Publié le 13 Dec 2012 - 15:10
LA CHRONIQUE DE MAGUM KËR

Le Khalife attendu

 

Le cheikh Ahmed Tidiane Sy, appelé à succéder au Khalife général Serigne Mansour Sy, est à la fois le plus notoire et le plus énigmatique des marabouts sénégalais contemporains. Parce qu’il n’est pas seulement marabout du fait de son ascendance mais un poète engagé, doublé d’un visionnaire qui anticipa sur l’alternance avant même l’indépendance.

 

Politique par nécessité historique, il avait tout jeune défié le leader le plus éminent de cette époque, Lamine Guèye : ''Mbar ak ba kañ, ku la doon diggël ba nga xëy di ban li fi Yàllà def ?'' Les épîtres du cheikh écrites indifféremment dans les trois langues, l’Arabe, le Français et le Wolof mériteraient d’être étudiées pour la profondeur de leur sens qui enveloppe plusieurs disciplines des sciences sociales.

 

 

Celle-ci, à propos de Lamine Guèye, ne cite pas son nom, mais l’appelle ''Mbar'' du nom de Bouki-L’hyène, n’est pas aussi triviale : il fustige l’accaparement de postes électifs. Et ''Ba kañ ?'', jusqu’à quand, la longévité politique du plus illustre des Sénégalais de l’époque. Le reste fait allusion à la laïcité militante du leader socialiste d’autant moins enclin à subir l’influence des marabouts qu’il a été lui aussi un brillant élève des écoles coraniques qui comprenait les versets des tablettes coraniques aussi bien qu’eux. ''Jusqu’à quand'' donc, préfigurait la gouvernance africaine à venir : Senghor 20 ans, Diouf 20 ans et Wade 12 ans insatiables.

 

 

C’est peut-être pourquoi, quand le 17 septembre 1958, face aux enjeux soulevés par les porteurs de pancartes, certains marabouts se déterminent en faveur du maintien des liens avec la France et s’organisent dans ''l’Association pour la Ve République'', le plus jeune d’entre eux monte au créneau. Porte-parole de ce qui était la droite sénégalaise, il lance un appel à la radio : ''Je suis pour le vote positif, car j’estime que dans les circonstances actuelles, l’intérêt de mon pays est de demeurer dans la cadre d’une communauté franco-africaine et non de s’engager dans la voie aventureuse d’une indépendance précoce…'' Il estimait alors que son devoir de guide spirituel de milliers de croyants était d’éclairer ceux-ci sur leurs intérêts réels et de les maintenir sur le droit chemin de la sagesse et de la raison. Il donnait là un sens tumultueux à sa vie qui aurait pu être sans histoire.

 

 

Lors de la discussion du projet de la Constitution du Sénégal, le Conseil supérieur des chefs religieux entend contrôler et vérifier que la Constitution donne à l’Islam, dans le nouvel État sénégalais, une liberté absolue. Le gouvernement d’autonomie interne passe outre son avis et Mamadou Dia annonce le 2 janvier en même temps ''l’échec de la tentative d’islamisation'' de la Constitution que sa promulgation. Ce fut la rupture entre les chefs religieux et le pouvoir et la création par Cheikh Ahmed Tidiane Sy du Parti de la solidarité sénégalaise (PSS) appuyé par plusieurs associations culturelles musulmanes mais aussi par des intellectuels marxisants, Maitres Oumar Diop et Mamadou Moustapha Wade. Aux élections législatives de mars 1969, l’Union progressiste sénégalaise (UPS) au pouvoir remporte tous les sièges avec 83% des voix, le PSS récolte 12,1% des voix et le Parti du regroupement africain (PRA) 4,9% des voix.

 

 

Lors d’une cérémonie religieuse à Tivaouane, dont la sonorisation avait été interdite, des échauffourées meurtrières entre les disciples du jeune marabout et la garde républicaine occasionnent plusieurs morts et blessés. Le guide religieux est arrêté et inculpé. Il sera libéré six mois après à l’occasion d’une réconciliation générale avec le pouvoir qui occasionna l’intégration de son parti à l’UPS. Il est nommé ambassadeur au Caire puis rappelé au Sénégal où son audience avec le président de la République et le ministre des Affaires étrangères de l’époque tourne au vinaigre. Il sort une seconde épître contre Senghor et est arrêté une seconde fois. En septembre 1963, ses partisans marchent sur le palais de la République et attaquent simultanément la prison civile, les affrontements sont meurtriers des deux côtés.

 

 

Les élections présidentielles et législatives qui pointent le nez en décembre seront aussi marquées de son empreinte. Son allié dans la coalition Démocratie et Unité Sénégalaise, le professeur Abdoulaye Ly, le rejoint en prison en pleine campagne électorale, celle-ci étant émaillée d’incidents entre les comités d’action du pouvoir et les groupes de choc de l’opposition constitués par les militants du PRA, du Bloc des masses sénégalaises (BMS), des partisans de Cheikh Ahmed Tidiane Sy et de Mamadou Dia, lui aussi en prison. Le jour des élections sera l’occasion de combats d’une violence jamais atteinte au Sénégal. Les manifestants qui sont arrivés devant le palais présidentiel seront décimés par la mitraille.

 

 

Est-ce de ce jour sinistre que lui est venu le dégoût de la vie publique ? Libéré de prison, le Cheikh séjournera plus à l’étranger qu’au Sénégal dans une quasi-clandestinité. Et quand il reprendra service pour soutenir le leader du Parti démocratique sénégalais (PDS), les prouesses des Moustarchidines wal Moustarchidates, les phalanges commandées par son fils Moustapha, ne seront qu’un pâle reflet de son épique combat d’antan. Il aura alors mesuré toute la vanité des luttes politiques à l’aune de l’ineptie de ceux qu’il aura contribué à porter au pouvoir ? Vieux certainement et revenu de tout, il laisse planer le mystère sur ses intentions et sa disponibilité depuis le rappel à Dieu de son frère Serigne Mansour Sy, son aîné de quelques mois.

 

 

En 1957, à la disparition de son père, était intervenue une dissension familiale à laquelle il avait apporté la réponse de son tempérament combatif sans être emporté. Il avait trouvé le champ clos de Tivaouane trop étroit pour les rêves qu’il nourrissait pour son pays. Puis la fracture du temps a fait son œuvre. Le marabout sans peur, ''Sunu seriñ du yox yoxi ! Adji Oulèye du Yox yoxi !'', chantaient les femmes de la Dahiratul Kiram, a consumé sa vie dans le combat et la prédication.

 

Le moment est venu pour lui de diriger toute sa communauté du haut de son expérience des luttes perpétuelles, jamais perdues car il savait quand les cesser. Commander doit-il lui être si difficile pour n’avoir jamais été soumis ? Abdoul Aziz Al Amine, son petit frère, qui le connaît mieux que tous, l’attend pour le grand retour. Des affaires à régler à sa dimension, les mêmes depuis sa jeunesse, l’attendent. Que ne vient-il donc ?

 

 

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