Publié le 29 Aug 2026 - 15:20
DÉCLARATION DE POLITIQUE GÉNÉRALE (DPG)

Phénoménologie d’un brouhaha institutionnel

 

Annoncée par la Primature pour le 1er septembre à 9 heures, la DPG du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô fait l’objet d’un brouhaha institutionnel. Le décret présidentiel n° 2026-1530 convoque l’Assemblée nationale à 10 heures, sans fixer explicitement la séance de la DPG, tandis que le Bureau de l’Assemblée précise que cette journée sera consacrée à l’ouverture de la session. Au-delà de la confusion horaire, cette séquence révèle surtout un enjeu de maîtrise du calendrier parlementaire et de rapports de force entre l’Exécutif et le Législatif.

 

Le 26 août 2026, la page Facebook de la Primature annonce que le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô fera sa Déclaration de politique générale le mardi 1er septembre à 9 heures. Cette annonce pouvait laisser penser que la date et l’heure de la DPG étaient définitivement arrêtées. Or, juridiquement, l’élément déterminant intervient avec le décret n° 2026-1530 du 24 août 2026, par lequel le président de la République Bassirou Diomaye Faye convoque l’Assemblée nationale en session extraordinaire à compter du 1er septembre à 10 heures.

Le décret ne fixe pas, à proprement parler, une séance plénière de DPG à 10 heures. Il prévoit simplement, en son article 2, que l’ordre du jour de cette session extraordinaire porte sur la Déclaration de politique générale du Premier ministre. Cette différence va nourrir la controverse. Une annonce politique de la Primature n’est pas la même chose qu’un acte de procédure parlementaire. La première informe l’opinion. Le second organise juridiquement la réunion de l’Assemblée. C’est cette distinction que le Bureau de l’Assemblée nationale vient rappeler le 28 août.

Le communiqué du Bureau de l’Assemblée nationale est, à cet égard, particulièrement significatif. Il fait observer un vocabulaire particulièrement révélateur en parlant de « confusions » relatives à la « démarche », aux « compétences » et même à l’horaire. Le choix des mots traduit une volonté de réaffirmer les prérogatives propres de l’institution parlementaire.

En effet, il ne conteste pas le principe de la tenue de la DPG ni davantage la compétence du président de la République pour convoquer l’Assemblée nationale en session extraordinaire. Mais il entend préciser qui fait quoi et à quel moment. Selon sa lecture de l’article 63 de la Constitution et de l’article 7 du Règlement intérieur de l’AN, le décret présidentiel permet la convocation de l’Assemblée. Cependant, la fixation de la séance plénière consacrée à la DPG relève ensuite de la procédure parlementaire.

Le « brouhaha » révèle une fragilité dans la communication institutionnelle…

Le Bureau précise ainsi que le 1er septembre à 10 heures sera consacré à l’ouverture de la session extraordinaire, au constat du quorum et à la levée de la séance. La Conférence des Présidents sera ensuite convoquée par le président de l’Assemblée nationale. Elle devra notamment fixer la date de la séance plénière consacrée à la DPG et déterminer les modalités d’organisation des débats.

Le rappel est clair : le décret présidentiel convoque la session ; il ne suffit pas, à lui seul, à régler l’ensemble du calendrier parlementaire. C’est donc moins une bataille sur neuf heures ou dix heures qu’une bataille autour de la maîtrise de la procédure.

Ce qui frappe dans cette séquence, c’est que le citoyen se retrouve face à plusieurs informations qui, prises séparément, peuvent sembler cohérentes, mais deviennent contradictoires lorsqu’elles sont mises bout à bout. La Primature annonce la DPG mardi 1er septembre à 9 heures. Le décret présidentiel prévoit une session extraordinaire mardi 1er septembre à 10 heures. Puis le Bureau de l’Assemblée précise que le 1er septembre sera consacré à l’ouverture de la session ; la date de la DPG sera fixée ultérieurement selon la procédure parlementaire.

Pour le citoyen, la question devient alors assez simple : La DPG a-t-elle lieu le 1er septembre ou non ? Et si elle a lieu, à quelle heure ? Cette situation traduit une faiblesse qui dépasse la seule procédure parlementaire, mais révèle le défaut de synchronisation de la communication entre les institutions.

Dans un régime politique où les institutions sont censées fonctionner selon des procédures précises, le citoyen ne devrait pas avoir à reconstituer lui-même le calendrier institutionnel à partir de communiqués successifs. Le problème n’est donc pas seulement juridique. Il est également politique. Car une confusion sur la procédure peut rapidement être interprétée comme une confusion sur les rapports de force.

Derrière la procédure, se dessine la nouvelle géographie du pouvoir…

Le Sénégal est entré dans une configuration politique particulière. Le duo Diomaye-Sonko a cessé de fonctionner comme centre politique unifié. PASTEF n’est plus au pouvoir et contrôle l’Assemblée nationale avec 130 députés. Nous avons donc aujourd’hui une situation dans laquelle le président Bassirou Diomaye Faye dispose de l’Exécutif ; Ousmane Sonko et PASTEF disposent d’une majorité parlementaire. Cette séparation des centres de pouvoir donne nécessairement une importance particulière aux procédures parlementaires.

La DPG d’Ahmadou Al Aminou Lô sera ainsi le premier grand exercice institutionnel au cours duquel cette nouvelle configuration pourra être observée concrètement. Et le communiqué du Bureau de l’Assemblée fournit déjà un premier indice selon lequel l’Assemblée entend exercer pleinement ses prérogatives et ne se constitue plus telle une caisse de résonnance.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une crise institutionnelle. Mais il serait naïf de ne pas voir la dimension politique de cette affirmation. Lorsqu’une majorité parlementaire différente de la majorité présidentielle contrôle le calendrier et l’organisation des débats, chaque procédure devient potentiellement un espace de rapports de force.

Le Premier ministre devra donc aborder sa DPG dans un contexte singulier. Il ne s’adressera pas à une Assemblée naturellement acquise à son gouvernement. Il devra présenter son programme devant une majorité parlementaire contrôlée par PASTEF. Cela donne à la DPG une dimension supplémentaire. Elle ne sera pas seulement un exercice de présentation du programme gouvernemental. Elle sera aussi un test de solidité politique.

Le Premier ministre devra convaincre sur le fond, mais il devra également résister à une opposition parlementaire féroce disposant d’une majorité numérique considérable. Son discours sera scruté, ses chiffres discutés, ses priorités contestées, et ses éventuelles contradictions avec le bilan ou les orientations antérieures minutieusement exploitées.

Et surtout, le gouvernement devra montrer qu’il possède une cohérence politique propre. Car le véritable enjeu ne sera pas uniquement de savoir ce que Ahmadou Al Aminou Lô dira. Il faudra également observer comment la majorité parlementaire lui répondra. C’est dans cette confrontation que l’on pourra mesurer la profondeur de la rupture politique intervenue depuis la fin du tandem Diomaye-Sonko.

La DPG, un test de solidité politique…

Pendant longtemps, la majorité présidentielle et la majorité parlementaire étaient largement alignées. Le rapport entre l’Exécutif et le Parlement pouvait alors fonctionner selon une logique de solidarité politique. La situation actuelle est différente et peut produire des tensions. Mais elle peut aussi donner davantage de contenu au principe de séparation des pouvoirs.

Le communiqué de l’Assemblée nationale peut ainsi être lu de deux manières. On peut y voir une escalade institutionnelle, dans laquelle le Parlement cherche à contrarier l’Exécutif. Mais on peut également y voir une affirmation normale de l’autonomie parlementaire, précisément parce que la majorité de l’Assemblée n’est plus celle du pouvoir exécutif.

La suite saura nous guider. Si chaque institution reste dans son domaine de compétence, le désaccord peut être sain. Si, en revanche, la procédure devient systématiquement un instrument de blocage politique, le risque de paralysie institutionnelle apparaîtra. Sur ce, l’escalade des mots ne conduit pas à la désescalade de la cause.

Au fond, le problème de cette DPG n’est pas l’écart entre 9 heures et 10 heures. Ce qui est en train de se jouer est beaucoup plus important. La Primature a annoncé une DPG pour le 1er septembre à 9 heures. Le président de la République a convoqué l’Assemblée nationale en session extraordinaire à partir de 10 heures. Le Bureau de l’Assemblée vient ensuite rappeler que la date de la séance plénière doit être déterminée dans le respect de la procédure parlementaire.

Trois séquences de communication pour un même événement institutionnel : voilà le véritable brouhaha institutionnel. Mais derrière ce brouhaha se trouve une réalité politique nouvelle : le Sénégal fonctionne désormais avec deux majorités de nature différente. La DPG d’Ahmadou Al Aminou Lô sera donc bien plus qu’un discours devant les députés. Elle sera un test de coexistence entre deux légitimités politiques concurrentes. Et chacune des deux institutions devra montrer qu’elle maîtrise ses prérogatives sans empiéter sur celles de l’autre.

C’est à cette condition que le brouhaha procédural pourra ne rester qu’un épisode de rodage institutionnel. Dans le cas contraire, la bataille autour de la date de la DPG pourrait n’être que le premier symptôme d’une confrontation beaucoup plus profonde entre le Palais et l’Hémicycle.

KHALY SARR

Section: