L’homme qui veut unir les peuples par le vêtement

De Mbedu Jolof à Kamal Raw, Mouhamadou El Amine Diallo transforme son parcours, sa spiritualité et ses racines africaines en une vision singulière de la mode.
Derrière Kamal Raw se raconte une histoire faite de créativité, de doutes, de retraits et de renaissances. Celle de Mouhamadou El Amine Diallo, alias « Kamal », fondateur et directeur artistique de la marque créée en 2019. Né à Dakar et ayant grandi entre Liberté 3, Grand-Dakar et Niary-Tally, ce Sénégalais d’origine guinéenne a été très tôt plongé dans un univers où le dessin, l’art et la culture hip-hop occupaient une place centrale.
Avant de devenir entrepreneur et créateur de mode, il est d’abord un enfant curieux, attiré par le dessin. À l’école, il exprime déjà sa créativité sur le papier. En parallèle, il fréquente l’école coranique, sous l’enseignement de son père. Cette double formation, académique et religieuse, contribue à forger son rapport au monde. « Ils m’ont donné un équilibre de vie », explique-t-il. Pour Poulo, ces deux enseignements lui ont appris à « porter le pour et le contre », à distinguer ce qui est bon, juste et équilibré. Un socle qui, des années plus tard, se retrouvera dans sa manière de penser la création.
En 2005, le jeune homme entre véritablement dans l’univers de la création. Il évolue alors dans un milieu fortement marqué par le hip-hop, le graffiti et les arts visuels. Il côtoie notamment des artistes, dessinateurs, plasticiens et graffeurs comme Docta, figure connue du mouvement hip-hop sénégalais. Cette immersion lui ouvre une nouvelle voie : celle du design et du vêtement. Avec un ami, il crée Mbedu Jolof, une marque spécialisée dans le streetwear. À l’origine, l’ambition est aussi pragmatique que créative. « Mbedu Jolof, c’était une solution », raconte-t-il. À cette époque, les deux jeunes travaillent dans un atelier et cherchent à améliorer leurs revenus. La marque devient leur réponse à cette réalité : un moyen de créer, mais aussi de gagner en autonomie financière.
De 2005 à 2014, Mbedu Jolof multiplie les expériences et participe à différents rendez-vous culturels. Expositions, événements hip-hop, activités à l’Institut français de Dakar, marchés de Noël… La jeune marque gagne en visibilité et s’inscrit dans un écosystème culturel en pleine effervescence. Mais cette première aventure finit par s’essouffler. En 2015, la machine ralentit. La marque ne fait plus rêver comme auparavant. Pour Poulo, cette période devient un moment de remise en question. Plutôt que de s’acharner, il choisit le recul. Direction Mbacké Baol, où il effectue une retraite spirituelle de deux ans. Une période qui va profondément modifier son rapport à la vie, au travail et à la création.
« On était allé à Mbacké Baol uniquement pour nous réfugier, pour pouvoir nous échapper un peu de cette pression qu’on vivait à Dakar », se souvient-il. Ce retrait se transforme finalement en renaissance. Il découvre davantage la philosophie Baye Fall et en retire une nouvelle manière d’appréhender l’existence. « Ils m’ont fait renaître. Ils m’ont redonné le goût du travail et le goût d’aller de l’avant », confie-t-il.
Quand la spiritualité inspire le vêtement
Cette étape devient un tournant majeur dans son parcours. La spiritualité ne reste pas confinée à la sphère personnelle. Elle nourrit désormais son regard artistique. Pour lui, la philosophie Baye Fall possède une force visuelle et identitaire évidente. Il observe notamment la manière dont le vêtement peut immédiatement permettre d’identifier celui qui le porte. « Quand tu t’habilles en style Baye Fall, on remarque directement que tu viens du Sénégal », souligne-t-il. Cette observation devient progressivement une réflexion sur la fonction même du vêtement. Une tenue ne doit pas seulement être esthétique. Elle doit raconter quelque chose, porter une identité, une histoire et une culture.
« Toutes choses ont besoin d’identité. Si on n’avait pas besoin d’identité, on n’aurait pas eu de nom », affirme-t-il. Dans cette conception, le vêtement devient presque une carte d’identité. Il renseigne sur une culture, une histoire et une manière de voir le monde. C’est précisément cette philosophie qui accompagnera la naissance de Kamal Raw.
À son retour, Mouhamadou El Amine Diallo tente de relancer Mbedu Jolof. Mais le contexte a changé. Les anciens partenaires ont pris d’autres directions et l’intérêt pour le projet n’est plus le même. Il aurait pu abandonner. Il choisit plutôt de repartir seul. Kamal, initialement pensé comme une collection destinée à relancer Mbedu Jolof, va progressivement devenir une marque à part entière. Les premières pièces portent même encore les étiquettes de l’ancienne marque. Puis vient la rupture. Kamal cesse de communiquer autour de Mbedu Jolof et construit une nouvelle identité : Kamal Raw – Revolution African Wear. La marque naît ainsi en 2019 avec une ambition précise : proposer une mode ouverte sur le monde sans perdre son ancrage africain. Le vêtement devient un espace de dialogue entre modernité et héritage.
Chez Kamal Raw, la mode n’est pas seulement une affaire de tendances. Elle est un langage. Le message central que Kamal veut porter tient en un mot : l’unité. «
C’est unir les peuples par le vêtement », explique-t-il. Une ambition presque politique, mais qui passe par la création plutôt que par les discours. « Comme les politiciens n’arrivent pas à nous unir, moi, je vais essayer de le faire à travers les vêtements », lance-t-il. La phrase résume une grande partie de sa démarche. Dans un monde où les frontières culturelles, géographiques et sociales restent nombreuses, le vêtement peut devenir un élément de rapprochement. Kamal Raw cherche ainsi à construire une identité africaine contemporaine, capable de dialoguer avec l’extérieur sans se diluer. Couleurs, matières, formes et détails deviennent autant de moyens de raconter cette identité.
Le Kamal Labo, un lieu pour créer
En 2024, une nouvelle étape est franchie avec l’ouverture du Kamal Labo Creative Space. Pour son fondateur, l’espace représente bien davantage qu’un lieu de travail. Il matérialise près de deux décennies de parcours. « C’est le fruit d’années de travail », souligne-t-il. Depuis 2005, il y a eu les débuts de Mbedu Jolof, les expositions, les difficultés, la retraite spirituelle, le retour à Dakar, la naissance de Kamal Raw et la reconstruction.
Le Kamal Labo apparaît ainsi comme un point d’aboutissement, mais aussi comme un nouveau départ. Le créateur y trouve un environnement dans lequel il se sent pleinement à sa place. « Je passe beaucoup plus de temps ici qu’à la maison ou bien ailleurs », confie-t-il. Le lieu traduit également une ambition plus large : faire du design un outil de rencontre et créer un espace favorable à l’expression artistique.
Les JOJ Dakar 2026, une collaboration à préciser
Le nom de Kamal Raw a également circulé autour des Jeux Olympiques de la Jeunesse Dakar 2026. Mais le créateur tient à préciser la nature exacte de son implication. Contrairement à certaines présentations pouvant laisser croire à un partenariat officiel, il affirme qu’il n’existe, à ce stade, aucun accord officiel entre Kamal Raw et les JOJ. Il explique avoir été sollicité ponctuellement pour donner son avis sur des tenues destinées à des supports de communication et à des affiches publicitaires. « On n’a pas eu un partenariat direct avec quelque chose d’officiel », précise-t-il. La collaboration officiellement réalisée concerne notamment le défilé de la dernière édition de Dakar en Jeux, à la Gare de Dakar. Cette précision permet au créateur de distinguer les collaborations ponctuelles des partenariats institutionnels.
De Mbedu Jolof à Kamal Raw, Mouhamadou El Amine Diallo poursuit finalement une même quête : donner au vêtement une identité suffisamment forte pour raconter d’où l’on vient, tout en restant suffisamment ouvert pour dialoguer avec le reste du monde. Son histoire, elle, est loin d’être terminée. Avec Kamal Raw et le Kamal Labo Creative Space, KAMAL entend désormais franchir une nouvelle étape : faire de sa vision une force créative capable de dépasser les frontières du Sénégal.
Fatou Ba






