependant offert une seconde chance. Mais cette réhabilitation est intervenue dans un paysage politique profondément transformé. Entre-temps, une nouvelle génération avait émergé, incarnée notamment par Ousmane Sonko et PASTEF. Le centre de gravité de l’opposition avait changé : le discours de rupture, la mobilisation numérique, la jeunesse militante et la contestation du système avaient progressivement supplanté le registre de l’expérience institutionnelle dans lequel Khalifa Sall avait construit sa légitimité. C’est donc moins l’expérience de Khalifa Sall qui avait disparu que sa capacité à la convertir en désir politique.

L’alliance avec Ousmane Sonko au sein de Yewwi Askan Wi avait pourtant permis à Khalifa Sall de retrouver une place centrale dans l’opposition. La coalition avait remporté plusieurs grandes villes aux élections locales de 2022 et Taxawu Sénégal avait obtenu une représentation significative à l’Assemblée nationale avec 13 députés.

Mais cette alliance portait en elle une contradiction stratégique. Khalifa Sall incarnait une opposition institutionnelle, expérimentée et négociatrice, tandis que Sonko portait une opposition davantage fondée sur la confrontation, la mobilisation populaire et la rupture avec le système. Cette différence est devenue manifeste lors du dialogue national de 2023. La volonté de Khalifa Sall de participer au processus afin notamment de restaurer son éligibilité présidentielle a été perçue par une partie de Yewwi comme une démarche individuelle.

Politiquement, cette séquence est importante : elle montre que Khalifa Sall avait retrouvé une capacité électorale grâce à l’alliance avec Sonko, mais sans retrouver pour autant une centralité politique autonome. Autrement dit, Yewwi lui a permis de revenir dans le jeu, mais elle a également révélé qu’il n’en était plus le principal moteur.

Taxawu Sénégal : la crise d’un leadership personnel…

L’élection présidentielle de 2024 constitue probablement le meilleur indicateur du déclassement de Khalifa Sall. Après avoir longtemps nourri l’ambition présidentielle, il ne recueille que 69 760 voix, soit 1,56 % des suffrages exprimés. Ce score ne peut être expliqué uniquement par les circonstances politiques ou par la concurrence de PASTEF. Il pose une question plus profonde : l’offre politique de Khalifa Sall correspondait-elle encore aux attentes d’un électorat sénégalais profondément renouvelé ?

Son expérience, autrefois perçue comme un avantage, a pu devenir un handicap. Face à une demande de rupture portée par une population majoritairement jeune, Khalifa Sall apparaissait comme une figure issue d’une génération politique antérieure. Ses adversaires ont d’ailleurs pu le présenter comme un représentant de l’ancien système, voire comme un « dinosaure » politique. Le problème n’était donc pas nécessairement l’absence de capital politique, mais son obsolescence relative dans un nouveau marché électoral.

Le deuxième indicateur du crépuscule est organisationnel. Une carrière politique peut survivre à une défaite électorale si elle dispose d’une organisation capable de la prolonger. Mais Taxawu Sénégal semble avoir été fortement dépendant de la personnalité de Khalifa Sall.

La rupture avec Barthélémy Dias en 2025 est, à cet égard, particulièrement révélatrice. Dias était non seulement un proche compagnon politique, mais également l’une des figures les plus visibles de l’organisation. Son départ prive Khalifa Sall d’un relais important et pose surtout la question de la succession générationnelle au sein de Taxawu Sénégal.

La difficulté est donc double : Khalifa Sall doit préserver son propre leadership tout en démontrant que son organisation peut exister au-delà de sa personne. C’est un problème classique d’institutionnalisation partisane : un mouvement politique devient durable lorsqu’il survit à son fondateur et organise sa succession. Sur ce terrain, Taxawu Sénégal semble encore fragile.

Un autre handicap : la fin de l’horizon présidentiel…

Un élément supplémentaire renforce aujourd’hui l’hypothèse du crépuscule : l’horizon présidentiel se referme. Khalifa Sall ne pourrait plus être candidat à une future présidentielle en raison de la limite d’âge constitutionnelle de 75 ans. Cette donnée change profondément la nature de son combat politique.

Pendant des années, l’ambition présidentielle a constitué le principe organisateur de sa carrière. Si cette perspective disparaît, il doit désormais répondre à une question stratégique : pourquoi continuer à construire un appareil politique ? Il peut chercher à redevenir un acteur majeur de l’opposition, contribuer à une coalition alternative, peser dans les recompositions électorales ou organiser la transmission à une nouvelle génération.

Mais il ne peut plus mobiliser son organisation autour de la conquête personnelle de la magistrature suprême. Le problème devient donc celui de la transmission du capital politique.

Le congrès organisé par Khalifa Sall le 10 mai 2026 constitue, dans cette perspective, une tentative de reconstruction organisationnelle. Mais son manque d’ampleur nationale, comparativement à la démonstration de force de PASTEF, montre la difficulté à retrouver une capacité de mobilisation nationale comparable à celle des grandes forces politiques contemporaines. Ce congrès doit donc être lu moins comme une démonstration de puissance que comme un acte de survie et de repositionnement.

Khalifa Sall n’est pas politiquement mort…

La transformation de Taxawu Sénégal en parti politique peut néanmoins constituer une réponse pertinente à la crise. Elle permet de passer d’une plateforme de coalitions à une organisation davantage structurée. Mais cette mutation ne suffira que si elle s’accompagne d’un renouvellement du leadership, du discours et de l’implantation territoriale.

Khalifa Sall n’est pas politiquement mort. Il conserve une expérience institutionnelle considérable, une notoriété nationale, une histoire militante et une capacité à participer aux recompositions de l’opposition. En 2025-2026, il a d’ailleurs continué à prendre part à des initiatives visant à réorganiser l’opposition comme le Front pour la défense de la République (FDR).

La question n’est donc pas celle de sa disparition, mais celle de son déclassement. Il est passé d’une position où il pouvait raisonnablement prétendre devenir président de la République à une position où son influence dépend désormais de sa capacité à peser dans une opposition elle-même profondément fragmentée. C’est un changement de statut considérable. Hier, Khalifa Sall pouvait apparaître comme un présidentiable ; aujourd’hui, il doit démontrer qu’il peut encore être un faiseur de coalition, un leader d’opposition ou un passeur générationnel.

Le crépuscule de Khalifa Sall n’est donc pas encore la nuit. Mais le temps où son nom suffisait à structurer une partie de l’opposition sénégalaise semble, lui, bel et bien révolu.

KHALY SARR

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