Un Mondial sous haute tension géopolitique

Organisée pour la première fois par trois pays – les États-Unis, le Canada et le Mexique –, la Coupe du monde masculine 2026 aura été bien plus qu’un rendez-vous sportif. Derrière la victoire finale de l’Espagne, la compétition a mis en lumière les rapports complexes entre football, pouvoir politique et diplomatie internationale. Dans une analyse, la chercheuse Carole Gomez décrypte les principaux enjeux géopolitiques qui ont marqué ce Mondial et les défis qui attendent désormais le football mondial.
Présentée avant son coup d’envoi comme « la Coupe du monde la plus géopolitique de l’histoire », l’édition 2026 n’a pas connu les mêmes mouvements de contestation que le Mondial qatari de 2022. Les appels au boycott, les prises de position collectives sur les droits humains ou les manifestations des sélections européennes se sont faits beaucoup plus rares.
Pour autant, les enjeux géopolitiques n’ont pas disparu. Selon Carole Gomez, ils se sont davantage exprimés à travers des initiatives individuelles, des recours judiciaires et des tensions diplomatiques.
Ainsi, des joueurs argentins ont exhibé une banderole revendiquant la souveraineté de leur pays sur les îles Malouines, provoquant une réaction du Royaume-Uni. De son côté, le sélectionneur égyptien Hossam Hassan a affiché son soutien à la Palestine en portant un drapeau palestinien après la qualification de son équipe, tandis que l’attaquant espagnol Borja Iglesias a dénoncé publiquement les prix élevés des billets et le caractère excessivement commercial de la compétition.
Au-delà des acteurs sportifs, plusieurs organisations ont contesté la gouvernance de la FIFA.
L’association Football Supporters Europe (FSE) a saisi la Commission européenne pour dénoncer la politique tarifaire de la FIFA, qu’elle juge opaque et abusive. Dans le même temps, l’ONG FairSquare a lancé une campagne en faveur d’une réforme de la gouvernance de l’instance mondiale du football, une initiative soutenue notamment par la Fédération norvégienne de football et plusieurs parlementaires européens.
Donald Trump, acteur politique du Mondial…
L’analyse souligne également les limites du pouvoir de la FIFA. Les restrictions de visas imposées à certains membres de la délégation iranienne ou encore l’impossibilité pour un arbitre somalien d’entrer sur le territoire américain ont rappelé que l’organisation restait soumise aux décisions souveraines des États hôtes.
L’un des faits marquants de cette Coupe du monde demeure l’omniprésence de Donald Trump.
Bien qu’il ait été relativement discret pendant une grande partie de la compétition, le président américain a largement investi la préparation de l’événement, multipliant les déclarations et les interventions médiatiques. Selon Carole Gomez, cette stratégie s’inscrit dans une logique de diplomatie sportive visant à faire des grands événements internationaux un instrument d’influence politique et de rayonnement des États-Unis.
Cette volonté s’est notamment illustrée lorsque Donald Trump est intervenu pour obtenir la levée de la suspension de l’attaquant américain Balogun auprès du président de la FIFA, Gianni Infantino. Sa présence très remarquée lors de la finale, où il est resté au cœur de la célébration des vainqueurs, a également nourri les critiques en transformant un moment sportif en séquence politique.
L’auteure rappelle que cette Coupe du monde constitue une étape dans une stratégie plus large des États-Unis, qui accueilleront également les Jeux olympiques de Los Angeles en 2028, plusieurs Coupes du monde de rugby ainsi que la Coupe du monde féminine de football en 2031. Toutefois, les politiques migratoires américaines et les restrictions de visas pourraient entrer en contradiction avec la vocation universelle de ces compétitions.
Le sport, miroir des rapports de puissance…
L’analyse se projette enfin vers la prochaine Coupe du monde féminine, qui se déroulera au Brésil en 2031.
Pour la première fois, cette compétition sera organisée en Amérique latine, une région où le football occupe une place centrale mais où la pratique féminine demeure confrontée à d’importantes inégalités.
Selon Carole Gomez, le choix du Brésil traduit la volonté de la FIFA de poursuivre l’internationalisation du football féminin tout en s’appuyant sur les infrastructures héritées du Mondial masculin de 2014. Cette édition sera également la dernière disputée à 32 équipes avant le passage à un format élargi à 48 nations.
Pour autant, la chercheuse invite à la prudence. L’organisation d’une Coupe du monde ne garantit pas, à elle seule, le développement durable du football féminin. L’enjeu résidera dans la capacité de la FIFA et des fédérations nationales à transformer l’héritage de la compétition en progrès concrets pour la professionnalisation des championnats, les conditions de travail des joueuses et la pérennité des investissements.
Au-delà des résultats sportifs, cette Coupe du monde confirme que les grandes compétitions internationales sont devenues des espaces d’expression des rivalités diplomatiques, des stratégies d’influence et des revendications politiques.
Pour Carole Gomez, le football demeure un formidable outil de rayonnement international. Mais l’édition 2026 montre aussi que la FIFA ne peut échapper aux rapports de force entre États, ni empêcher que les terrains de football deviennent, eux aussi, le prolongement des tensions géopolitiques contemporaines.
Khaly Sarr






