Le nouveau champ de bataille politique

La bataille politique sénégalaise semble avoir changé de terrain. Elle ne se joue plus seulement dans les structures partisanes, dans la conquête des militants ou dans les opérations de massification. Elle se déplace désormais vers le processus électoral lui-même et la tenue des élections territoriales. Fort de ses 130 députés sur 165 à l’Assemblée nationale, PASTEF utilise sa puissance parlementaire et partisane pour mettre la pression sur le président de la République et son gouvernement. Derrière la défense proclamée de la légalité électorale se dessine déjà un autre enjeu : la conquête des territoires et le premier grand affrontement électoral entre les deux pôles issus de l’ancienne alliance Diomaye-Sonko.
En saisissant le ministre de l’Intérieur et la CENA, avec ampliation au président de la République, PASTEF fait ainsi du calendrier électoral un nouveau front de la confrontation politique. Il ne s’agit plus seulement de se préparer à gagner les élections : il faut d’abord s’assurer qu’elles auront lieu.
Jusqu’ici, la préparation de PASTEF aux élections territoriales relevait principalement d’une logique de construction organisationnelle. La vente des cartes, la massification, l’installation des structures et les tournées de terrain de Sonko constituaient les principaux instruments de cette implantation. Sonko parcourait le pays, y compris les localités les plus éloignées, pour maintenir la dynamique militante et transformer la victoire nationale de 2024 en implantation territoriale. La bataille se jouait alors essentiellement sur le terrain social et organisationnel : le nombre de cartes vendues, le nombre de militants mobilisés, la capacité de mobilisation dans telle ou telle commune.
Une autre bataille s’y est progressivement greffée, celle du discours de Sonko contre tout report des élections territoriales. Ce qui pouvait apparaître comme une simple prise de position politique devient désormais une ligne stratégique du parti. Avec le communiqué du 26 août, cette ligne franchit un nouveau palier. PASTEF ne se contente plus de dire qu’il veut aller aux élections. Il agit pour que le processus électoral soit effectivement enclenché. Le curseur est donc déplacé de la préparation de l’élection à la défense de l’élection. Le processus électoral devient lui-même un enjeu politique.
Habituellement, les partis se battent pour les voix, les candidatures, les alliances et les territoires. PASTEF investit seul ce qui se faisait en coalition d’opposition, le terrain du calendrier républicain et des règles électorales qui rendent la compétition possible. Le communiqué est révélateur à cet égard. Le parti affirme que « le droit est sans ambiguïté », fixe au 17 janvier 2027 ce qu’il considère comme la dernière date légalement possible et dénonce l’absence du décret fixant la date du scrutin. Il ne demande donc pas simplement au pouvoir d’organiser les élections. Il lui demande de déclencher le processus électoral.
PASTEF adopte la stratégie de préemption politique…
La nuance est essentielle. PASTEF cherche à empêcher que le retard accumulé dans les actes préparatoires ne produise, à terme, un report qui ne dirait pas son nom. D’où cette formule particulièrement politique : « la carence du Président de la République ne saurait créer les conditions d’un report de fait des élections territoriales ». En d’autres termes, le nouveau champ de bataille n’est plus seulement électoral. Il est préélectoral.
Par ailleurs, PASTEF semble être le principal exigeant des élections. Ce paradoxe de la situation mérite d’être souligné. On pourrait s’attendre à ce que l’autre partie de l’opposition soit la première à exiger le respect du calendrier électoral. Or, dans cette phase, elle apparaît relativement silencieuse. Une partie infime, regroupée notamment au sein du Front pour la défense de la démocratie et de la République (FDR), a certes alerté sur le retard du processus électoral, mais cette mobilisation demeure très limitée.
La situation produit ainsi une configuration assez inhabituelle : le parti présidentiel semble être celui qui repousse le plus fortement l’organisation des élections territoriales, tandis qu’une partie de l’opposition paraît observer la situation avec une certaine indifférence. Cette indifférence peut surprendre. Une opposition devrait, en principe, être particulièrement attentive à tout retard susceptible d’affecter le calendrier électoral. Mais l’opposition sénégalaise semble, pour l’instant, davantage préoccupée par sa propre recomposition que par la bataille juridique autour du calendrier.
Alors que PASTEF pousse publiquement à l’ouverture du processus électoral, Kiiraay s’organise politiquement tout en affichant une position de refus de participer aux élections. Cette posture crée un contraste saisissant. D’un côté, un parti qui demande l’ouverture du jeu électoral. De l’autre, une organisation qui se structure sans vouloir entrer immédiatement dans la compétition électorale.
Cette différence révèle que les acteurs ne se situent pas tous au même niveau du calendrier politique. PASTEF semble déjà raisonner en termes de conquête des collectivités territoriales. Kiiraay paraît davantage engagé dans une phase de construction politique et organisationnelle. Il s’investit dans la stratégie d’épuisement de PASTEF, faisant de la politique une course de fond et non de vitesse.
Kiiraay investit la stratégie d’épuisement de PASTEF…
Derrière les discours sur le calendrier se cache une question beaucoup plus politique : qui a intérêt à ce que les élections aient lieu maintenant ?
Le comportement des acteurs permet d’esquisser une première lecture. PASTEF semble vouloir aller aux élections parce qu’il dispose d’une dynamique nationale qu'’il souhaite convertir en implantation locale. Pour le parti, gagner les communes et les départements permettrait de compléter la conquête du pouvoir central par une conquête des territoires et de préparer de nouveau la reconquête du pouvoir. L’opposition, elle, paraît moins pressée. Ses forces sont fragmentées, ses alliances incertaines et ses stratégies locales encore peu lisibles. Quant à Kiiraay, sa position ambiguë de participer au scrutin le place dans une autre temporalité.
Dès lors, le calendrier électoral devient lui-même une ressource politique. Aller rapidement aux élections peut être un avantage pour celui qui estime être prêt ; attendre peut être préférable pour celui qui considère que les conditions politiques ne lui sont pas encore favorables. C’est la raison pour laquelle la question du calendrier ne peut être dissociée du rapport de forces entre les organisations.
La stratégie de PASTEF peut également être comprise comme une volonté de maîtriser le temps politique. Depuis 2024, le parti dispose d’une dynamique électorale sans commune mesure. Mais une dynamique nationale ne se transforme pas automatiquement en domination territoriale. Les élections locales exigent des conditions : des candidats implantés, des réseaux, des relais associatifs, une connaissance fine des territoires et des capacités de mobilisation commune par commune.
Plus l’échéance est repoussée, plus les autres acteurs disposent de temps pour se réorganiser. En défendant le calendrier, PASTEF défend donc aussi indirectement l’avantage temporel dont il dispose aujourd’hui. La bataille du calendrier est ainsi, en profondeur, une bataille pour savoir à quel moment le rapport de forces sera figé dans les urnes.
Des élections territoriales à dimension référendaire…
C’est pourquoi les élections territoriales ne doivent pas être analysées uniquement comme une prochaine échéance électorale. Elles constituent un référendum. Un référendum de clarification et de reconfiguration de l’espace politique. Elles devront redéfinir la nouvelle majorité après la brouille du tandem présidentiel.
Les élections représentent également un champ de bataille politique. Le premier affrontement porte sur la tenue même du scrutin. Le deuxième portera sur les candidatures. Le troisième sur les coalitions. Le quatrième sur la conquête des communes et départements.
PASTEF semble avoir compris que la première bataille conditionne toutes les autres. En exigeant aujourd’hui le déclenchement du processus électoral, le parti ne fait donc pas qu’anticiper la campagne de 2027. Il cherche à fixer les règles temporelles de cette campagne avant même que celle-ci ne commence.
Dans cette nouvelle bataille, une situation pour le moins paradoxale se dessine : celui qui détient le pouvoir parlementaire et partie intégrante de l’opposition semble aujourd’hui être celui qui réclame le plus fortement le scrutin, tandis que ceux qui détiennent le pouvoir présidentiel et une très grande partie de l’opposition se résignent à dénoncer le retard du calendrier et paraissent encore hésiter à investir ce terrain.
Le prochain rapport de forces pourrait donc commencer avant même l’ouverture de la campagne. Il se joue déjà autour d’une question élémentaire : qui veut réellement aller aux élections territoriales ?






