Publié le 17 Aug 2026 - 17:06
AFP

La difficile régénérescence

 

L’Alliance des Forces du Progrès (AFP) est fondée le 23 août 1999 par Moustapha Niasse suite à son « Appel du 16 juin 1999 » diagnostiquant les maux du Sénégal et appelant au changement. Elle est aujourd’hui confrontée à une situation pour le moins paradoxale. Le parti qui, au début des années 2000, figurait parmi les principales forces de l’alternance et qui avait encore six députés en 2022 ne compte plus aujourd’hui aucun député sous sa propre bannière.

 

L’Alliance des Forces de Progrès (AFP) appartient à ces formations qui ont profondément marqué l’histoire politique contemporaine du Sénégal, mais dont le poids actuel contraste fortement avec l’influence qu’elles ont exercée au début des années 2000. Née de la rupture de Moustapha Niasse avec le Parti socialiste, l’AFP a participé à l’alternance de 2000 et s’est progressivement imposée comme une composante importante de l’opposition avant de rejoindre, sous Macky Sall, la majorité présidentielle.

Mais vingt-cinq ans après sa création, le parti semble confronté à une question existentielle : peut-il encore se régénérer ou est-il condamné à devenir une formation patrimoniale, davantage dépositaire d’une histoire que porteuse d’un avenir politique ?

La succession de Moustapha Niasse par Mbaye Dione – député-maire de Ngoundiane –, le 26 avril 2025, ouvre théoriquement une nouvelle séquence. Mais le changement de leadership ne suffit pas nécessairement à produire un renouvellement politique. La difficulté de l’AFP paraît plus profonde : elle touche à son identité, à son implantation électorale, à son autonomie stratégique et à sa capacité à produire une offre politique adaptée au nouvel électorat sénégalais.

L’AFP reste intimement liée à une époque et à un homme : Moustapha Niasse et l’alternance de 2000. C’est à la fois sa force et son problème. L’AFP peut légitimement revendiquer sa place dans l’histoire de l’alternance. Elle a été l’une des forces qui ont contribué à mettre fin à quarante ans de domination socialiste. À son apogée, le parti disposait d’une vingtaine de députés et Moustapha Niasse occupait une place centrale dans les institutions. Mais cette histoire appartient de plus en plus au passé.

Pour une nouvelle génération d’électeurs, l’AFP n’est plus nécessairement le parti de l’alternance. Elle est devenue le parti d’une époque de l’alternance. La nuance n’est pas sans importance. L’électeur qui avait vingt ou trente ans en 2000 a aujourd’hui quarante-six ou cinquante-six ans. Une grande partie de l’électorat sénégalais actuel n’a pas vécu politiquement cette période. Il a grandi avec Wade, Macky Sall, puis avec l’émergence de PASTEF et le discours de rupture porté par Ousmane Sonko. L’AFP, elle, semble avoir davantage conservé son histoire qu’elle n’a renouvelé son récit.

De six députés à un : la dégringolade politique…

Il y a également un problème plus profond : celui de l’identité politique. L’AFP est née d’une scission du Parti socialiste. Cela lui a permis de s’installer rapidement dans le champ politique, mais cette origine a toujours pesé sur sa capacité à construire une identité totalement autonome.

Au fil des années, le parti a davantage été identifié par ses alliances que par ce qui le distinguait réellement de ses partenaires. C’est là que se trouve peut-être l’une des faiblesses historiques de l’AFP : elle a rarement été en situation de dire aux électeurs « voilà ce que nous sommes », indépendamment des coalitions dans lesquelles elle se trouve en permanence. De l’opposition au pouvoir, puis du pouvoir à l’opposition, l’AFP a souvent privilégié la logique de l’alliance. Cette stratégie lui a permis de rester dans le jeu institutionnel, mais elle a progressivement brouillé sa singularité.

Aujourd’hui, face aux nouvelles générations de mouvements et partis, l’image d’une « vieille opposition » lui colle davantage à la peau que celle d’une force politique en renouvellement. Et c’est probablement là que commence le véritable souci de l’AFP : comment demander à une nouvelle génération de voter pour un parti dont le principal argument demeure une histoire à laquelle elle n’est pas nécessairement attachée ?

Le deuxième problème est beaucoup plus brutal : l’AFP a perdu une partie de sa substance électorale. Les départs successifs de cadres comme Hélène Tine, Malick Gackou et d'autres responsables ont progressivement affaibli le parti. Ce ne sont pas simplement des départs individuels. Dans un parti politique, chaque départ de cadre signifie potentiellement la perte d’un réseau, d’une implantation locale, de militants et d’une capacité de mobilisation. Le résultat est aujourd’hui visible dans les urnes et dans les institutions.

L’AFP disposait encore de six députés en 2022. En 2024, elle a presque disparu de l’Assemblée nationale avec un seul député. De six députés à un : il ne s’agit plus d’une simple baisse de régime. C’est une dégringolade politique. Ce signal est d’autant plus préoccupant que le parti ne semble plus disposer d’une victoire territoriale majeure susceptible de compenser son absence au Parlement.

Une dépendance aux alliances devenue structurelle…

Le cas de Mbaye Dione est, à cet égard, révélateur. Le secrétaire général de l’AFP siège à l’Assemblée nationale dans le cadre d’une coalition et non sous une bannière parlementaire propre à l’AFP. Le parti n’existe donc pas comme groupe parlementaire. Ce détail est loin d’être anodin. Il est révélateur d’un affaissement électoral.

On pourrait même pousser le raisonnement plus loin : le problème de l’AFP n’est plus seulement de gagner des élections ; c’est de pouvoir présenter ses candidats sans avoir besoin de se cacher derrière une coalition. C’est toute la contradiction de sa situation actuelle. L’AFP veut exister politiquement par elle-même, mais sa survie électorale passe encore par les alliances.

De Wade à Macky Sall, l’AFP a toujours su trouver une place dans les grandes configurations politiques. Cette capacité à négocier et à s’allier a longtemps été présentée comme une force. Elle a permis à Moustapha Niasse et à son parti de rester au centre du jeu malgré l’évolution des rapports de force.

Mais cette stratégie a aussi eu un coût. À force de participer à des coalitions, l’AFP a peut-être gagné des positions tout en perdant progressivement sa propre base. Elle a privilégié la présence institutionnelle à la construction d’une puissance électorale autonome. C’est ce qui explique en partie le paradoxe actuel : un parti historiquement important mais électoralement faible ; une formation connue mais qui ne dispose plus d’une représentation parlementaire propre ; un appareil politique ancien mais dont l’implantation semble s’être considérablement réduite.

La question n’est donc plus seulement de savoir avec qui l’AFP va s’allier demain. La vraie question est : que pèserait l’AFP si elle devait se présenter seule ? La réponse à cette question permettrait de mesurer son véritable poids politique.

Le « national d’équité territoriale » : une piste ou encore un slogan ?

L’arrivée de Mbaye Dione devait marquer une rupture avec l’ère Niasse. Le nouveau secrétaire général a d’ailleurs voulu afficher une nouvelle ligne. En janvier 2026, il déclarait : « C'est fini, nous ne soutiendrons plus personne pour le reste de nos vies », manière de signifier que l’époque où l’AFP se mettait au service de coalitions dominantes était révolue.

Le problème est que la rupture proclamée doit maintenant produire des effets politiques. Mbaye Dione multiplie les critiques contre le pouvoir, dénonce son incompétence, met en garde contre certaines orientations et cherche à repositionner l’AFP dans l'opposition. Mais une question demeure : quel impact réel cette nouvelle parole produit-elle sur l’opinion ?

Pour l’instant, il est difficile de voir une traduction électorale ou populaire significative de cette offensive. L’AFP risque donc de tomber dans une situation assez inconfortable : devenir une formation qui commente la politique davantage qu’elle ne la transforme. Critiquer PASTEF par exemple ne suffit pas pour devenir une alternative à PASTEF. Il faut proposer autre chose.

L’idée d’un programme national d’équité territoriale pourrait pourtant offrir à l’AFP un véritable espace de différenciation. Mais encore faut-il lui donner du contenu.

L’équité territoriale ne peut pas être simplement une formule de communication. Elle doit répondre aux inégalités entre communes, aux difficultés de financement des collectivités, à l’accès aux services publics, à l’emploi local, aux infrastructures et à la question fondamentale de la décentralisation.

C’est précisément sur ce terrain que l’AFP pourrait reconstruire quelque chose. Mais tant que le concept reste abstrait, il demeure difficile pour l’électeur de comprendre ce que l’AFP propose de différent. Un parti en reconstruction ne peut pas seulement avoir une nouvelle ligne. Il doit rendre cette ligne visible dans la vie quotidienne des citoyens.

Le problème de la succession : changer de chef ou changer de génération ?

Mbaye Dione hérite d’un parti qui porte vingt-cinq années de crises, de départs et d’alliances. Sa difficulté est donc considérable. Il ne succède pas simplement à Moustapha Niasse. Il succède à une manière de faire de la politique. Le défi est de faire passer l’AFP d’un parti construit autour d’une personnalité historique à une organisation capable de fonctionner avec une nouvelle génération de dirigeants.

Or, c’est là que la régénérescence devient problématique. Une régénérescence véritable ne consiste pas seulement à remplacer un vieux leader par un nouveau leader. Elle suppose de renouveler les cadres, les méthodes, le discours, les implantations locales et surtout la relation avec l’électorat. Si Mbaye Dione reste seul à porter la nouvelle AFP, alors il y aura changement de leadership, mais pas véritablement régénérescence.

Le dernier problème reste celui de la concurrence. L’AFP n’évolue plus dans le paysage politique qui était le sien au début des années 2000. Aujourd’hui, PASTEF occupe une grande partie de l’espace politique national et dispose d’une implantation militante et électorale sans commune mesure avec celle de l’AFP. Kiiraay cherche, de son côté, à agréger les forces issues de l’ancien système et celles de l’antisystème.

Entre ces deux pôles, l’espace disponible pour l’AFP devient étroit. D’un côté, les nouvelles forces politiques captent la jeunesse, les réseaux sociaux et le discours de rupture. De l’autre, les forces dissidentes disposent de réseaux, d’anciens élus et d’une capacité de coalition supérieure.

L’AFP risque alors de se retrouver dans une position inconfortable : trop ancienne pour incarner la rupture, mais trop faible pour prétendre diriger la recomposition de l’ancien système ou se constituer en parti de synthèse. C’est probablement son principal danger pour les prochaines années. Elle pourrait devenir une force que l’on consulte dans les négociations, mais que l’on ne craint plus dans les urnes. Et pour un parti politique, c’est une forme particulièrement dangereuse de marginalisation.

Au fond, le problème de l’AFP n’est pas simplement son vieillissement car des partis anciens peuvent parfaitement renaître. Le problème est plutôt l’incapacité jusqu’ici à transformer l’héritage de Moustapha Niasse en une nouvelle raison d’être politique.

KHALY SARR

Section: 
FONDS SPÉCIAUX, PRIX DU CARBURANT, RESTRUCTURATION... : Les révélations du leader du Pastef
Mairie de Golf Sud
FONDS POLITIQUES : Le gouvernement bloque les véhicules de la Primature
DÉCLARATION DE PATRIMOINE – FONDS SPÉCIAUX : L’impasse constitutionnelle
PRESIDENCE : Diomaye s’accorde un séjour privé à l'étranger
RÉVISION ARTICLE 37 – DÉCLARATION DE PATRIMOINE : Entre diversion et jeu de dupes
DPG DU PREMIER MINISTRE AL AMINOU LO : Aura-t-elle lieu ?
AND LIGGEEY GOX YI – LA MARCHE DES TERRITOIRES : Alliance électoraliste ou nouvelle alternative politique ?
SESSION EXTRAORDINAIRE À L’ASSEMBLÉE : Ousmane Sonko recadre les contestataires et fixe le cap
OUROSSOGUI : Moussa Bocar Thiam, la tentation Kiiraay
ÉLECTIONS A VENIR, MENACES DE DISSOLUTION DE L'AN ET GUERRE DE MOUVEMENTS : Sonko pilonne le pouvoir depuis le Nord, Aminata Touré riposte dans le Cayor
ÉLECTIONS TERRITORIALES DE JANVIER 2027 : L’APR exige le respect du calendrier électoral
IMPOSTEURS CONTRE TRAÎTRES : La guerre des mots
LANCEMENT DE LA COALITION POLITIQUE AND LIGGEEY GOX YI : Maguette Sène lance la “Marche des Territoires”
SAINT-LOUIS : APRÈS PLUSIEURS MOIS DE CONFLIT : Le PDS finalement “éjecté” de son siège des HLM
IMPLANTATION NATIONALE ET INTERNATIONALE DU PARTI KIIRAAY : Le Président Faye trace la feuille de route
SOUVERAINETÉ : Entre reniement et populisme, l’impossible monopole d’un concept politique
SESSION EXTRAORDINAIRE DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE : Déclaration de patrimoine, fonds secrets et six enquêtes au menu des députés
ÉLECTIONS TERRITORIALES : Le FDR exige une concertation immédiate
ANTA BABACAR NGOM : Les paradoxes d’une relève balbutiante