Publié le 27 Jul 2026 - 14:45
RECOMPOSITION DES MAJORITES POLITIQUES

Diomaye lance Kiiraay, Sonko remobilise PASTEF

 

Le paysage politique sénégalais a connu un tournant, samedi 25 juillet 2026, avec le lancement officiel du parti présidentiel Kiiraay – Les Patriotes Républicains par Bassirou Diomaye Faye, tandis qu'Ousmane Sonko entamait une tournée nationale consacrée à la remobilisation des militants de PASTEF. Deux initiatives distinctes qui illustrent désormais la coexistence de deux dynamiques politiques au sein de l'ancienne majorité issue de la coalition Diomaye Président.

 

C’est dans un hôtel de Dakar que le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, a officiellement lancé Kiiraay – Les Patriotes Républicains, une nouvelle formation qu’il présente comme un instrument de rassemblement et d’enracinement territorial.

Dans un discours empreint de références au monde rural, le chef de l’État a expliqué que cette création s’inscrivait dans une vision de long terme. « Aujourd’hui, nous fondons une maison commune. Fonder, c’est semer une graine », a déclaré Bassirou Diomaye Faye.

Évoquant son enfance à Ndiaganiao, il a rappelé ses origines paysannes pour illustrer sa conception de l’engagement politique. « C’est dans ce monde-là, bien avant les livres, que j’ai reçu mes premières leçons de politique », a-t-il affirmé.

Poursuivant sa métaphore agricole, le président a invité ses partisans à privilégier l’action aux controverses. « Chez nous, un paysan ne passe pas sa saison à maudire l’herbe folle (...). Me voici donc au champ », a-t-il lancé, qualifiant Kiiraay de « semence nouvelle » destinée à s’implanter dans toutes les communes du Sénégal ainsi qu’au sein de la diaspora.

Superviseure de la Coalition Diomaye Président, Aminata Touré a présenté ce lancement comme l’aboutissement du processus de restructuration engagé en novembre 2025. Selon elle, 437 organisations politiques et mouvements ainsi que 346 maires ont décidé de rejoindre la nouvelle formation. « Nous voulons un parti fort basé sur l’unité et l’intérêt du parti et du président Bassirou Diomaye Faye », a-t-elle déclaré.

Fixant les ambitions électorales de la nouvelle formation, elle a annoncé l’objectif de conquérir la majorité des collectivités territoriales lors des élections locales de 2027. « Nous voulons que 80 % des communes de ce pays tombent dans l’escarcelle du parti », a soutenu Aminata Touré.

Le superviseur adjoint de la coalition, Abdourahmane Diouf, a, pour sa part, confirmé la fusion de plusieurs formations politiques autour du nouveau parti. « Aujourd’hui, je peux vous dire qu’Awalé et Mimi 2024 n’existent plus. Nous avons choisi notre leader », a-t-il déclaré, estimant que cette réorganisation devait permettre de préparer les prochaines échéances électorales.

Sonko relance la machine PASTEF…

Au même moment, Ousmane Sonko lançait une tournée politique qui l’a conduit notamment à Bargny, Sébikhotane, Khombole et Bambey.

Le président de PASTEF a expliqué que cette tournée était essentiellement consacrée à la campagne de distribution et de vente des cartes de membre du parti. « Je suis venu pour encourager les militants dans la vente des cartes de membres », a-t-il déclaré devant ses nombreux partisans à Bargny.

Pour lui, cette opération constitue un levier essentiel de préparation des futures échéances électorales. « La vente de ces cartes va régler les élections à venir », a affirmé Ousmane Sonko.

Le leader de PASTEF par ailleurs président de l’Assemblée nationale est également revenu sur les difficultés traversées par les populations de Bargny sous l’ancien régime. « J’ai vu ce que vous avez enduré (...). Je n’ai pas oublié Bargny », a-t-il assuré.

Évoquant la nouvelle séquence politique ouverte après sa rupture avec Bassirou Diomaye Faye, Ousmane Sonko a reconnu que son parti devait encore renforcer ses capacités organisationnelles. « Nous n’avons pas encore les moyens et les outils de notre ambition », a-t-il déclaré.

Il a néanmoins affiché sa confiance quant à l’aboutissement de son projet politique. « Nous sommes à 80 % de notre objectif ; il reste 20 %, et la vente des cartes de membres en fait partie », a-t-il lancé, appelant ses militants à rester mobilisés tout en évitant toute provocation.

La simultanéité de ces deux événements illustre la nouvelle configuration politique née de la séparation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.

D’un côté, le chef de l’État consolide son propre appareil politique à travers Kiiraay – Les Patriotes Républicains, issu de la transformation de la coalition qui l’avait porté au pouvoir. De l’autre, Ousmane Sonko poursuit la restructuration et la remobilisation de PASTEF, misant sur le renforcement de son implantation militante et la préparation des prochaines échéances électorales.

Cette double dynamique ouvre une nouvelle phase de la vie politique sénégalaise, où les deux anciens compagnons de lutte déploient désormais, chacun de son côté, leurs stratégies d’organisation et de conquête électorale.

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KIIRAAY ET PASTEF DANS UNE GUERRE DE CADRAGE POLITIQUE

La bataille de l’agenda

Le samedi 25 juillet 2026 restera comme une séquence majeure de la recomposition politique sénégalaise. Deux événements d’une portée symbolique considérable se sont déroulés​​​​​​​ simultanément : d’une part, le lancement officiel de Kiiraay – Les Patriotes républicains, nouveau parti du président Bassirou Diomaye Faye ; d’autre part, la tournée nationale du président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko consacrée à la campagne de vente des cartes de membre de PASTEF.

Loin d’être une simple coïncidence de calendrier, cette simultanéité relève d’une véritable compétition pour le contrôle de l’agenda politique, c'est-à-dire de la capacité à définir les sujets dont parle l’opinion publique et à imposer le cadre d’interprétation des événements.

Dans cette configuration, la rivalité ne porte plus uniquement sur le pouvoir institutionnel ; elle se déplace vers le terrain de la production de l’attention collective, ce que les théoriciens de l’agenda-setting considèrent comme l’une des formes contemporaines les plus décisives du pouvoir politique.

Le paradigme de l’agenda-setting soutient qu’un acteur politique n’exerce pas seulement son influence en convainquant les citoyens, mais surtout en leur indiquant les questions auxquelles ils doivent accorder de l’importance. Le pouvoir consiste alors à déterminer les thèmes qui dominent le débat public.

Sous cet angle, la journée du 25 juillet apparaît comme une concurrence entre deux agendas politiques.

Le président Bassirou Diomaye Faye voulait faire du lancement de Kiiraay l’événement fondateur d’une nouvelle majorité présidentielle. Tout le dispositif discursif allait dans ce sens : discours sur la semence, la maison commune, l’unité, l’ouverture, les 437 organisations et les 346 maires annoncés par Aminata Touré, ainsi que l’objectif de conquérir 80 % des communes en 2027. Il s’agissait d’imposer une nouvelle narration : celle d’un président qui dépasse le cadre de PASTEF pour construire une majorité présidentielle autonome.

Mais, au même moment, Ousmane Sonko déployait une stratégie inverse. Au lieu de répondre frontalement à la création de Kiiraay, il lançait sa tournée politique autour d’un thème apparemment organisationnel : la distribution des cartes de membre. Pourtant, cette campagne constituait en réalité un puissant acte politique.

Deux narratifs qui cherchent à structurer l’espace politique…

En affirmant que « la vente des cartes va régler les élections à venir » et que le parti avait déjà atteint 80 % de son objectif, Sonko déplaçait le débat du terrain institutionnel vers celui de la légitimité militante. Autrement dit, tandis que Diomaye cherchait à démontrer qu’il possédait désormais un appareil présidentiel, Sonko voulait rappeler que la véritable force politique résidait encore dans l’organisation partisane.

Cette opposition illustre parfaitement le deuxième niveau de l’agenda-setting : il ne suffit pas d’imposer un sujet, il faut également imposer la manière dont ce sujet doit être interprété.

Pour Kiiraay, le cadre est celui du rassemblement. Quant à PASTEF, le cadre est celui de la fidélité au Projet.  Deux récits concurrents cherchent donc à structurer l’espace politique.

Cette séquence révèle deux conceptions profondément différentes de la légitimité politique. Bassirou Diomaye Faye mobilise les ressources classiques du pouvoir présidentiel. Le lancement de Kiiraay est fortement institutionnalisé : organisation au King Fahd Palace, présence des ministres, discours présidentiel, mise en avant des maires et des organisations fusionnées.

Le cadrage repose sur une logique de gouvernement. L’objectif est de montrer que le chef de l’État gouverne désormais au-delà de PASTEF et de la coalition Diomaye Président.

Inversement, Ousmane Sonko mobilise une logique de parti de masse. Au lieu de réunir les élites, il descend sur le terrain. Au lieu de présenter des alliances institutionnelles, il sollicite les militants. Plutôt que d’annoncer des ralliements de responsables politiques, il met en scène une mobilisation populaire.

Cette différence rappelle la distinction opérée par Maurice Duverger entre le parti de cadres, fondé sur les notables et les élites, et le parti de masse, structuré autour des militants, de leur engagement et de leur participation financière.

Une bataille symbolique pour le contrôle de l’hégémonie politique

Dans cette logique, la vente des cartes n’est pas un simple acte administratif dans le parti. Elle constitue un instrument de démonstration de force. Chaque carte vendue devient un indicateur de légitimité et une conquête d’électeur. Chaque militant enregistré devient une preuve que le centre de gravité politique demeure au sein de PASTEF.

De son côté, Kiiraay privilégie une stratégie d’agrégation des élites. Les chiffres avancés (437 organisations et 346 maires) servent précisément à construire une image de majorité institutionnelle.

Les deux acteurs utilisent donc des indicateurs différents pour convaincre : Diomaye mesure sa force par les ralliements des élus et des organisations ; Sonko mesure la sienne par la mobilisation militante et l’enracinement populaire.

Cette bataille de l’agenda renvoie également à la maxime de l’hégémonie politique. La domination politique durable ne repose pas uniquement sur la maîtrise des institutions ; elle suppose aussi la capacité à imposer une vision du monde qui devient socialement dominante.

Les deux acteurs cherchent précisément à définir ce que signifie désormais être « patriote ».

Le nom même de Kiiraay – Les patriotes républicains traduit une tentative de réappropriation du vocabulaire patriotique longtemps associé à PASTEF. En reprenant le terme « patriote », Diomaye tente d’élargir sa base politique tout en redéfinissant le contenu du patriotisme autour de la République, de l’ouverture et du rassemblement.

Face à cela, Sonko cherche à conserver le monopole symbolique du Projet. Sa tournée ne met presque jamais en avant la création d’un nouveau parti adverse ; elle recentre constamment le débat sur les objectifs inachevés, les cartes de membre et la fidélité militante.

Cette stratégie correspond à la lutte pour le monopole du capital symbolique. Dans le champ politique, les acteurs ne se disputent pas uniquement les postes ; ils se disputent également les symboles, les mots, les références et la définition de la légitimité.

Autrement dit, la question n’est plus seulement : qui détient le pouvoir ? Elle devient : qui représente encore authentiquement le patriotisme ?

Khaly Sarr

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