Publié le 11 Sep 2026 - 16:18
ENTRE SOUVERAINETÉ ET INTERDÉPENDANCE

Le pari d’Al Aminou Lô

 

Politique étrangère, souveraineté et interdépendances, la Déclaration de politique générale du Premier ministre Al Aminou Lô se trouve dans une ambiguïté qui n’est peut-être pas une contradiction, mais le reflet de la condition d’une petite économie ouverte qu’est le Sénégal.

 

La politique étrangère n’occupe pas la place la plus importante dans la Déclaration de politique générale du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô. Elle n’en constitue pas moins l’un des passages les plus révélateurs de la doctrine que le nouveau chef du Gouvernement entend imprimer à l’action publique.

Sous le titre évocateur « Affirmer notre diplomatie et notre souveraineté culturelle », la DPG fixe cinq fondements à la politique étrangère du Sénégal : le bon voisinage, l’intégration africaine, la paix et la sécurité internationales, la diplomatie économique et la protection des Sénégalais de l’extérieur.

À première vue, rien de véritablement révolutionnaire. Ces principes s’inscrivent dans les constantes de la diplomatie sénégalaise. Mais la lecture de l’ensemble de la DPG révèle une inflexion plus profonde. Le mot « souveraineté » revient comme un principe directeur, y compris dans les domaines économique, militaire, numérique et culturel. Dans le même temps, le Gouvernement assume la nécessité de renouer avec la communauté financière internationale, de capter l’épargne internationale et d’attirer des investisseurs étrangers. La DPG tente ainsi de définir une souveraineté compatible avec l’interdépendance.

Le Gouvernement prend d’ailleurs soin de lever toute ambiguïté sur ce qu’il entend par souveraineté. « Affirmer notre souveraineté ne signifie ni que l’État doit tout entreprendre, ni que le Sénégal doit se replier sur lui-même », précise la DPG. La souveraineté est définie comme la capacité à « définir librement nos priorités », à maîtriser les choix stratégiques, à protéger les intérêts essentiels et à nouer des partenariats conformes à la trajectoire nationale.

Le paradoxe d’une souveraineté qui a besoin de l’étranger

La souveraineté défendue par Ahmadou Al Aminou Lô n’est donc pas celle d’un État qui chercherait à s’affranchir de toutes les influences extérieures. Elle relève plus d’une souveraineté de décision : le Sénégal ne prétend pas vivre en autarcie ; il revendique plutôt le droit de décider avec qui il coopère, dans quelles conditions et pour quels intérêts.

Cette conception est cohérente avec le reste de la DPG. Le Gouvernement entend s’appuyer sur un « État stratège », un secteur privé national renforcé, les entreprises publiques, les collectivités territoriales, la diaspora, mais aussi des investisseurs étrangers « sélectionnés selon leur contribution effective » aux objectifs de transformation. Autrement dit, l’étranger n’est pas rejeté. Il est sélectionné.

La DPG affirme une volonté de souveraineté tout en reconnaissant explicitement les limites des capacités nationales de financement. Le Premier ministre est même particulièrement direct sur ce point. Le Sénégal, explique-t-il, ne dispose pas encore d’une épargne nationale suffisante pour financer seul ses ambitions. « Aucun pays du monde ne vit plus en autarcie », rappelle-t-il, avant de reconnaître que le développement du pays nécessite encore la mobilisation de l’épargne internationale.

La formule est politiquement significative. Elle revient à reconnaître une réalité que les discours souverainistes ont parfois tendance à laisser dans l’ombre : la souveraineté politique ne supprime pas la dépendance économique. Le Sénégal peut décider souverainement de ses politiques publiques. Il peut contrôler davantage ses ressources. Il peut revoir certains contrats. Il peut vouloir produire davantage localement. Mais il demeure une économie ouverte, insérée dans les circuits commerciaux et financiers internationaux, et dont les besoins de financement dépassent encore largement les capacités de mobilisation interne.

La volonté de désidéologiser la relation avec le FMI…

La DPG ne cherche donc pas à nier cette dépendance, elle cherche à la gérer. Et c’est probablement dans cette logique qu’il faut comprendre cette phrase particulièrement forte : « Il nous faut donc renouer avec la communauté financière internationale des relations objectives et cohérentes. » Le Gouvernement cherche alors à négocier ses interdépendances sans renoncer à ses intérêts.

La place accordée au Fonds monétaire international n’en reste pas moins un point clé de la nouvelle posture du Gouvernement. Le Premier ministre consacre une séquence spécifique aux relations avec le FMI. Il appelle les Sénégalais à davantage de « clarté » sur l’institution et rappelle que le Sénégal en est membre au même titre que les autres États membres. Il insiste également sur les obligations liées à la surveillance prévue par l’article IV de ses statuts.

Le propos tranche avec une lecture essentiellement politique du FMI comme instrument extérieur de contrainte. Al Aminou Lô tente au contraire de ramener l’institution à sa réalité juridique et financière : surveillance macroéconomique, coopération monétaire, stabilité des changes, accès éventuel aux ressources du Fonds. Il distingue surtout l’adhésion au FMI d’un éventuel programme avec l’institution. Selon la DPG, conclure un programme n’est pas juridiquement obligatoire, même si s’en passer peut avoir des conséquences considérables lorsqu’un pays traverse des difficultés financières.

Ce passage n’est pas anodin car il traduit une volonté de désidéologiser la relation avec le FMI. Là où le débat public peut opposer souveraineté nationale et conditionnalités internationales, le Premier ministre propose une lecture plus technocratique. Le Fonds est une institution internationale à laquelle le Sénégal appartient, et avec laquelle il faut négocier à partir de sa situation financière réelle.

L’Afrique comme premier cercle diplomatique…

Ce choix est également cohérent avec son propre parcours professionnel à la BCEAO. Le Premier ministre revendique une connaissance de l’économie politique internationale et insiste sur la vulnérabilité particulière d’une « petite économie ouverte comme le Sénégal » face aux chocs extérieurs. La souveraineté ne serait donc pas, dans cette conception, la capacité de dire non à tout. Elle serait plutôt la capacité de négocier en toute connaissance de cause. L’investisseur étranger n’est plus l’adversaire, mais il n’est plus intouchable.

Sur le plan géopolitique, la DPG place clairement l’Afrique au cœur de la politique étrangère. L’intégration africaine figure explicitement parmi les cinq piliers de la diplomatie sénégalaise.

Cette orientation n’est pas développée sous la forme d’un grand discours panafricaniste dans le passage consacré à la politique étrangère. Elle apparaît davantage comme un principe structurant du positionnement international du Sénégal. Le bon voisinage constitue le premier niveau de cette approche.

Il faut y ajouter la question sécuritaire. La DPG décrit un environnement régional marqué par la progression de la menace djihadiste et les trafics transfrontaliers. Elle prévoit en conséquence une modernisation des capacités militaires, un renforcement du renseignement, de la mobilité et des équipements, ainsi qu’une meilleure surveillance des frontières et de la zone économique exclusive.

Le Sénégal ne se pense donc pas en dehors de son environnement régional. Il veut au contraire consolider sa position de pays stable dans une région traversée par les crises. La DPG évoque d’ailleurs, dans son analyse géostratégique, la nécessité pour le Sénégal de rester « un pôle de stabilité, un espace de dialogue, un acteur de paix » dans un environnement international décrit comme particulièrement volatil.

Cette conception est importante car elle inscrit le rôle international du Sénégal moins dans la recherche d’une puissance militaire que dans la combinaison de la stabilité interne, de la diplomatie et de la capacité à défendre ses intérêts.

La fin des emprises étrangères, mais pas celle des partenariats...

Le domaine militaire offre sans doute l’exemple le plus concret de la souveraineté pragmatique annoncée par Al Aminou Lô. La DPG rappelle que, depuis juillet 2025, aucune emprise militaire étrangère n’est établie sur le territoire sénégalais. Mais elle ne présente pas cette évolution comme la fin de toute coopération militaire. Elle l’inscrit dans une nouvelle logique de partenariats.

Le principe posé est celui de « partenariats choisis, transparents et conformes à nos intérêts ». Là encore, le vocabulaire mérite attention. Il ne s’agit pas de fermer le Sénégal à la coopération militaire internationale. Il s’agit de changer le rapport de dépendance : plus d’emprises permanentes, mais des coopérations choisies. Cette distinction traduit une conception de la souveraineté qui ne rejette pas l’extérieur mais entend en maîtriser les modalités.

Il faut enfin replacer cette doctrine diplomatique dans le cadre général de la DPG. Al Aminou Lô insiste fortement sur la continuité de l’État. « Au Sénégal, les institutions priment sur les dirigeants », affirme-t-il, avant de rappeler qu’une alternance ne doit pas conduire à « recréer le monde ».

Cette philosophie est également appliquée à la politique publique. Le Premier ministre affirme ne pas venir présenter une nouvelle vision pour le Sénégal. Le référentiel « Sénégal 2050 » demeure, selon lui, le cap, tandis que le changement porte principalement sur la méthode de conduite et de coordination des politiques publiques.

Cette précision permet de comprendre la diplomatie présentée dans la DPG. Elle ne se veut pas une rupture radicale avec les constantes diplomatiques du pays. Elle cherche davantage à articuler ces constantes avec une nouvelle lecture de la souveraineté.

Une ambiguïté qui est le produit d’un réalisme assumé…

L’ambiguïté existe bel et bien, mais elle est moins celle d’un Gouvernement qui ne saurait pas ce qu’il veut que celle d’un État qui cherche à résoudre une équation structurelle. Comment être souverain dans un système international dont on reste économiquement, financièrement, sécuritairement et technologiquement interdépendant ?

La DPG apporte une réponse qui semble relever du réalisme. Elle ne promet pas l’autosuffisance immédiate. Elle ne proclame pas la rupture avec les institutions financières internationales. Elle ne ferme pas la porte aux investisseurs étrangers. Elle ne renonce pas aux coopérations militaires. Elle ne remet pas en cause l’ouverture internationale du Sénégal.

Elle affirme plutôt que ces interdépendances doivent être sélectionnées, négociées et mises au service d’une trajectoire nationale. C’est en cela que la formule « souveraineté ouverte » permet de mieux saisir l’ambiguïté diplomatique. Le Sénégal veut décider plus par lui-même sans prétendre pouvoir vivre seul.

Mais cette doctrine comporte une difficulté majeure. La souveraineté ne se décrète pas davantage qu’elle ne se proclame. Elle se construit par l’accumulation de ressources, de capacités productives, de marges financières, de compétences diplomatiques et de rapports de force favorables. La DPG semble d’ailleurs en avoir conscience. Elle reconnaît elle-même que l’épargne nationale reste limitée et que le pays doit encore recourir à l’épargne internationale.

Dès lors, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si le Sénégal est souverain ou dépendant, mais plutôt quelle capacité de négociation il peut construire à l’intérieur de ses dépendances. C’est toute l’ambiguïté diplomatique du gouvernement d’Al Aminou Lô.

Une souveraineté qui entend choisir ses partenaires, mais qui a encore besoin d’eux. Une politique étrangère qui revendique l’intérêt national, tout en assumant l’ouverture. Une relation au FMI qui se veut rationnelle sans être soumise. Une politique d’investissement qui entend attirer les capitaux étrangers tout en durcissant le contrôle des secteurs stratégiques. Une coopération militaire qui rompt avec les emprises étrangères sans rompre avec les partenariats.

La DPG ne dessine pas les contours d’un Sénégal coupé du monde. Elle esquisse plutôt ceux d’un Sénégal qui veut négocier autrement sa place dans le monde. Et toute la question sera de savoir si cette souveraineté négociée produira, dans les faits, plus d’autonomie ou seulement une meilleure gestion de la dépendance.

KHALY SARR

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