Une fenêtre qu’il serait dommage de laisser se refermer

Une fenêtre qu’il serait dommage de laisser se refermer
Après vingt-deux mois sans programme avec le Fonds monétaire international, le Sénégal et les services du FMI sont parvenus, le 1er septembre 2026, à un accord technique portant sur un programme de 2,2 milliards de dollars. Cet accord doit encore franchir plusieurs étapes. Mais il marque une inflexion importante dans la relation entre Dakar et le Fonds.
Il serait toutefois réducteur de le présenter comme une mise sous tutelle ou, à l’inverse, comme une victoire définitive. Le Sénégal sort d'une période particulièrement difficile sur le plan financier. La question est maintenant de savoir ce que le pays fera de cette nouvelle marge de manœuvre.
Les expériences du Mozambique, du Ghana, du Sri Lanka et de la Jamaïque peuvent, à cet égard, être utiles. Elles montrent surtout qu’après une crise de dette et une perte de confiance, le temps compte. La clarification des comptes, la crédibilité des réformes et l’existence d’un consensus minimal autour de celles-ci peuvent accélérer le retour à la normale. Le Sénégal dispose aujourd’hui de plusieurs de ces éléments. Il faut maintenant les consolider.
Ce que l’accord prévoit réellement
Les faits doivent être rappelés. À l’issue d’une mission conduite à Dakar du 19 août au 1er septembre 2026 par Mercedes Vera Martin, les autorités sénégalaises et les services du FMI ont conclu un accord au niveau des services portant sur un programme de trente-six mois au titre de la facilité élargie de crédit.
Le montant annoncé est de 1 537,1 millions de DTS, soit environ 2,2 milliards de dollars ou 1 240 milliards de francs CFA. Cela représente 475 % de la quote-part du Sénégal, pour la période 2026-2029.
Le programme vise notamment à rétablir la stabilité macroéconomique, à améliorer la viabilité de la dette, à réduire les vulnérabilités budgétaires et extérieures, mais aussi à augmenter les dépenses sociales et à soutenir une croissance davantage portée par le secteur privé. Ce dernier point mérite d’être suivi de près. La consolidation budgétaire ne peut pas être la seule boussole du programme. La question sociale devra rester présente dans les arbitrages qui seront faits au cours des prochaines revues.
Il faut aussi rappeler que l’accord n’est pas encore définitif. Il reste soumis à l’approbation de la direction puis du conseil d’administration du Fonds. Il dépend également de la mise en œuvre de mesures correctrices liées au dossier de communication d’informations erronées et de l’obtention des assurances de financement attendues des partenaires du Sénégal.
La période qui s’ouvre sera donc déterminante. Le gouvernement devra à la fois respecter les engagements pris et expliquer régulièrement aux Sénégalais les choix qui seront faits.
Ce que les vingt-deux mois sans programme ont coûté
La situation actuelle ne peut être comprise sans revenir sur les comptes publics.
L’audit de la Cour des comptes publié en février 2025 avait établi que la dette de l’administration centrale à fin 2023 n’était pas de 74,4 % du PIB, comme annoncé précédemment, mais de 99,7 %. Le déficit budgétaire moyen sur la période 2019-2023 avait, lui aussi, été sous-évalué de 5,6 points de PIB. Les emprunts dissimulés représentaient 25,3 points de PIB, soit environ 7 milliards de dollars. Après consolidation des engagements, le ratio d’endettement avait été réévalué autour de 132 % du PIB.
Cette situation a eu une conséquence immédiate : l’État sénégalais a dû se financer sur les marchés dans des conditions coûteuses.
En juin 2024, le Sénégal a levé 750 millions de dollars en eurobonds à 7,75 % sur sept ans. En octobre de la même année, il a obtenu 300 millions de dollars supplémentaires grâce à la réouverture de titres 2031 à 6,33 %, entièrement souscrits par une seule banque. Dans le même temps, l’État s’est davantage tourné vers le marché régional, dont les conditions sont plus coûteuses que celles des ressources concessionnelles.
Ces taux ont un coût très concret pour les finances publiques. L’argent consacré au service de la dette n’est plus disponible pour d’autres priorités. C’est pourquoi les vingt-deux mois sans programme ont pesé sur les marges de l’État.
Il faut néanmoins reconnaître l’effort engagé depuis. Selon le FMI, le déficit est passé de 13,4 % du PIB en 2024 à 6,4 % en 2025 ; le rapport d’exécution budgétaire du ministère des Finances le situe, pour sa part, à 6,44 %.
Le gouvernement a également commencé à s’attaquer à la question des subventions énergétiques. Les prix des carburants ont été relevés le 15 août et l’écart entre les 250 milliards de francs CFA inscrits au budget et les 1 069 milliards projetés à politique inchangée a été rendu public.
Ces décisions ont été prises avant la conclusion de l’accord avec le FMI. Elles ont donc une portée politique particulière et devront être appréciées à l’aune de leurs conséquences économiques et sociales.
Le Mozambique : le prix du retard
Le Mozambique constitue un précédent intéressant pour le Sénégal.
En 2013 et 2014, trois entreprises publiques mozambicaines avaient contracté 2,2 milliards de dollars d’emprunts, soit environ 12 % du PIB, sous garantie souveraine, sans autorisation du Parlement et sans information des bailleurs. Lorsque l’affaire a été révélée en 2016, les appuis budgétaires ont été gelés, les investisseurs ont pris leurs distances et l’endettement a fortement augmenté, jusqu’à environ 130 % du PIB. Le pays a ensuite fait défaut.
Il aura fallu attendre mai 2022 pour que Maputo retrouve un programme du FMI, avec une facilité élargie de crédit de 456 millions de dollars. Six années avaient passé.
Entre-temps, la croissance était tombée de 6,6 % en 2015 à 2,8 % en 2018 et la pauvreté avait progressé.
La comparaison n’est évidemment pas parfaite. Mais elle rappelle une chose simple : plus une crise de confiance dure, plus son règlement devient difficile et coûteux.
Le Ghana : l’intérêt d’un retour rapide
Le Ghana offre une trajectoire différente.
Après le défaut de 2022, Accra a conclu dès mai 2023 une facilité élargie de crédit de 3 milliards de dollars, avec un premier décaissement de 600 millions. Depuis, plusieurs indicateurs se sont améliorés.
L’inflation moyenne est passée de 31,9 % en 2022 à 14,6 % en 2025, puis à 3,2 % en mars 2026. La croissance est passée de 2,9 % en 2023 à 5,7 % en 2024, puis autour de 6 % en 2025 et 6,4 % au premier trimestre 2026. La dette publique est, elle, passée de 61,8 % du PIB à fin 2024 à 45,3 % à fin 2025, puis à 45 % en juin 2026.
La restructuration de 13,1 milliards de dollars d’eurobonds a également été achevée fin 2024 et le pays a procédé à un remboursement anticipé de 700 millions de dollars.
Il faut cependant éviter de transformer le cas ghanéen en modèle automatique. L’inflation était remontée à 5,3 % en juin 2026 et une partie du redressement doit également à la conjoncture des matières premières.
Surtout, l’amélioration des indicateurs macroéconomiques ne se traduit pas immédiatement dans la vie quotidienne. C’est un point essentiel pour le Sénégal. Un gouvernement peut afficher de meilleurs chiffres tout en continuant à faire face à l’impatience sociale.
Le Sri Lanka : commencer par rétablir la confiance dans les comptes
Le Sri Lanka apporte un autre enseignement.
Après son défaut de 2022 et deux années de récession, le pays a accepté un diagnostic complet et conclu un programme avec le FMI en 2023. Le PIB a progressé de 5 % en 2024. L’inflation moyenne est revenue à 1,2 %, les réserves officielles brutes ont atteint 8,1 milliards de dollars et Standard & Poor’s a sorti le pays du statut de défaut sélectif en septembre 2025.
La restructuration de la dette extérieure était pratiquement achevée au début de 2026.
L’expérience sri-lankaise montre surtout qu’un gouvernement qui arrive au pouvoir sur un discours de rupture et de justice sociale peut être amené à conduire des réformes difficiles. La question est alors de savoir comment protéger les catégories les plus vulnérables pendant cette période.
Pour le Sénégal, le débat sur la souveraineté ne devrait donc pas se résumer à l’acceptation ou au refus d’un programme du FMI. Il porte aussi sur la capacité du pays à négocier ses priorités et à conserver la maîtrise de leur mise en œuvre.
La Jamaïque : le suivi national comme garantie
La Jamaïque mérite également l’attention.
Longtemps considérée comme un cas particulièrement difficile, elle est devenue une référence en matière de réduction durable de la dette. L’une des particularités de son expérience tient au dispositif de suivi mis en place autour du programme.
En 2013, Kingston a créé un comité de supervision du programme économique réunissant le secteur privé, les syndicats, l’administration et la société civile. Sa mission était notamment de suivre les engagements du gouvernement et d’en rendre compte publiquement.
Ce type de mécanisme a contribué à donner au programme une dimension nationale. Les créanciers pouvaient suivre la continuité de la politique budgétaire et les citoyens disposaient d’un cadre pour examiner les engagements pris.
Le comité a survécu à la fin du programme du FMI avant d’être remplacé, au 1er janvier 2025, par une commission budgétaire indépendante.
Le Sénégal pourrait s’inspirer de cette expérience.
Ce qu’il faudrait maintenant mettre en place
La priorité devrait être de transformer l’accord avec le FMI en occasion de renforcer durablement la gestion publique.
La première urgence concerne les mesures correctrices attendues. La gestion de la dette doit être effectivement centralisée au sein d’un seul ministère. Les résultats de l’audit des arriérés ainsi que les conclusions de l’audit indépendant confié à un cabinet international devraient être publiés intégralement.
Il ne s’agit pas seulement de satisfaire le Fonds. Il s’agit surtout de créer des règles qui empêchent qu’une situation comparable se reproduise.
Deuxième chantier : inscrire la transparence budgétaire dans la loi. Une loi organique renforcée, un plafond d’endettement voté, la consolidation de l’ensemble des entités publiques et de leurs garanties, ainsi qu’une sanction claire en cas de dissimulation permettraient de rendre les progrès plus durables.
Troisième proposition : créer un comité national de suivi du programme. Il pourrait réunir le patronat, les syndicats, les universitaires, l’Ordre des experts-comptables, les organisations de la société civile et la presse. Un rapport public publié chaque trimestre, à partir des données du ministère des Finances, serait probablement plus utile que la multiplication des communiqués.
La question des subventions énergétiques constitue un quatrième enjeu. Le ciblage des subventions peut être nécessaire, mais il doit être accompagné d’un dispositif clairement identifié en faveur des ménages modestes et des transporteurs.
Le budget 2027 sera, de ce point de vue, un premier test important. Il devra montrer comment le gouvernement entend concilier réduction des déficits et protection sociale.
Enfin, le programme devra être utilisé pour relancer la croissance. La croissance hors hydrocarbures était restée faible en 2025, à 2,2 %, avant de remonter à 4,7 % au premier trimestre 2026.
La mise en œuvre du nouveau code des investissements, la révision de la loi sur les partenariats public-privé, la réforme du code général des impôts et du code des douanes, ainsi que l’accès des PME au foncier et au financement seront déterminants.
La question n’est donc pas seulement de rétablir les équilibres comptables. Il faudra aussi créer les conditions d’une reprise durable de l’activité.
Ne pas laisser passer l’occasion
Les critiques à l’égard du programme sont légitimes. La conditionnalité peut peser sur les ménages. La consolidation budgétaire peut freiner une croissance déjà faible. Et la charge d’une dette intérieure rémunérée autour de 6 % ne disparaîtra pas simplement avec de meilleurs comptes publics.
Ces questions devront être discutées au Parlement, dans la presse et plus largement dans le pays. Le fait que l’accord ait été obtenu sans exigence préalable de restructuration explicite ne règle pas non plus la question du traitement de la dette.
Mais ces interrogations ne justifient pas le statu quo.
Continuer à se financer sur des marchés coûteux, rester confronté à une notation dégradée et voir l’investissement privé hésiter ne constitue pas une alternative plus favorable.
Le Sénégal a fait un choix difficile en 2025 en reconnaissant l’ampleur réelle de ses déséquilibres financiers. Cette clarification avait un coût. Elle ne prendra tout son sens que si elle débouche maintenant sur de nouvelles règles de gestion publique et sur un financement permettant de relancer l’économie.
L’accord du 1er septembre peut servir à cela.
Son importance ne tient pas seulement aux 1 240 milliards de francs CFA annoncés. Elle tient à la possibilité de tirer des conséquences durables de la crise : renforcer les institutions, améliorer la transparence, protéger les plus vulnérables et restaurer progressivement la confiance.
Le Sénégal ne sortira pas de cette situation en quelques mois. Mais il dispose désormais d’un cadre pour avancer.
Le gouvernement devra assumer ses choix. L’opposition devra continuer à exercer son contrôle. Le secteur privé, les syndicats, la société civile et la presse auront également leur rôle à jouer.
C’est probablement à cette condition que l’accord avec le FMI pourra dépasser le simple cadre d’un programme financier et devenir le point de départ d’une nouvelle étape dans la gestion économique du pays.
Massamba SECK
Expert financier






