Publié le 8 Jul 2026 - 20:55
PERSPECTIVES DE DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE DE L’OUEST 2026 (BIDC)

La guerre au Moyen-Orient menace les acquis de l’Afrique de l’Ouest

 

Après une année 2025 marquée par des performances macroéconomiques rarement égalées, l'Afrique de l'Ouest aborde 2026 avec davantage d'incertitudes. Dans son rapport annuel, la Banque d'investissement et de développement de la Cedeao (BIDC) salue le redressement des principaux indicateurs économiques, tout en avertissant que les tensions géopolitiques au Moyen-Orient pourraient rapidement compromettre cette dynamique. L'institution appelle les États à renforcer leur résilience face à des chocs extérieurs devenus récurrents.

 

L'économie ouest-africaine a retrouvé des couleurs en 2025. Après plusieurs années marquées par les séquelles de la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine et les tensions inflationnistes, la sous-région a enregistré une amélioration simultanée de la quasi-totalité de ses indicateurs macroéconomiques. Pour la Banque d'investissement et de développement de la Cedeao (BIDC), cette performance est même « l'une des plus impressionnantes enregistrées depuis longtemps en période normale ». Le produit intérieur brut (PIB) régional a progressé de 4,8 %, contre 4,7 % en 2024. Dans le même temps, l'inflation moyenne a connu une baisse spectaculaire, passant de 25,3 % à 16,8 %. Les finances publiques se sont également assainies avec un déficit budgétaire ramené à -2,6 % du PIB, tandis que le ratio dette/PIB est retombé à 49,3 %. Autre signal encourageant, le compte courant est redevenu excédentaire, à hauteur de 1,8 % du PIB, après plusieurs années de tensions.

Cette embellie s'explique notamment par le redressement de la production agricole, la bonne tenue des exportations de matières premières, le dynamisme des services et la baisse des prix internationaux de certaines denrées alimentaires et de l'énergie. La maîtrise progressive de l'inflation a permis aux États de retrouver des marges de manœuvre budgétaires, tout en soutenant le pouvoir d'achat des ménages. Mais cette amélioration pourrait être de courte durée. La BIDC estime que le conflit au Moyen-Orient constitue désormais la principale menace pesant sur les perspectives économiques régionales. Au cœur des inquiétudes figure le détroit d'Ormuz, passage stratégique par lequel transite une part importante des exportations mondiales de pétrole brut, de gaz naturel liquéfié et d'engrais. Les perturbations du trafic maritime ont déjà provoqué une hausse des prix de l'énergie et des intrants agricoles, avec des effets immédiats sur les économies ouest-africaines fortement dépendantes des importations.

Pour la Banque, les conséquences rappellent celles observées lors de la pandémie de Covid-19 ou de la guerre en Ukraine. « Turbulences lointaines, chocs familiers », résume d'ailleurs le titre du rapport. Même si les conflits se déroulent loin des frontières ouest-africaines, leurs effets sur les prix, les finances publiques et la croissance demeurent les mêmes. La hausse des coûts de l'énergie et des denrées alimentaires devrait alimenter de nouvelles tensions inflationnistes. À cela s'ajoutent le renforcement du dollar, qui renchérit les importations, la baisse des cours de l'or, le ralentissement de la demande mondiale et la pression exercée sur les réserves de change des États. Pour limiter les effets sociaux de cette flambée des prix, les gouvernements pourraient être contraints d'accroître les subventions, les exonérations fiscales ou les dépenses de soutien, au risque d'alourdir à nouveau leur endettement.

Au-delà des bons résultats macroéconomiques, la BIDC souligne un paradoxe de plus en plus marqué : la croissance ne se traduit pas suffisamment par une amélioration des conditions de vie. Le chômage continue d'augmenter dans la sous-région. Il est passé à 5,6 millions de personnes en 2025 et devrait atteindre 6 millions en 2026, avant de dépasser 6,3 millions en 2027. La progression de la productivité du travail ralentit également, tandis que la pauvreté des travailleurs demeure élevée dans plusieurs pays. Autrement dit, l'activité économique progresse plus vite que la création d'emplois décents. Cette situation interroge la qualité de la croissance observée dans la région. Si les grands équilibres macroéconomiques s'améliorent, leurs retombées sur les populations restent limitées, notamment pour les jeunes, qui constituent l'essentiel des nouveaux arrivants sur le marché du travail.

Face à ces vulnérabilités, la BIDC plaide pour une réponse structurelle plutôt que conjoncturelle. Elle estime que les crises successives démontrent l'urgence de réduire la dépendance de l'Afrique de l'Ouest aux marchés internationaux. L'institution recommande ainsi d'accélérer le développement des capacités régionales de raffinage, de production d'engrais et de transformation agricole afin de garantir une plus grande souveraineté économique. Elle invite également les pays de la Cedeao à renforcer le commerce intrarégional, notamment pour les produits pétroliers, les intrants agricoles et les denrées alimentaires. Pour la Banque, les chocs extérieurs ne constituent plus des événements exceptionnels, mais une nouvelle réalité avec laquelle les économies ouest-africaines devront apprendre à composer. La meilleure réponse réside, selon elle, dans une intégration économique plus poussée, une industrialisation accrue et une production locale capable d'amortir les crises internationales.

DETTE

 Pourquoi la BIDC estime que le Sénégal n'est pas le Ghana

L'importance de la dette publique sénégalaise ne signifie pas que le pays se trouve dans la même situation que le Ghana. C'est l'un des principaux enseignements du rapport 2026 de la Banque d'investissement et de développement de la Cedeao (BIDC), qui consacre un encadré entier à la comparaison entre les deux pays.

Selon la Banque, la crise ghanéenne est née d'un choc brutal de liquidité. Après la pandémie de Covid-19 et le déclenchement de la guerre en Ukraine, la dégradation de la notation souveraine a provoqué une fuite des investisseurs, une forte dépréciation de la monnaie et un défaut de paiement en décembre 2022. Accra a perdu l'accès aux marchés financiers internationaux et a dû engager une restructuration de sa dette, y compris intérieure, dans le cadre du programme conclu avec le Fonds monétaire international (FMI). Cette opération a fragilisé le système bancaire, les fonds de pension et les ménages, fortement exposés aux obligations d'État.

Le cas du Sénégal est jugé différent. La BIDC souligne que la crise actuelle ne résulte pas d'un défaut de paiement ni d'une rupture soudaine de financement. Elle trouve plutôt son origine dans l'accumulation progressive de la dette entre 2018 et 2023, alimentée par le financement d'importants projets d'infrastructures au moyen d'euro-obligations, d'emprunts non concessionnels et de garanties accordées aux entreprises publiques. La situation s'est aggravée lorsque les audits réalisés en 2024 et 2025 ont mis au jour des déficits et une dette largement sous-déclarés, conduisant le FMI à suspendre son programme avec le Sénégal.

Pour la Banque, le choc est donc avant tout un problème de crédibilité budgétaire et de gouvernance, davantage qu'une crise immédiate de solvabilité. Le rapport rappelle que le Sénégal n'a fait défaut sur aucun de ses engagements extérieurs et qu'il a honoré, en mars 2026, le remboursement de 471 millions de dollars au titre de ses euro-obligations, dissipant ainsi les craintes d'un défaut à court terme.

La BIDC invite toutefois à la vigilance. Avec un ratio dette/PIB estimé à 130,2 % fin 2025, le Sénégal dépasse largement le seuil communautaire de 70 % fixé par la Cedeao. Il fait ainsi partie des quatre pays de la sous-région ne respectant pas ce critère, aux côtés du Cabo Verde, de la Gambie et de la Guinée-Bissau.

L'institution attire surtout l'attention sur un risque régional. Contrairement au Ghana, où les créanciers étaient principalement domestiques, la dette sénégalaise est largement détenue par les banques de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Une éventuelle restructuration pourrait donc avoir des répercussions sur l'ensemble du système bancaire de l'Union et dépasser largement les frontières sénégalaises.

Pour la BIDC, la priorité est donc moins une restructuration de la dette qu'un rétablissement durable de la transparence budgétaire, de la crédibilité des finances publiques et de la confiance des investisseurs. C'est à cette condition que le Sénégal pourra préserver son accès aux marchés et éviter que la crise de gouvernance budgétaire ne se transforme en véritable crise financière.

Par MAMADOU DIOP

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