Publié le 9 Aug 2026 - 00:08
SOUVERAINETÉ

Entre reniement et populisme, l’impossible monopole d’un concept politique

 

A mesure que le concept de souveraineté s’impose comme le principal marqueur du débat politique sénégalais, son contenu fait l’objet d’interprétations concurrentes et de rivalités idéologiques. Entre les accusations de « souverainisme fantoche » portées par les partisans de Kiiraay et celles de « reniement souverainiste » formulées par Pastef, la souveraineté est devenue un enjeu de légitimation politique autant qu’un objet de controverse doctrinale.

 

Ces derniers jours, le concept de souveraineté s’est imposé comme le principal terrain d’affrontement entre les deux pôles issus de l’ancienne majorité patriotique. Après avoir constitué le socle idéologique commun de Pastef et de Bassirou Diomaye Faye durant leur longue traversée de l’opposition, il est devenu aujourd’hui l’objet d’une lutte d’interprétation. Chaque camp revendique l’héritage souverainiste tout en contestant la légitimité de l’autre à s’en prévaloir.

D’un côté, les responsables de Pastef accusent le président Bassirou Diomaye Faye et son nouveau parti Kiiraay – Les Patriotes Républicains d’avoir abandonné les fondamentaux du projet patriotique. Ils dénoncent un reniement souverainiste, marqué selon eux par une incohérence entre les discours de campagne et les politiques publiques effectivement conduites, notamment dans les domaines des ressources naturelles, des partenariats internationaux ou encore de la gouvernance économique.

De l’autre côté, les partisans de Kiiraay reprochent à Pastef de défendre une conception fantasmée ou fantoche de la souveraineté, davantage guidée par le populisme que par les contraintes concrètes de l’exercice du pouvoir. À leurs yeux, la souveraineté ne peut être réduite à une rhétorique de rupture ; elle relève d’un processus graduel qui exige méthode, stabilité institutionnelle et réalisme.

Cette confrontation discursive est révélatrice d’une mutation plus profonde : la souveraineté n’est plus seulement un projet politique partagé, elle est devenue un enjeu de concurrence symbolique entre deux formations qui cherchent chacune à s’approprier le monopole du patriotisme.

La bataille d’une légitime souveraineté…

La singularité de cette séquence politique réside dans le fait que les deux camps utilisent désormais un vocabulaire presque identique tout en lui donnant des significations différentes.

Le président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko, plusieurs responsables de Pastef, le président de la République Bassirou Diomaye Faye ainsi que certains membres de son entourage politique ont tous, à différents moments, repris une formule désormais célèbre : « La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit. » Cette proximité lexicale masque pourtant une divergence stratégique.

Pour les dirigeants de Kiiraay, cette formule signifie que la souveraineté est un objectif de long terme qui impose une accumulation progressive de capacités économiques, industrielles, diplomatiques et militaires. Elle suppose une gouvernance prudente, capable d’articuler ambition nationale et interdépendances internationales.

À l’inverse, pour Pastef, cette même idée ne saurait justifier un ralentissement ou un abandon des engagements pris devant les citoyens. La souveraineté est certes un processus, mais ce processus doit être immédiatement perceptible dans les décisions publiques. Autrement dit, la temporalité de la construction souveraine ne peut devenir un prétexte au maintien des pratiques dénoncées hier.

La bataille ne porte donc pas sur le mot lui-même, mais sur le rythme, les modalités et la sincérité de sa mise en œuvre.

Depuis Jean Bodin, la souveraineté est définie comme la « puissance absolue et perpétuelle de la République ». Cette conception classique fait de la souveraineté l’attribut fondamental de l’État, celui qui lui permet d’édicter librement ses lois sans être soumis à une autorité supérieure.

Dans cette perspective juridique, le Sénégal est incontestablement un État souverain. Sa Constitution proclame que « le peuple du Sénégal est souverain », tandis que la Charte des Nations unies consacre le principe de l’égalité souveraine des États.

Mais la querelle actuelle ne porte pas sur cette souveraineté juridique, que personne ne conteste. Elle concerne une souveraineté beaucoup plus concrète : celle de la capacité réelle d’un État à décider librement de ses politiques économiques, énergétiques, monétaires, numériques ou diplomatiques. C’est précisément sur ce terrain que se déploie aujourd’hui la rivalité entre Pastef et Kiiraay.

La souveraineté confrontée aux contraintes du réel…

L’exercice du pouvoir confronte inévitablement les ambitions souverainistes à un ensemble de contraintes structurelles. Le Sénégal appartient à plusieurs organisations régionales, notamment la CEDEAO, l’UEMOA et l’OMVS. Il évolue dans un système économique mondialisé où les échanges commerciaux, les investissements étrangers, les institutions financières internationales et les partenariats stratégiques limitent mécaniquement les marges de manœuvre des États.

La dépendance aux marchés internationaux, aux financements extérieurs, aux technologies étrangères ou encore aux chaînes d’approvisionnement rappelle que la souveraineté contemporaine ne peut plus être pensée comme une autonomie absolue. C’est précisément sur cette réalité que s’appuient les partisans de Kiiraay. Selon eux, gouverner consiste à composer avec ces interdépendances plutôt qu’à les nier.

En retour, Pastef considère que ces contraintes existent, mais refuse qu’elles deviennent une justification permanente de l’inaction ou du renoncement. Pour ses dirigeants, reconnaître les limites imposées par l’environnement international ne signifie pas renoncer à transformer progressivement les rapports de dépendance.

Au fond, cette confrontation dépasse largement la seule question de la souveraineté. Elle traduit une lutte pour l’appropriation du capital symbolique du patriotisme.

Pendant plus d’une décennie, le patriotisme a constitué le principal marqueur identitaire de Pastef. Il a permis au parti de se distinguer des formations politiques traditionnelles en proposant une lecture souverainiste des enjeux économiques, diplomatiques et institutionnels.

La naissance de Kiiraay – Les Patriotes Républicains bouleverse cette configuration. En intégrant lui aussi le terme « patriotes » dans son identité politique, le nouveau parti présidentiel cherche à démontrer qu’il demeure le véritable continuateur du projet initial. La compétition ne porte donc plus seulement sur des programmes politiques, mais sur la définition même de ce qu’est un patriote et de ce que signifie être souverainiste.

Chaque camp accuse l’autre d’avoir trahi l’esprit originel du projet. Pastef dénonce un souverainisme vidé de sa substance par les compromis du pouvoir. Kiiraay dénonce un souverainisme réduit à une posture militante, incapable d’intégrer les exigences de l’action gouvernementale.

La souveraineté comme idéal mobilisation et construction progressive…

Pastef continue de privilégier la fidélité aux principes fondateurs du projet souverainiste, quitte à maintenir un niveau élevé d’exigence vis-à-vis de l’action publique. Kiiraay insiste davantage sur les contraintes du gouvernement, les arbitrages permanents et la nécessité d’adapter les ambitions aux réalités économiques, diplomatiques et institutionnelles.

Ces deux approches ne sont pas nécessairement incompatibles. Elles traduisent plutôt deux manières différentes d’appréhender la souveraineté : l’une comme un idéal mobilisateur, l’autre comme une capacité qui se construit progressivement.

Cette bataille discursive montre que la souveraineté est devenue le principal enjeu de légitimation politique entre Pastef et Kiiraay. Chacun cherche à convaincre l’opinion qu’il incarne le véritable héritier du patriotisme sénégalais. Dès lors, le débat ne se résume plus à une opposition entre souverainistes et non-souverainistes, mais à une confrontation entre deux conceptions concurrentes de la souveraineté : l’une qui reproche au pouvoir son reniement au nom de la fidélité aux engagements initiaux, l’autre qui revendique un souverainisme pragmatique, construit dans le temps et compatible avec les contraintes du système international.

Au-delà des controverses, une réalité s’impose : la souveraineté ne se mesure ni à la seule radicalité des discours ni à la seule prudence de l’action gouvernementale. Elle se juge, à terme, à la capacité d’un État à réduire durablement ses dépendances tout en préservant sa stabilité, sa crédibilité internationale et la confiance de ses citoyens. C’est sur ce terrain des résultats, plus que sur celui des proclamations, que les deux visions souverainistes seront finalement départagées.

Khaly Sarr

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