Que deviendra-t-il après l’épilogue de “l’Asergate” ?

Depuis l’alternance de 2024, Thierno Alassane Sall a progressivement fait du dossier de l’ASER son principal marqueur discursif. Il en a fait un combat politique, institutionnel et médiatique, dénonçant ce qu’il présente comme un système de favoritisme d’AEE Power Espagne au détriment d’AEE Power Sénégal. Pour un pouvoir qui revendique la souveraineté économique et la défense du secteur privé national, TAS tient ainsi un angle d’attaque particulièrement cohérent. Mais cette stratégie pose une question cruciale : que reste-t-il du discours politique d’un homme lorsque le dossier qui en constitue le principal support quitte le terrain politique pour celui de la justice ?
Depuis l’arrivée au pouvoir du tandem Diomaye-Sonko, Thierno Alassane Sall semble avoir trouvé son principal terrain d’expression politique : l’ASER. Il ne s’agit pas pour lui d’un simple dossier administratif ou d’un contentieux autour d’un marché public. L’affaire est devenue un véritable objet politique.
TAS présente le marché d’électrification rurale comme l’illustration d’une contradiction entre le discours souverainiste du nouveau pouvoir et certaines de ses pratiques. D’un côté, le gouvernement affirme vouloir promouvoir le secteur privé national et renforcer la souveraineté économique. De l’autre, selon TAS, l’État aurait favorisé AEE Power Espagne au détriment d’AEE Power Sénégal. Une contradiction qu’il exploite politiquement.
Le dossier lui permet de mobiliser plusieurs registres à la fois : bonne gouvernance, souveraineté économique, défense des entreprises nationales, transparence de la commande publique et lutte contre la corruption. Et surtout, il lui offre quelque chose de particulièrement précieux en politique : un thème simple, identifiable et répétable. « Asergate », « les 37 milliards », « Sunu 37 milliards » : le dossier est progressivement transformé en élément de langage.
TAS le porte dans les médias, à l’Assemblée nationale, dans ses conférences de presse et jusque dans les villages concernés par le programme d’électrification. Il y a donc bien, dans son positionnement actuel, une forme de monothématisme discursif.
Le fait qu’un homme politique se spécialise dans un dossier ou dans une thématique n’est pas nécessairement un handicap. Au contraire, dans un environnement politique saturé de discours, la spécialisation permet de créer une identité politique immédiatement reconnaissable. L’électeur sait ce que défend le responsable politique. Il sait sur quel sujet il peut compter sur lui. Et cette répétition finit par produire une association mentale : un homme, un combat, une identité.
Le monothématisme politique : une force qui peut devenir une faiblesse
Plusieurs trajectoires politiques sénégalaises permettent de l’illustrer. Avant de devenir l’homme politique qu’il est aujourd’hui, Ousmane Sonko s’est largement fait connaître à travers le dossier des 94 milliards de FCFA. Le dossier foncier de TF 1451/R, les accusations portées contre certains responsables et la question de la gestion du patrimoine foncier de l’État ont constitué l’un des grands moments de la construction de sa notoriété politique.
Sonko avait alors réussi une opération politiquement efficace : transformer un dossier technique en symbole de la mauvaise gouvernance du régime de Macky Sall. Toutefois il n’est pas resté prisonnier du dossier des 94 milliards. Il a progressivement élargi son discours : souveraineté, économie, justice sociale, relations internationales, ressources naturelles, réforme institutionnelle, emploi, agriculture, industrialisation, etc. Le dossier a donc été un point d’entrée dans la politique, et non une prison discursive.
L’actuel président Bassirou Diomaye Faye offre un autre exemple intéressant. Avant d’être propulsé au sommet de l’État, il avait lui aussi construit une partie de sa visibilité autour du dossier foncier de Ndingler, dans lequel il s’était positionné aux côtés des populations locales face au projet de l’homme d’affaires Babacar Ngom. Là encore, un dossier local a permis de donner un visage concret à une problématique beaucoup plus large : la question foncière et le rapport entre populations, investisseurs privés et pouvoir politique. Ce dossier n’a cependant pas constitué l’intégralité de son identité politique. Il a servi de marqueur, avant que le discours ne s’élargisse.
L’exemple de Tahirou Sarr est encore différent et particulièrement intéressant pour comprendre le concept d’identité politique discursive. Son discours politique est directement associé à un thème particulièrement identifiable : le rapport aux étrangers, notamment la question de l’immigration et de la présence étrangère au Sénégal. Qu’on partage ou non cette orientation, son cas montre qu’un responsable politique peut construire une identité fortement reconnaissable autour d’un thème.
Le problème est que plus cette identité devient forte, plus il devient difficile d’en sortir. C’est toute l’ambivalence du monothématisme. Le thème peut fabriquer l’homme politique, mais il peut aussi finir par l’enfermer.
Le paradoxe du « politique à dossier unique »
Le monothématisme possède donc une première vertu : il facilite la lisibilité politique. Un homme politique qui porte constamment le même combat finit par devenir identifiable. Il construit une réputation d’expert. Il peut même devenir incontournable sur la question concernée. C’est ce qui peut arriver à TAS avec l’ASER.
Il est aujourd’hui difficile de parler publiquement de ce dossier sans que son nom y soit associé. Mais cette force comporte une faiblesse majeure : le risque de l’enfermement politique. Lorsqu’un homme politique lie trop fortement son identité à un dossier, il lie aussi une partie de son avenir à l’évolution de ce dossier. C’est là que le risque apparaît.
Ainsi se pose la question de savoir que devient l’homme politique lorsque son dossier disparaît ? Si le dossier est confirmé, il peut sortir renforcé. S’il est rejeté, il peut être affaibli. S’il s’enlise, il peut être oublié. Dans les trois cas, son capital politique dépend alors d’un objet qu’il ne contrôle plus totalement.
C’est la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui TAS. Il a porté l’ASER suffisamment loin pour que le dossier soit désormais pris en charge par la justice. Mais en même temps, cette judiciarisation signifie qu’il va progressivement perdre la maîtrise du calendrier et du récit.
L’évolution récente du dossier est déterminante. La saisine du Pool judiciaire financier et l’ouverture d’une information judiciaire, annoncée le 12 août dans un communiqué, à la suite de la plainte déposée par Thierno Alassane Sall changent la nature de l’affaire.
TAS avait jusque-là une fonction politique claire : alerter, documenter, interpeller et demander que la lumière soit faite. Désormais, la procédure judiciaire doit établir les faits et déterminer les éventuelles responsabilités.
Cette situation crée un paradoxe pour TAS. Il a réussi à faire entrer son dossier dans l’institution qu’il réclamait. Mais en y entrant, le dossier cesse progressivement de lui appartenir politiquement. C’est le moment le plus important de toute cette séquence politique. Car si la justice établit des irrégularités, TAS pourra naturellement revendiquer le mérite d’avoir alerté l’opinion et les institutions.
Par contre s’il n’y a pas de confirmation des accusations, ou si la procédure s’enlise, son principal support discursif risque de perdre progressivement de sa puissance.
Le Parquet financier : quand l’ASER quitte le terrain politique
Dans tous les cas, « l’Asergate » finira par avoir un épilogue. Et c’est cet épilogue qui pose la véritable question : que dira TAS après l’affaire ASER ? Plusieurs scénarios sont envisageables dans ce cas :
Primo, si les investigations judiciaires confirment substantiellement les irrégularités dénoncées par TAS, son capital politique sortira renforcé. Il pourra dire qu’il avait alerté avant que la justice ne se saisisse du dossier. Dans ce scénario, l’ASER devient pour lui ce que les 94 milliards ont été, à un moment donné, pour Sonko : un dossier fondateur. En même temps, il devra accomplir ce que Sonko a réussi à faire : transformer un dossier en doctrine politique. « L’Asergate » ne devra pas rester une fin. Il devra devenir le point de départ d’une réflexion plus large sur la commande publique, le secteur privé national, la souveraineté économique et la gouvernance des ressources publiques.
Secundo, si la procédure ne confirme pas les accusations ou si elle s’étend dans le temps sans résultat spectaculaire, le risque sera tout autre. Le discours de TAS pourrait progressivement perdre de sa force. L’opinion publique politique est volatile. Un dossier peut dominer l’actualité pendant plusieurs mois avant d’être remplacé par un autre. TAS pourrait alors être enfermé dans l’image du « député de l’Asergate », sans parvenir à renouveler son agenda. Ce serait la véritable faiblesse du monothématisme. Car un homme politique ne peut pas demander à un dossier de lui fournir éternellement une raison d’exister.
Tertio, TAS pourrait dépasser le dossier lui-même pour construire une véritable doctrine autour de la souveraineté économique et de la protection du secteur privé national. L’ASER deviendrait alors un cas d’école. À partir de ce dossier, il pourrait développer une réflexion sur les marchés publics, la préférence nationale, les rapports entre l’État et les entreprises étrangères, la transparence des contrats et la politique industrielle.
Dans cette hypothèse, TAS ne serait plus seulement l’homme qui dénonce « l’Asergate ». Il deviendrait l’homme qui propose une autre doctrine de la commande publique et de la souveraineté économique. Ce serait une manière intelligente de sortir du monothématisme sans renier le combat qui lui a donné sa visibilité.
Thierno Alassane Sall doit encore démontrer qu’il peut faire de « l’Asergate » un point de départ et non un point d’arrivée. Car lorsque la justice aura rendu son verdict, lorsque les 37 milliards auront cessé de faire la Une des journaux et lorsque « l’Asergate » appartiendra à l’histoire judiciaire du Sénégal, il restera une question à laquelle aucun dossier ne pourra répondre à sa place : TAS a-t-il un projet politique au-delà de « l’Asergate » ?
C’est peut-être là que commence véritablement son prochain combat.
Khaly Sarr






