Liti-Liti, une déclaration d’amour à l’humain

Il est de ces films que l’on ne goûte qu’une seule fois, des films que l’on dévore, et d’autres en petit nombre, et par leur spécificité, qu’il faut mâcher et digérer lentement. Liti-Liti de Mamadou Khouma Gueye est de cet acabit, un film qui ne nous procure pas simplement du plaisir et de l’amour pour le septième art, mais installe un rapport intrinsèque voire sui generis vis-à-vis de l’humain. Un film qui émeut d’autant qu’il promeut, charrie, jacasse en cascade et établit une réflexion ontologique sur l’humain.
Il place ce dernier au cœur de son processus de fabrication, en amont et en aval du système qui le compose pour que son essence premier s’établisse et se maintienne durablement. Exaspérante, cette fabrication s’avère inachevée, car chahutée par les turpitudes des hommes, de leur manie et de leur prurit immanquablement funestes. Cet humain se heurte souvent à la violence inouïe et à la résistance de certains changements sous le sceau de la modernité, portant la signature insidieuse du bien-être. Une modernité qui chamboule, qui disloque, qui émeut, étouffant et maintenant les populations dans une précarisation irréversiblement moribonde. En avant-première, le cinéaste nous met dans le noir, distribue les pop-corn et appuie sur On.
Au commencement, Guinaw-rails, un quartier mal famé pour certains, fabrique d’hommes à dignité et d’intrépidité pour d’autres. Et malgré cette réputation peu luisante qu’on leur prête, se cache des populations viscéralement attachées à leur sol, se battant contre l’érection d’un projet ferroviaire. Plus qu’un terroir, c’est toute une existence qui se recroqueville derrière, ce n’est pas un simulacre de bien-être, mais un bonheur réel affirmé sans complexe.
Ce projet ferroviaire moderne toque et chancèle grave la vie des populations, déboussole, disloque et engendre une violente séparation non réparatrice. Pêle-mêle se mêle une précipitation scabreuse, bagages pliés, voisins abandonnés, mémoire amnésiée, traumatismes installés. Tristesse et consternation tentent de les conduire vers d’autres lieux, quelque part où il faut renaître, refonder, revivre en attendant que la chance leur sourit. Derrière cette violence, une mère tente inlassablement de taper sur l’ornière, luttant corps et âme pour recouvrer une dignité arrachée. Et en sourdine, un artiste engagé, armé de chauvinisme, un fils ressentant la douleur à la fois d’une mère, d’un quartier et d’une ville, braque sa caméra pour sublimer et remémorer.
A travers Liti-Liti, Mamadou Khouma Gueye matérialise fidèlement cette pensée de Tolstoï en réalité, si vous ressentez de la douleur, c’est parce que vous êtes en vie, mais si vous ressentez de la douleur des autres, c’est parce que vous êtes un humain. Regarder Liti-Liti, c’est comme réveiller et faire une introspection sur notre rapport à l’humain, et cela, le cinéaste l’a réussi. Epoustouflant comme à son habitude, Khouma à l’art de bien faire, un long-métrage d’une dextérité artistique qui enseigne les fondements même du cinéma. Des images à elles-seules parlantes, un décor ordinaire contrastant avec le ferroviaire, cependant dépeignant réellement le calvaire in situ.
Le film de Mamadou Khouma est d’une rare simplicité tatillonne, pointue et remarquablement perçante, de par l’apparition pittoresque de ses personnages, de par ses transitions à la fois éblouissantes et palpitantes, et de par ses émotions émouvantes. Liti-Liti s’interroge sur l’humain, sur la vie, sur notre rapport au bien-être, sur notre architecture, sur le sens que l’on accorde au progrès, parfois au détriment et au mépris de la vie sociale. Il exhibe au grand jour les dessous du progrès, de la modernité, de la voracité du capitalisme, et notre rapport au développement, calqué goulûment sur des aspirations glorieuses et mercantilistes. Un progrès qui désocialise, déshumanise, et dépossède l’homme de son sens premier : vivre. Mais hélas, là où la vie n’existe plus, seules les larmes consolent. Et le train express régional ne pourra plus jamais ressusciter leurs morts, leur redonner un sourire d’espérance, réparer leurs traumatismes, leur dédommager pour que les morts reposent enfin en paix. En définitive, Mamadou Khouma Gueye n’a pas seulement fait un film, il a procédé à une réécriture de la vie dans toutes ses dimensions aussi diverses qu’elles soient, il nous invite à agir. Mais il nous a surtout fait comprendre que derrière ces souffrances, se dissimule des hommes et des femmes attachés à leur terroir, mais aussi remplis de dignité.
ABLAYE TOURE






