Le Sénégal comme illustration d’un nouveau paradigme de reconstruction productive

Le Caucus des Gouverneurs africains du Groupe de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international constitue chaque année un moment privilégié de réflexion sur les défis économiques du continent. L’édition 2026, organisée à Banjul, intervient dans un contexte particulier. Partout en Afrique, les gouvernements recherchent simultanément la stabilité macroéconomique, la soutenabilité de la dette, la relance de l’investissement, la création d’emplois et la transformation structurelle de leurs économies.
Le Sénégal illustre parfaitement cette situation. La reprise des discussions avec le Fonds monétaire international offre l’occasion de dépasser le seul cadre de l’ajustement macroéconomique pour ouvrir une réflexion plus fondamentale : comment reconstruire durablement la capacité productive d’une économie ? À cette question, une réponse mérite aujourd’hui d’être placée au cœur des politiques publiques : aucune économie ne se développe durablement sans chaînes de valeur intégrées.
Inversement, une économie ne se détruit pas uniquement sous l’effet de la guerre, des sanctions, de l’hyperinflation ou d’une crise financière. Elle peut être progressivement affaiblie par un phénomène beaucoup plus discret : le démantèlement silencieux de ses chaînes de valeur.
Lorsqu’un pays cesse de relier ses producteurs, ses transformateurs, ses logisticiens, ses établissements financiers, ses marchés, ses compétences et ses institutions autour d’objectifs productifs communs, il ne perd pas seulement de la croissance. Il perd progressivement sa capacité à organiser la création de valeur.
Le Sénégal dispose pourtant d’atouts considérables : ressources agricoles, halieutiques, minières, énergétiques, industrielles, entrepreneuriales et humaines. Mais ces ressources demeurent encore insuffisamment connectées dans des chaînes de valeur intégrées, financées et gouvernées de manière cohérente. Le problème n’est donc pas uniquement macroéconomique. Il est d’abord microéconomique, productif, institutionnel et stratégique.
Dans ce contexte, la reprise des discussions avec le FMI représente une opportunité qui dépasse largement la négociation d’un nouveau programme. Elle peut devenir le point de départ d’une véritable reconstruction productive, à condition que la stabilisation macroéconomique soit considérée non comme une finalité, mais comme la conséquence d’une économie capable de produire davantage de valeur ajoutée, d’emplois, de recettes fiscales et d’exportations. C’est précisément le changement de perspective que cette note propose.
Avoir des technocrates compétents au sein d’un gouvernement est naturellement un atout. Mais cela ne suffit pas. Les compétences techniques ne produisent des résultats durables que lorsqu’elles s’inscrivent dans une orientation stratégique cohérente. Sans doctrine commune, les meilleurs profils risquent de gérer efficacement des secteurs fragmentés plutôt que de reconstruire un système économique intégré. La priorité devrait donc être de faire évoluer l’action publique d’une macroéconomie principalement descendante vers une macroéconomie constructive procédant du bas vers le haut. Cette approche commence par la reconstruction de la microéconomie productive, à travers des chaînes de valeur intégrées, puis par la création d’infrastructures financières adaptées à ces chaînes de valeur. Ce n’est qu’ensuite que les agrégats macroéconomiques peuvent devenir le reflet d’une création réelle de richesse, avant que l’architecture mésoéconomique ne soit ajustée pour accompagner durablement cette dynamique.
Cette séquence inverse la logique qui a longtemps dominé les politiques de développement. Elle ne considère plus les chaînes de valeur comme un simple secteur d’intervention parmi d’autres. Elle en fait l’unité fondamentale de reconstruction des économies. Le Seuil de Thiam, ou Seuil de Pertinence Stratégique, fournit une grille de lecture de cette transformation. Il rappelle qu’une politique publique, une institution ou un gouvernement ne deviennent réellement performants que lorsque leurs objectifs, leurs compétences, leurs instruments, leur gouvernance et leurs incitations sont suffisamment cohérents pour produire les résultats recherchés. En dessous de ce seuil, les intentions demeurent souvent supérieures aux résultats. Dans cette perspective, la question centrale n’est plus seulement de savoir comment restaurer les équilibres budgétaires. Elle devient : comment reconstruire les chaînes de valeur capables de produire durablement ces équilibres ?
Pour le Sénégal comme pour de nombreuses économies africaines, cinq priorités paraissent aujourd’hui essentielles :
1. Cartographier les chaînes de valeur prioritaires et identifier leurs ruptures.
2. Réorienter les investissements publics vers la réparation de ces ruptures.
3. Construire des infrastructures financières directement dérivées des besoins des chaînes de valeur.
4. Réorganiser les institutions publiques autour d’objectifs productifs mesurables plutôt que de logiques administratives sectorielles.
5. Évaluer les politiques économiques à partir des emplois créés, de la valeur ajoutée produite, des exportations, des recettes fiscales et de la réduction des importations évitables.
Le véritable enjeu des discussions entre les gouvernements africains, le Groupe de la Banque mondiale et le FMI ne devrait donc plus être uniquement la stabilisation des économies. Il devrait être leur reconstruction productive. Le Sénégal n’a pas seulement besoin de restaurer ses comptes. Il a besoin de restaurer ses chaînes de valeur. Car une économie ne meurt pas lorsqu’elle manque de ressources. Elle s’affaiblit lorsque ses ressources cessent d’être reliées entre elles pour produire de la valeur. Et elle se reconstruit lorsque la politique publique, les institutions, la finance, les territoires et les compétences convergent vers un objectif commun : transformer les opportunités productives en prospérité partagée.
Par Dr Papa Demba Thiam
Contribution au Caucus des Gouverneurs africains du
Groupe de la Banque mondiale et du FMI – Banjul 2026






