Publié le 25 Aug 2026 - 07:26
THIERNO BOCOUM, PRÉSIDENT DU MOUVEMENT AGIR

“Nous ne travaillons pas pour être de simples témoins de l’histoire politique du Sénégal”

 

Après plusieurs années d’engagement dans l’opposition et au terme d’une trajectoire marquée par des ruptures et des repositionnements, Thierno Bocoum entend désormais inscrire son action dans le temps long. Dans cet entretien accordé à EnQuête, le leader d’AGIR revient sur son départ de Rewmi, son diagnostic du système institutionnel sénégalais, l’état des libertés publiques, son rapport au pouvoir comme aux autres forces de l’opposition, mais aussi sur le projet politique d’AGIR et ses ambitions électorales. Entre critique du présent et volonté de construire une alternative, il défend une démarche fondée sur l’action, l’autonomisation des citoyens et l’émergence d’un leadership collectif.

 

En octobre 2017, vous avez quitté Rewmi après plusieurs années aux côtés de son président Idrissa Seck. Qu’est-ce qui a réellement motivé cette rupture et qu’avez-vous voulu faire différemment avec AGIR ?

Mon départ de Rewmi a été une rupture politique et non personnelle. Je quittais une formation politique, mais pas mon engagement pour mon pays. Mon expérience auprès d’Idrissa Seck a participé à ma formation politique et renforcé mes convictions. Avec AGIR, j’ai voulu poursuivre cet engagement autrement, en plaçant l’action, les valeurs, les principes et la responsabilité au cœur de la démarche. C’est dans cet esprit que nous avons retenu le mot d’ordre : « Le temps de l’action ».

Vous défendiez déjà, avec le PACT, la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice et la réforme des institutions. Quel diagnostic faites-vous aujourd’hui du système institutionnel sénégalais ?

Je considère que les institutions constituent le socle de la démocratie. Mais elles dépendent des hommes et des femmes qui les incarnent pour être protégées et fonctionner correctement. Dès 2018, avec le PACT, nous avions défendu la séparation effective des pouvoirs, l’indépendance de la justice et une réforme profonde des institutions. Pour moi, il ne suffisait pas de changer les dirigeants : il fallait changer les pratiques, les rapports au pouvoir et les mécanismes de gouvernance.

Aujourd’hui, je ne suis pas convaincu que nous ayons véritablement changé de système. Nous avons changé de majorité et de dirigeants, mais certaines pratiques que nous dénoncions hier n’ont pas disparu. Je constate notamment que les institutions restent prises dans des rapports de force politiques.  Ils nous avaient vendu un duo. Ils nous présentent aujourd’hui un duel. Pour moi, une véritable rupture doit transformer les règles du jeu. Changer les hommes sans changer la culture institutionnelle, c’est changer les occupants de la maison sans refaire ses fondations.

Vous êtes critique aussi bien à l’égard du pouvoir que de certaines composantes de l’opposition. Comment concevez-vous votre positionnement ? Jusqu’où peut aller le compromis politique ?

J’ai toujours défendu l’idée des « oppositions », au pluriel. Je ne pense pas que tous ceux qui s’opposent au pouvoir doivent nécessairement être d’accord sur tout. Je revendique donc ma liberté politique. Je peux m’opposer au pouvoir tout en étant en désaccord avec une partie de l’opposition. Je peux également converger avec elle sur une question précise sans devenir son allié politique. Je crois cependant aux convergences lorsque l’intérêt supérieur du pays est en jeu. Lorsqu’une liberté fondamentale ou un principe démocratique est menacé, nous devons pouvoir nous retrouver. Pour moi, le compromis politique est légitime lorsqu’il permet de trouver un terrain d’entente sans renoncer à l’essentiel. La compromission commence lorsqu’on accepte de sacrifier ses principes pour préserver une position, une alliance, un poste ou un intérêt personnel. C’est une ligne que je refuse de franchir.

Quel regard portez-vous sur les fonds politiques ?

Je considère qu’il faut sortir de l’hypocrisie sur cette question. Je n’ai jamais considéré que les fonds politiques étaient, par principe, inutiles. Le président de la République peut être confronté à des situations nécessitant une capacité d’intervention rapide. La véritable question est celle de l’encadrement, de la traçabilité et du contrôle de ces fonds.

Je pense qu’il faut donner au chef de l’État les moyens nécessaires pour gouverner, mais ces moyens doivent être accompagnés de règles qui empêchent leur utilisation à des fins personnelles, partisanes ou de clientélisme. De ce point de vue, la déclaration de patrimoine, notamment à la fin du mandat, constitue un élément important. Elle permet de confronter les situations patrimoniales et de renforcer la responsabilité des personnes qui ont exercé les plus hautes fonctions de l’État. Le fait que cette exigence ait été insuffisamment prise en compte dans notre dispositif juridique était un impair qu’il fallait corriger.

Je défends donc une logique simple : des moyens pour gouverner, mais des règles pour empêcher que ces moyens ne deviennent des instruments de pouvoir personnel.

Quel regard portez-vous sur l’état actuel des libertés publiques et sur la relation entre pouvoirs politiques ?

Je considère que nous vivons un recul démocratique, particulièrement du point de vue des libertés publiques. Je suis préoccupé par la résurgence de certaines pratiques que je pensais appartenir au passé, par les restrictions qui peuvent toucher les libertés fondamentales et par les violences politiques. Je suis également préoccupé par la situation au sein de l’Assemblée nationale. Une démocratie ne se mesure pas seulement à la capacité d’une majorité à faire adopter ses textes ; elle se mesure aussi à la manière dont elle traite sa minorité. Je considère aussi que le calendrier électoral doit être respecté et connu. Une démocratie ne peut pas fonctionner durablement dans l’incertitude de ses propres échéances. La démocratie ne se consolide pas uniquement par les promesses. Elle se consolide par les pratiques, des institutions fortes et une protection effective des libertés publiques.

Dans le contexte actuel de recomposition du paysage politique sénégalais, quelle place AGIR entend-il occuper ?

Je ne veux pas qu’AGIR soit une formation politique destinée à occuper un espace secondaire. Nous avons l’ambition de transformer la manière de faire de la politique et, à terme, de participer pleinement à la conduite de l’État. Mais je sais qu’une ambition politique sérieuse se construit dans le temps. C’est pourquoi nous avons beaucoup misé sur la semence. J’ai choisi de construire plutôt que de courir derrière les effets de mode. Nous avons semé des valeurs, de la cohérence, de la compétence et de la responsabilité. Je n’ai pas voulu modifier mes convictions en fonction des rapports de force ou des sondages. Il y aura un temps pour la récolte. Je veux être prêt lorsque le pays cherchera autre chose que le populisme, les promesses sans lendemain, la personnalisation excessive du pouvoir et les affrontements permanents.

AGIR est désormais structuré comme un parti politique. Participera-t-il aux prochaines élections et envisagez-vous une candidature personnelle aux élections locales ?

Je peux le confirmer : AGIR est devenu un parti politique. Nous avons choisi cette transformation pour disposer d’un cadre plus structuré et plus solide afin de participer pleinement à la compétition électorale. Nous participerons, InshaAllah, aux prochaines élections et nous nous préparons à être présents partout où nous pourrons porter notre projet. Pour ma propre candidature aux élections locales, je considère qu’il est encore trop tôt pour prendre une décision. Le moment venu, j’examinerai la situation en fonction de l’intérêt du parti et surtout de celui des populations.

Quel est le projet politique porté et défendu par AGIR ?

Notre projet repose principalement sur le leadership et l’autonomisation. Je ne défends pas un leadership fondé sur un homme providentiel ou sur une élite qui déciderait de tout pour les autres. Je veux faire émerger un leadership partagé, dans toutes les catégories de la société. Un entrepreneur, un enseignant, un agriculteur, un artisan, un chercheur, un fonctionnaire, un jeune, une femme, un responsable associatif ou un élu peuvent être des leaders.

Pour moi, être leader, c’est être capable d’agir sur son environnement par la compétence, l’exemple, l’intégrité, l’initiative et la responsabilité. L’autonomisation doit permettre de passer d’une logique de dépendance à une logique de capacité. Elle doit être intellectuelle, éducative, professionnelle, économique, numérique et citoyenne. Notre démarche peut être résumée ainsi : « Former, capaciter, autonomiser, responsabiliser et faire émerger des leaders. » Je veux également éloigner ce qui détruit – la corruption, le populisme, l’impunité, le favoritisme et la médiocrité – et attirer ce qui construit : la vérité, l’excellence, le mérite, l’innovation, l’initiative et la responsabilité.

Notre projet politique est de construire une « République de leaders », avec un État fort par ses institutions et des citoyens forts par leurs compétences, leur autonomie et leur responsabilité.

Envisagez-vous une candidature à la présidentielle de 2029 ou souhaitez-vous privilégier la construction d’une force collective ?

Nous aviserons le moment venu. Je ne renonce pas à l’ambition politique. Je considère que nous avons l’expérience, les compétences et la volonté nécessaires pour contribuer au redressement du pays. Mais je sais qu’en démocratie, aucune ambition personnelle ne peut se substituer au choix du peuple. Aujourd’hui, je veux d’abord construire l’adhésion, convaincre et rassembler. Le moment venu, nous examinerons le contexte politique, la situation du pays et les intérêts d’AGIR pour décider de la meilleure voie à suivre.

Je peux cependant être clair sur une chose : je ne veux pas être un simple témoin de l’histoire politique du Sénégal. Je veux en être un acteur et, demain, un bâtisseur. Depuis la création d’AGIR, nous avons semé. « Le cultivateur ne sème pas pour contempler éternellement son champ. Il sème pour récolter. » Je veux que cette récolte ne profite pas à quelques-uns, mais à tout un pays. Je veux que la semence d’AGIR devienne une récolte pour le Sénégal.

Propos recueillis par Khaly Sarr

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