Publié le 7 Nov 2020 - 07:39

Au cimetière des enfants taalibe

 

J’étais un gamin de quatre ans, quand mes parents m’ont amené chez ce maître coranique dont l’érudition occultait un despotisme ineffable. Si je vous dis que je suis mort, à l’âge de neuf, broyé sous le poids d’un camion, vous comprendrez peut-être, les circonstances effroyables de ma mort. Mais vous ne saurez rien des conditions (pires que la mort) dans lesquelles j’ai vécu en voulant goûter aux délices du savoir coranique. Je ne sais pas combien de rues j’ai arpenté ni combien de kilomètres j’ai parcouru ce jour.

Je sais seulement que quand j’ai pris la décision d’aller me réfugier sous ce camion, j’étais déjà mort. Je sais seulement que quand ce camion m’a écrabouillé et qu’il a littéralement extirpé toutes mes entrailles fortement ébréchées par la faim et la malnutrition, j’ai senti une délivrance. Je sais seulement que c’est toute la misère que ma société m’a causée et que j’ai accumulée cinq longues années qui venait d’éclater au visage de tous ces passants. Parfois j’étais obligé de leur couper la route pour m’assurer qu’ils me voient, car j’étais persuadé qu’ils n’avaient même pas le temps de me voir. J’étais invisible parce ce que j’étais un rien. Mais cette dépouillé brisée en mille morceaux attirait désormais leur curiosité, suscitait leur compassion et leur indignation conjoncturelle. J’étais (ou plutôt ma dépouille l’était) devenu subitement une star !

Je me rappelle que depuis plusieurs années, je n’étais plus qu’une âme aveugle capturée par un corps apprivoisé lui-même par un maître qui prétendait m’inculquer la science qui devrait permettre à terme à mon âme de se libérer de la pesanteur corporelle. Mais pourquoi aimait-il autant l’argent ? Peut-on enseigner ce qu’on ne sait pas ? Peut-on donner ce qu’on n’a pas ? Pourquoi l’État abandonne-t-il ses enfants les plus vulnérables à ces mangeurs d’enfants ? Gens de Ndoumbélane pourquoi vous nous faites ça ? Contrairement à vous, nous avons deux cimetières : ceux qui nous partageons avec vous, une fois trépassés, et ceux qui nous sont réservés par votre indifférence, votre absence d’empathie.

Je me rappelle seulement que c’est à trois heures du matin, comme d’habitude, qu’il nous a réveillés pour réciter d’abord et ensuite aller quémander la pitance. Ce matin-là, le culte rendu au dieu Argent a commencé par une course poursuite d’une pitance toujours de plus en plus hypothétique. Il est impensable de rentrer sans son impôt assuré pour la journée. Je me suis toujours demandé où allait tout cet argent-là, je n’en ai pas la certitude, mais j’imaginais que c’était pour entretenir ses quatre femmes et leurs enfants. Nous étions certainement les bêtes de somme dont toute la finalité est de nourrir des humains. Je n’ose pas l’appeler esclavage parce qu’on m’a dit que c’est Dieu qui l’a voulu ainsi. Peut-être qu’au jour du jugement dernier je serai enfin édifié sur cette énigme.

Je me demande encore, dans l’intimité de ma tombe, pourquoi mes parents m’ont abandonné à ce monstre ? Pourquoi ma société n’a rien fait pour moi ? Pourquoi ceux dont les enfants sont dans les écoles de la république étaient les premiers à nous offrir de si dégradantes pitances ? N’auraient-ils pas fait mieux (par une cotisation par coin de quartier) de nous garantir le tribut de 500 f requis par jour et le repas chez eux ?

J’ai senti mon âme complètement déchargée de tout le fardeau infame que ma courte existence lui avait chargé. Mais entre-temps j’ai eu le privilège de mesurer l’extrême ambivalence des sentiments humains. Une dame qui m’a, la veille, violemment rabroué alors que je quémandais désespérément, est tombée par terre à la vue de mon cadavre. De toute ma vie, je n’ai jamais entendu des sanglots aussi puissants. Dans l’indifférence absolue de ma situation de mort, j’étais convaincu qu’elle souffrait, sa souffrance était sincère, je n’en avais aucun doute.

Je vous le dis : les morts n’ont pas de rancœur, mais ils voient tout, entendent tout, se rappellent tout. Pour moi cette dame a seulement agi en humain, car je sais maintenant que dans une société qui traite ses enfants de la sorte, même ceux qui donnent la pitance en ont, en définitive, besoin. Et si je vous dis que je ne suis pas la seule victime, dans notre Dahra, de pareille tragédie !

Je vais vous racontez l’histoire d’un de mes condisciples. Il s’appelait Abdou. Le pauvre ! Il est mort plus bêtement que moi. Il récitait mieux que moi, mais je savais qu’il était un peu trop inhibé pour pouvoir faire preuve de l’agressivité dont nous faisions montre afin de forcer les passants à débloquer quelques sous. Sa mort est un accident, mais un accident provoqué par l’éruption colérique du maître. Il se faisait corriger par ce dernier parce qu’il n’avait pas assuré sa pitance. Ce genre de châtiment est non seulement courant, mais nécessaire pour booster la rentabilité du troupeau. Malheureusement, tandis que le maître le battait, les pieds liés, il voulut s’échapper et sa tête cogna la roche sur laquelle nous posions nos tablettes.

J’ignore encore si c’est par ignorance de la gravité de la blessure ou par peur d’être arrêté que le maître tenta, en catimini, de le soigner, mais le fait est qu’il a soupiré toute la nuit. Le matin, nous nous réveillâmes tous, sauf lui. On a essayé de la réveiller en vain, et le maître nous a ordonné d’aller vaquer à nos pitances ; qu’Abdou était certainement en train de récupérer de sa blessure. Je savais au fond de moi-même qu’il ne disait pas vrai, mais je souhaitais le croire. J’avais tellement peur. Peur de finir comme Abdou. Peur de parler de cet accident et de risquer de d’avoir le même sort. Pour nous, c’était une histoire qui n’a jamais eu lieu. Le soir quand nous sommes rentrâmes, nous n’avons pas trouvé Abdou ; le maître nous a simplement dit que ses parents sont venus le chercher. Tout le monde savait qu’Abdou était mort, mais personne ne voulait faire voir qu’il savait.

Je réclame une Agence pour l’éducation coranique afin d’encadrer l’enseignement religieux. Un État sérieux ne pas se désengager de l’éducation de ses fils. Je réclame plus d’attention à l’égard de mes confrères mendiants. Vous avez une Maison de l’outil, une Case des tout-petits : il vous faut une Maison de la Zakat, une Maison du Taalibé. Il vous faut travailler en synergie avec les grandes familles religieuses pour trouver un mode de financement de cette Agence.

(A suivre)

Le Casse-pieds de Ndoumbélane.

 

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