Publié le 16 May 2013 - 21:05
LA CHRONIQUE DE MAGUM KËR

 Vendetta en chaîne

Voici 20 ans jour pour jour que le vice-président du Conseil constitutionnel, Maître Babacar Sèye, était abattu de deux balles dont l’une mortelle à la tempe par des individus identifiés par l’enquête comme étant proches du Parti démocratique sénégalais (PDS) de Maître Abdoulaye Wade. Cet anniversaire culmine avec l’intention manifeste du nouveau régime d’exhumer le dossier macabre et d’abroger la loi d’amnistie qui couvrait les assassins. Cette initiative dévoilée par Moustapha Diakhaté, le président du groupe parlementaire de la majorité de gouvernement Benno Bokk Yaakaar, est inquiétante sous bien des rapports. N’est-ce pas une tentative, à partir d’une hégémonie politique acquise à l’Assemblée nationale et dans l’exécutif de l’État, de peser sur la justice sénégalaise pour ne pas dire le pouvoir judiciaire, aux fins d’achever des adversaires politiques qui auront échappé à la traque des biens mal acquis ? Ainsi s’enclencherait une vendetta en chaîne pour laquelle tout le quinquennat de Macky Sall ne suffirait pas.

 

Cette affaire est aussi mal engagée que l’autre. Elle frise l’improvisation car elle n’a pas tenu compte de la prescription de faits qui se sont déroulés il y a deux décennies. Le climat passionnel instauré dans les rapports entre le nouveau régime et son opposition est propice à tous les dérapages. Ainsi, l’adversité tenace qui gouverne les actes politiques autorise tous les coups de même que la manipulation des faits et des situations. La presse a été mise au courant avant que les membres du groupe parlementaire majoritaire ne soient consultés sur une proposition de loi qui ne manquera pas de faire des vagues. Sa discussion, si elle est déposée, sera une séquence de discrédit de nos institutions de plus et selon le bon mot de l’ancien président Senghor, ferait se tordre de rire tous les baobabs du pays, de voir les comparses de l’ancien régime ainsi que certains journalistes défendre des positions contraires à leur intime conviction de l’époque, ces deux décennies séparant mieux encore que les Pyrénées, l’erreur de la vérité.

 

Le nouveau régime a du mal à rompre non pas avec son propre passé mais avec celui de ses alliés antédiluviens. L’affaire Maître Sèye est en effet un contentieux entre les forces politiques anciennes dans le contexte de la lutte pour la démocratie depuis l’indépendance. Puis elle a découlé d’un tragique processus déroulé depuis qu’une Commission nationale de réforme présidée par le juge Kéba Mbaye a produit un code électoral consensuel dont toutes les parties prenantes se sont félicités, accordant même au président Diouf le bénéfice du retour au septennat. Le meilleur code électoral, dont le président Abdou Diouf disait ne devoir en changer une virgule, fut pire que le précédent sur le compte duquel avaient été mises les arrestations des principaux opposants dont Me Wade, les violences postélectorales et l’État d’urgence. Le scrutin de février 1993 vit la démission du président du Conseil constitutionnel, le juge Kéba Mbaye, dans une lettre au président Diouf qui explique ses motivations, où il n'est nulle question de son fils, de la présidente de la Commission de recensement des votes, la juge Andrésia Vaz ; puis survinrent le meurtre du vice-président et la série de procès contre les assassins et leur présumé commanditaire, Me Wade.

 

Comme aujourd’hui, la manifestation de la vérité souffrit de la politisation du dossier. Me Sèye était non point un magistrat mais un avocat appointé juge des élections qui avait eu un passé politique lié à des présomptions de fraudes électorales. L’honneur lui était échu en sa qualité d’édile de la ville, d’abriter le premier congrès après l’indépendance, de l’Union progressiste sénégalaise (UPS) le 2 juillet 1960, dans un contexte peu favorable, les élections municipales devant se tenir à la fin du mois. Celles-ci débouchèrent sur la dissolution du Parti africain de l’indépendance (PAI) après de violentes manifestations ''pour protester contre les fraudes massives orchestrées par le maire sortant Me Babacar Sèye.'' L’homme avait pris du recul, faisant de l’encadrement du sport son violon d’Ingres, enfilant pèlerinage sur pèlerinage aux lieux saints. Il faut dire que le président Diouf fut très mal inspiré de lui confier cette dernière mission de juge des élections.

 

Les procès contre Me Wade ont fait l’objet d’une certaine pression de l’opinion nationale et internationale sur le régime d’Abdou Diouf, affaiblie par ailleurs par un journalisme plus à thèses que d’investigation, qui présentait l’affaire Me Sèye comme un crime d’État accompli par le Premier ministre Habib Thiam. Dans une bizarre combinaison avec des ramifications qui vont vers les instances dakaroises du parti au pouvoir dont le maire de la Médina, Ahmed Diène. La solution politique qui aurait consisté à instaurer un gouvernement élargi au principal opposant a longtemps achoppé sur l’entêtement du président Diouf à ne pas siéger, mais alors jamais avec ''des assassins''. Il se raconte dans les salons que la pression du président Mitterrand et l’entregent d’Ibrahima Famara Sagna furent déterminants dans l’accord politique qui ramena la paix civile. L’équation de la complicité ne pèse-t-elle pas sur tous les alliés du leader de l’opposition qui l’ont soutenu en ces circonstances dramatiques avant de tourner casaque quand la brouille fut venue et qui n’attendent plus que le moment de le charger d’ignominie. Qui donc avait avisé les magistrats tentés de fausser leur scrutin de préparer leur linceul ?

 

 

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